Ce mardi 24 juillet, il fait 33°C à Béni Ahmed Gharbia, une vallée nichée à plus de 1.000 mètres d’altitude, au cœur des montagnes du Rif. Au loin, Younes El Zitouni quitte la fraîcheur de l’ombre d’un figuier. Dans la force de l’âge, l’homme contemple en contrebas un champ de cannabis baigné par le soleil. Sa sérénité contraste sans doute avec le trouble de l’époque où il cultivait le cannabis dans l’illégalité.

Younes El Zitouni est aujourd’hui à la tête de la coopérative agricole « Beldya El Hamdia bio ». Née de l’association de huit agriculteurs il y a quelques mois, cette ambitieuse organisation fait partie de la dizaine de coopératives qui ont fleuri dans la province de Chefchaouen pour produire du cannabis réglementé, après avoir eu le feu vert de l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (ANRAC).
Créée en vertu des dispositions de la loi n° 13-21, l’ANRAC veille à la mise en œuvre de la stratégie nationale réglementant la production du cannabis à des fins médicales, pharmaceutiques et industrielles. Le cycle de croissance des graines importées et distribuées aux agriculteurs, dans le cadre de l’opération d’importation des semences, s’étend de juin à septembre, voire octobre.
À moins de deux mois du moment de vérité, Younes El Zitouni affiche son optimisme, convaincu que ses premières récoltes s’annoncent sous les meilleurs auspices.

D’après la réglementation marocaine, la production dont le taux dépasse 1% de THC (principe actif) est exclusivement destinée aux usages pharmaceutiques. Quant à celle qui a une teneur de THC inférieure, elle est destinée aux usages industriels dans les domaines de la cosmétique, des compléments alimentaires, du bâtiment et du textile. En outre, les médicaments ayant des composants à base de cannabis sont soumis à la même procédure que les produits pharmaceutiques.
Les analyses prévues en fin de cycle seront donc déterminantes pour se conformer à la réglementation et aux termes contractuels liant la coopérative à la société de transformation et de commercialisation du cannabis.
Une procédure simplifiée
Même si pour l’heure certains exploitants locaux sont encore réticents à l’idée de se lancer dans l’aventure, « mais je suis sûr que cette première expérience saura les convaincre des bienfaits de ce projet », confie El Zitouni, qui cultivait du cannabis dans l’illégalité il y a plus de dix ans.
« À l’époque, j’ai décidé d’arrêter pour avoir l’esprit tranquille », confie-t-il. Il s’est consacré à la culture de figuiers et d’oliviers, avant de vivre de petits métiers. Dès qu’il a eu vent du lancement de la procédure d’autorisation de la culture du cannabis, il a sauté sur l’occasion.
« Notre coopérative a reçu l’autorisation de production en novembre 2022 », se remémore-t-il, au terme d’une procédure simplifiée, en attendant d’être digitalisée. La simplification souhaitée par l’ANRAC est une manière d’encourager les producteurs de cannabis locaux à se conformer à un cadre juridique indéniablement bénéfique d’un point de vue socio-économique.
« Notre structure compte huit agriculteurs locaux qui ont contribué par un hectare chacun », précise El Zitouni. Si la superficie est plafonnée à 10.000 m², c’est principalement pour inciter les petits agriculteurs locaux à s’intégrer dans des coopératives. Il s’agit aussi de préserver un assolement pour conserver la fertilité du sol et diversifier les sources de revenus.
Une conduite culturale délicate
Ainsi, en parcourant les sept hectares actuellement cultivés par cette coopérative, il n’est pas rare de discerner quelques plants de cannabis qui poussent à l’ombre des oliviers et autres figuiers. Leurs différents stade de croissance ne constituent pas une anomalie.
Un passage par la pépinière a été nécessaire en vue d’assurer la germination des graines fournies par la société de valorisation, avec laquelle la coopérative est sous contrat. Trois variétés de cannabis en provenance des Pays-bas et de Suisse ont été semées sur ce terrain accidenté : Auto CBG-Force, CBD auto-floraison et Fenomax FX-1.
La terre a été délicatement travaillée avant la transplantation des plants sur site. Une nécessité onéreuse et harassante, mais indispensable à toute bonne récolte. « Les plants ont été transplantés progressivement à 20 centimètres de profondeur et à un mètre de distance l’un de l’autre », nous explique le président de la coopérative.

