Il n’y a pas que le recul des précipitations et le réchauffement climatique qui plombent la situation hydrique du Maroc. La rareté de l’eau subie par le Royaume est également due à l’activité anthropique mais aussi à la déperdition de millions de mètres cubes par les cours d’eau dans l’océan Atlantique et la Méditerranée.
Dans l’optique d’éviter qu’un maximum d’eau douce n’alimente les eaux salées au lieu des barrages, l’interconnexion entre le bassin du Sebou et celui du Bouregreg a été pensée et réalisée en un temps record, moins d’un an. Elle fait partie d’un vaste projet d’interconnexion des bassins du Loukkos, Sebou, Bouregreg, Oum Er-Rbia.
En outre, l’interconnexion des bassins du Laou et de la Moulouya est également programmée à plus long terme. « Ces interconnexions permettent de capter un volume d’eau global variant entre 800 et 1.100 millions de m3, dans le cadre d’une gestion solidaire des ressources en eau entre bassins hydrauliques », indique à Médias24 Hamou Bensaadout, directeur général de l’hydraulique au sein du ministère de l’Équipement et de l’eau.
Jusqu’à 7 milliards de mètres cubes déversés dans l’océan par an
Cette gestion ambitionne donc de réduire au maximum le déversement d’eau douce en mer. « Nous visons les années de fortes disponibilités hydriques pour dévier les eaux qui se déversent dans la mer vers le barrage de Sidi Mohammed Ben Abdellah près de Rabat », espère Hamou Bensaadout.
Même lors des années sèches, cette interconnexion sera tout aussi importante. « En 2022, qui a été enregistrée comme l’année la plus sèche, 500 millions de mètres cubes ont été déversés à la mer par le Sebou. En année normale, le volume perdu est en moyenne de 800 millions de mètres cubes. »
Sachant qu’au niveau national, les ressources en eau qui finissent leurs courses en mer « peuvent atteindre 7 milliards de mètre cubes » sur l’ensemble du territoire national, comme en 2010, la mobilisation de ces ressources en période de sécheresse est une aubaine inestimable.
Pour schématiser ce phénomène, il faut comprendre qu’un fleuve est un cours d’eau qui se déverse dans un océan ou dans une mer. Il s’y jette dans un endroit appelé l’embouchure. En règle générale, son débit ainsi que sa taille sont importants.
Le cycle de l’eau au Maroc avant le réchauffement de l’eau. Le Maroc recevait en moyenne 140 milliards de m3 de précipitations par an. C’était avant la baisse provoquée par le réchauffement climatique. 18 milliards de mètres cubes vont vers les eaux de surface, tandis que 4 milliards de ùètres cubes peuvent être prélevés des nappes souterraines dont elles sont la part renouvelable chaque année. En réalité, les prélèvements des nappes étaient de 5,1 milliards de m3, appauvraissant chaque année les réserves souterraines d’autant.
Au Maroc, les eaux de plusieurs cours d’eau, dont quatre sont concernés par le projet de l’autoroute de l’eau, se jettent dans l’océan Atlantique, mais aussi dans la mer Méditerranée. Il s’agit notamment des cours d’eau suivants :
– Drâa (1.200 km) ;
– Oum Errabiâ (650 km) ;
– Sebou (614 km) ;
– Moulouya (600 km) ; [n’atteint plus la mer depuis les dernières sécheresses]
– Seguia el-Hamra (350 km) ;
– Tensift (250 km) ;
– Bouregreg (240 km) ;
– Oued Beht (110 km) ;
– Oued Massa (120 km) ;
– Loukkos (176 km) ;
– Oued Souss (190 km).
Ainsi, une première phase de l’autoroute de l’eau vient d’être achevée avec l’interconnexion Sebou-Bouregreg sur une longueur de 67 km pour mobiliser un volume annuel moyen compris entre 300 et 400 millions de m3. Cette dotation répond à la volonté du gouvernement de « dévier l’excédent hydrique du bassin du Sebou vers le bassin du Bouregreg », précise Hamou Bensaadout.
L’exploitation des eaux déviées commence progressivement avec un débit initial ne dépassant pas les 3 mètres cubes par seconde. « Le débit d’eau augmentera progressivement jusqu’à 15 m3 par seconde. Il s’agit de la capacité ultime maximum, en fonction de la disponibilité de l’eau et après usage dans le bassin du Sebou (eau potable, agriculture, énergie) », ajoute-t-il.
« La dotation est flexible« , reprend le directeur général de l’hydraulique. « Elle va dépendre de l’hydraulicité de l’année car ce projet est un transfert des eaux excédentaires après tous les usages dans le bassin du Sebou. Le reste qui se déversait à la mer sera dévié. » Les réserves hydriques de l’année sont évaluées au mois de septembre, au début de l’année agricole.
