À Rungis, commune située près de Paris, se tiennent depuis le 12 septembre les épreuves écrites de vérification des connaissances (EVC) de praticiens médecins venus de tous les coins du monde, pour obtenir l’autorisation d’exercer en France. Tous les jours, ce sont des foules immenses qui se présentent au concours, dont plus de la moitié, selon une source du Conseil national de l’ordre des médecins de France, sont des Maghrébins, Algériens, Marocains et Tunisiens. Ces trois nationalités représentent aujourd’hui, selon notre source, la moitié des effectifs des médecins étrangers exerçant en France.
Pour cette année 2023, ce concours, qui se déroule jusqu’au 20 octobre, permettra de recruter 2.100 personnes pour exercer la profession de médecin, de chirurgien-dentiste, de sage-femme ou de pharmacien. Mais le nombre de candidats est, selon notre source française, dix fois plus élevé.
Parmi ces heureux élus, il y aura de nombreux Marocains, comme tous les ans. Des médecins formés au Maroc, fraîchement diplômés ou ayant quelques années d’expérience au Royaume, qui choisissent de quitter leur pays pour « chercher de meilleures conditions de travail et de vie », comme nous l’indique notre source française. Une véritable saignée pour la profession au Maroc, selon une source du Conseil marocain de l’Ordre des médecins.
14.000 médecins marocains exercent à l’étranger, soit 50% des effectifs des médecins du Maroc
« Nous formons entre 2.100 et 2.200 médecins par an au Maroc. 700 d’entre eux partent tous les ans à l’étranger. C’est un phénomène très grave, surtout que le Maroc a un déficit en médecins et fait désormais appel à des médecins étrangers pour répondre à ses besoins. Nous sommes arrivés à une situation extrêmement inquiétante, puisque nous comptons aujourd’hui 14.000 médecins marocains, formés au Maroc, qui exercent à l’étranger, soit 50% des effectifs totaux des médecins marocains..
Et la France qui ouvre ses bras à nos médecins, et à toutes les nationalités du monde pour compenser son déficit, n’est pas la première destination de choix de nos blouses blanches, précise notre source. Les Marocains partent d’abord en Allemagne, où les conditions de travail sont meilleures que celles offertes par la France. Cette dernière est en deuxième position des destinations préférées des médecins marocains, suivie de la Belgique et du Canada.
« Les trois quarts des inscrits dans les instituts Goethe du Maroc pour l’apprentissage de l’allemand sont des médecins… Cela montre l’attrait qu’exerce ce pays pour nos praticiens et nos élèves médecins », ajoute notre source.
Pour un pays comme le Maroc qui compte un grand déficit en médecins, jusqu’à faire appel à des médecins étrangers, cela est une catastrophe. D’autant, comme nous le révèle notre source du Conseil, que l’initiative lancée par l’Etat pour faciliter le recrutement des médecins étrangers ne connaît pas un grand succès. Depuis l’ouverture de cette possibilité par la loi 131.13 relative à l’exercice de la médecine, seuls 100 dossiers ont été acceptés par le Conseil national de l’Ordre des médecins, nous confie notre source.
En cause : le manque d’attractivité de l’exercice de la profession au Maroc. « Les raisons qui poussent des médecins marocains à aller à l’étranger sont les mêmes qui font que nous recevons peu de demandes d’exercice de la part de médecins étrangers sur le territoire national. Nous sommes en concurrence sur ce terrain avec le Canada, la France, l’Allemagne, la Belgique… », explique notre source.
Dans ces conditions, il est difficile, voire impossible, de combler le grand déficit en médecins au Maroc, qui est estimé selon le ministère de la Santé à 32.387 médecins. De quoi maintenir le Maroc dans un ratio très faible en termes de santé publique, le Royaume comptant à peine 1,65 personnel médical pour 1.000 habitants, contre un minimum requis de 4,45.
Pourquoi cette fuite groupée de nos diplômés en médecine ? Les raisons sont nombreuses, selon plusieurs professionnels marocains. La première est d’abord d’ordre financier.
11 ans d’études pour un salaire mensuel de 3.500 DH contre 4.200 euros en Allemagne…
Un membre du Conseil national de l’Ordre des médecins nous cite le cas concret d’un médecin interne qui a accompli ses premières années d’études (7 ans) et est en 4e année dans le cursus menant vers sa spécialisation. Son salaire mensuel : 3.500 DH, après 11 années d’études. Ce médecin continue d’exercer au Maroc malgré la tentation d’aller à l’étranger, car il est soutenu par sa famille. Mais beaucoup de ses camarades sont allés tenter leur chance en Europe. Un de ses camarades de promotion a suivi le même cursus, mais a choisi d’aller travailler en Allemagne dès la soutenance de sa thèse. Il est également interne dans un hôpital public et prépare sa spécialité à Hambourg. Salaire mensuel : 4.200 euros, soit l’équivalent de 45.000 DH.