« Une opération délicate que nous avons réussie sans difficulté », se félicite Younes El Zitouni à la technicité éprouvée. En principe, 8.000 graines doivent être plantées par hectare. Mais à Beni Hamad Gharbia, la terre est tout sauf plate. « Il y a beaucoup de relief. En conséquence, dans certaines zones, nous n’avons pu planter que 7.000 plants par hectare », ajoute-t-il.
Chaque graine est censée se transformer en une plante qui produit entre 250 et 800 grammes. Younes El Zitouni s’attend à un rendement compris entre 2 et 6,4 tonnes par hectare. Mais pour atteindre un tel résultat, « il faut une quantité importante d’eau, surtout au début du cycle ».
Le plan d’irrigation par goutte à goutte prévoit, au lancement de la culture, un apport en eau de l’ordre de 21 m3 par jour et par hectare, avec une réduction progressive au fur et à mesure du cycle de production. L’eau est pompée à partir des nappes superficielles de la région, à 20 ou 30 mètres de profondeur, avant d’être stockée dans un bassin de 1.000 m3.
Si les conditions contractuelles liant la coopérative agricole présidée par Younes El Zitouni et la société de valorisation et de commercialisation sont frappées du sceau de la confidentialité, les adhérents de la coopérative espèrent « une marge bénéficiaire de 80.000 DH par hectare », révèle leur président. De quoi encourager les plus réticents à s’engager sur cette voie vertueuse.
Les agriculteurs locaux hésitent à franchir le pas
L’humain étant par nature réfractaire au changement, plusieurs agriculteurs hésitent encore à franchir le pas. « La plupart attendent de voir les résultats de cette première campagne avant de se lancer dans ce projet », pense Younes El Zitouni.
« Je suis convaincu de l’intérêt de cette initiative qui va créer une richesse économique importante dans la région, en plus de jouer un rôle social déterminant, en réduisant l’exode rural qu’à connu ces dernières années Beni Ahmed Gharbia », insiste le président de la coopérative “Beldya El Hamdia bio”.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle seuls les habitants des provinces concernées par la production de cannabis réglementé (Chaouen, Taounate et Al Hoceima), sont habilités à prendre part à une stratégie dont le développement n’en est qu’à son commencement.
Loin d’être un mirage ou une promesse sans lendemain, cette vision éclairée bénéficiera à l’avenir de plusieurs mesures incitatives. À commencer par les subventions agricoles. De source proche du dossier, le cannabis est désormais considéré comme une culture à part entière. « D’ailleurs, à court terme, la culture profitera des subventions agricoles comme toutes les autres filières », annonce notre interlocuteur.
Une simplification des autorisations de creusement de puits et de réalisation de forages est aussi ardemment souhaitée par les agriculteurs que nous avons rencontrés. Selon nos informations, une réflexion en ce sens a été initiée à l’échelle nationale.

Une ressource en eau à gérer avec précaution
Toutefois, cela pose la problématique de la gestion des eaux souterraines, d’autant que d’après un spécialiste, « les nappes superficielles dans la région de Chefchaouen sont peu profondes, et leur niveau piézométrique pourrait rapidement être impacté par la surexploitation ».
D’où l’intérêt d’avoir lancé un projet de recherche scientifique pour développer une variété à partir de la semence de cannabis locale, dite « El Beldya ». « Elle est plus adaptée aux conditions climatiques de la région et à la saison des pluies, par rapport aux semences importées », estime Younes El Zitouni. Toutefois, la variété souhaitée doit posséder des caractéristiques biochimiques qui correspondent aux normes imposées.
Dans un de nos précédents articles, nous vous présentions un programme de recherche mené par l’ANRAC, le ministère de l’Agriculture et l’INRA, destiné à conserver les semences marocaines de cannabis, à partir desquelles seront développées des variétés aux caractéristiques biochimiques conformes à la réglementation.
Un programme ambitieux, à l’image de la vision du Royaume en autorisant la culture de cannabis à usage médical, pharmaceutique et industriel.