« Nous nous basons ensuite sur des règles prioritaires de gestion, à savoir l’eau potable, l’irrigation et la production d’énergie. C’est le sacro-saint de la gestion des réserves. Ensuite, nous définissons les dotations en fonction de ses priorités« , précise M. Bensaadout. Autrement dit, le volume transféré peut atteindre 400 millions de mètres cubes ou beaucoup moins au cours des années sèches.
Intervention décisive de la Commission chargée du suivi de la mise en œuvre du programme gouvernemental
Ce projet n’a pas été une mince affaire. La réflexion a été lancée en juillet 2022 par le ministère de l’Equipement sous la supervision de la Commission chargée du suivi de la mise en œuvre du programme gouvernemental, présidé par le ministre de l’Equipement et de l’eau, Nizar Baraka. Sont également représentés dans cette commission, le ministère de l’Intérieur, le ministère des Finances, le ministère de l’Agriculture et l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE).
Une gouvernance intégrée qui a permis de « fluidifier la résolution de plusieurs contraintes comme le financement, la passation des marchés et le démarrage des travaux en décembre 2022. La dernière visite du chantier de M. Nizar Baraka a été réalisée en juillet 2023″, précise Hamou Bensaadout.
D’ailleurs, l’aspect financier a été un obstacle de taille. « On devait lancer le projet en 2022. Mais à l’époque, il n’était pas budgétisé dans la loi de finances 2022. En tant qu’administration, nous n’avions ni les crédits ni les rubriques budgétaires nécessaires pour supporter une telle dépense« , se remémore M. Bensaadout.
« Les régions de Rabat-Salé-Kénitra et Casablanca-Settat, étant donné qu’elles bénéficient du projet, ont eu pour mission de trouver les financements à raison de 3 milliards de dirhams par région, soit 6 milliards au total », poursuit-il.
« Ce budget qui a été levé devait être domicilié dans un établissement public. Nous avions le choix entre l’ONEE-Branche eau ou l’Office de mise en valeur agricole du Gharb (ORMVAG). La Commission chargée du suivi de la mise en œuvre du programme gouvernemental a opté pour ce dernier, puisque le projet devait être réalisé dans son périmètre d’action, soit entre Fès et Kénitra », souligne le directeur général de l’hydraulique.
Une fois le financement sécurisé, les travaux ont pu être lancés début décembre 2022. Un tube en acier d’un diamètre de 3,20 m a été installé le long de 67 kilomètres, entre Fès et Kénitra. De Kénitra jusqu’au barrage Sidi Mohammed Ben Abdellah, il a fallu qu’une partie « de la conduite traverse également la forêt de Maâmora sur 163 hectares », précise M. Bensaadout. « En guise de compensation, la forêt sera reboisée sur près de 3.000 ha. »
Sur le terrain, la maîtrise d’ouvrage déléguée a été confiée à l’ORMVAG. Il y a également eu des équipes du ministère de l’Equipement et de l’eau, du ministère de l’Agriculture et de l’ONEE qui ont suivi les aspects techniques du projet. « Les différentes étapes ont été validées au fur et à mesure par la Commission chargée du suivi de la mise en œuvre du programme gouvernemental lors de de réunion régulière présidé par Nizar Baraka. C’est ainsi que s’est articulée la gouvernance du projet, depuis juillet 2022 jusqu’en août 2023″, indique notre interlocuteur.
La tranche complémentaire finalisée en 2027
La finalisation de la première tranche sera à très court terme, suivie par le lancement des travaux de la tranche complémentaire. « Les travaux vont être lancés incessamment par le ministère de l’Equipement et de l’eau. L’objectif étant de connecter le Bouregreg avec Oum Errabia et Al Massira », indique Hamou Bensaadout.
Le projet de la seconde tranche est inscrit dans le cadre du Programme national pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation (PNAEPI 2020-2027) et sera donc livré avant la fin de l’année 2027. « Le volume mobilisé devrait également être compris entre 500 et 800 millions de mètres cubes en moyenne, entre les barrages de Sebou, Sidi Mohamed Benabdellah et Al Massira. »
A l’image de la tranche urgente qui sert indirectement à irriguer un périmètre agricole de plus de 170.000 ha, la tranche complémentaire va également desservir les parcelles agricoles. En alimentant Sidi Mohammed Ben Abdellah de 300 à 400 millions de mètres cubes par an, le périmètre agricole à l’amont va bien sûr en bénéficier. C’est également l’objectif de la tranche complémentaire.
Les dizaines de millions de mètres cubes qui sont souvent acheminés à partir des barrages de Bin El Ouidane et Ahmed El Hansali vers le barrage Al Massira, via l’Oued Oum Er-Rabia, serviront à irriguer les périmètres irrigués de la province de Béni Mellal. Les producteurs d’agrumes, de céréales et autres betteraves sucrières accueilleront sans doute cette nouvelle avec un grand soulagement.
https://medias24.com/2023/08/29/roundup-irrigation-eau-potable-tout-sur-la-nouvelle-autoroute-de-leau/