Entre 3.500 DH et 45.000 DH pour le même cursus, le choix est vite fait. Sans compter les conditions de vie et d’exercice du métier qui peuvent être meilleures pour plusieurs médecins marocains.
C’est cela le cœur du problème, nous expliquent nos sources dans la profession. À quoi s’ajoute le statut de médecin dans la société qui n’est plus valorisé, à cause des multiples campagnes de diabolisation contre ce corps de métier, s’alarment nos sources.
« Au-delà de l’argent, le médecin ne sent aujourd’hui aucune reconnaissance sociale dans son pays. Il est taxé de voleur, de boucher, d’arnaqueur… Ce qui est démotivant pour toute personne voulant exercer le métier ».
Un dénigrement qui vient de situations souvent réelles, mais dont les médecins ne sont pas responsables dans la majorité des cas, tiennent à préciser nos sources.
Car le problème vient, selon elles, de l’Etat et des mécanismes de l’assurance maladie qui laissent les médecins en situation de confrontation avec les patients.
« Nous n’avons pas revu la tarification depuis 2006, ce qui génère une colère chez les patients quand ils la comparent aux prix pratiqués par les médecins. La tarification officielle pour une consultation chez un généraliste est toujours à 80 DH ; elle est de 160 DH pour un spécialiste. Ces tarifs n’ont rien à voir avec la réalité. Il y a pire : la tarification d’un acte de réanimation est à 4.500 DH, ça n’existe dans aucun pays… Quand un patient est hospitalisé et qu’il voit les prix réels, il croit qu’il est arnaqué, et cela crée un malaise dans la relation de confiance entre le médecin et son patient. Résultat : le patient paie aujourd’hui 54% de sa poche alors qu’il doit payer 20% à 30% maximum. Et la responsabilité, ce sont les médecins qui l’endossent. »
Le nouveau statut des médecins, la solution imminente pour arrêter l’hémorragie
Idem pour les prises en charge en cas d’hospitalisation, situation qui génère beaucoup de critiques à l’encontre des médecins et des cliniques, surtout quand celles-ci demandent des chèques de garantie. Une pratique quasi généralisée qui s’explique, selon notre professionnel, par la non-application de la loi 65-00 portant code de la couverture de base. Celle-ci stipule que la prise en charge doit être délivrée par la CNSS et la CNOPS en 48 heures, puisque le processus est totalement digitalisé. « Mais dans la pratique, une réponse à une prise en charge prend au moins un mois », souligne notre source.
« Si ce délai légal de 48 heures est respecté, le patient n’aura à payer que le ticket modérateur, sans être obligé de débourser les frais d’hospitalisation de sa poche ou de donner des garanties. Pour régler cette situation, la CNSS et la CNOPS doivent tout simplement respecter la loi. »
Ainsi, les conditions financières des médecins au Maroc et la confiance rompue avec les patients, qui génère une dégradation du statut de la profession, sont les principales raisons à l’origine de la fuite des jeunes diplômés.
La solution est donc claire : s’attaquer à ces deux problématiques, en assouplissant les process de remboursement et de prise en charge par les assurances maladie, et en révisant les tarifs de base. Mais aussi en améliorant les conditions salariales des médecins.
Selon nos sources au Conseil national de l’Ordre des médecins, ce dernier point est en passe d’être réglé. Il pourra inverser la tendance, et rendre l’exercice de la profession au Maroc plus avantageux qu’en France ou dans d’autres pays européens.
« La nouvelle loi-cadre 06-22 relative au système de santé prévoit une réforme majeure du statut du médecin, qui ne relèvera plus de la fonction publique mais d’un nouveau statut dit de la fonction de la santé. Celui-ci va permettre une amélioration du salaire de base, avec une rémunération supplémentaire à l’acte. Un médecin qui travaille sérieusement peut facilement atteindre les 100.000 dirhams par mois, si ce statut est appliqué. Chacun sera payé sur la base du mérite. Plus on travaille, on voit de patients, et mieux on est rémunéré. Cela va tout changer dans l’exercice de la profession et cassera à coup sûr cette fuite à l’étranger », précise une source du Conseil.