L’optimisme né des avancées majeures réalisées par le Plan Maroc Vert (PMV) dans le cadre de la filière agrumicole est aujourd’hui à conjuguer au passé. L’un des fleurons de l’agriculture marocaine traverse une crise structurelle qui impacte fortement les performances en matière de production, d’exportation et de transformation.

A la base de ce triptyque autour duquel s’articule la filière des agrumes au Maroc, le processus de production est contrarié par des conditions climatiques marquées par plusieurs années de sécheresse successives. Le réchauffement climatique et ses conséquences sont désormais bien là. A tel point que les rendements moyens sont en baisse, au même titre que les superficies cultivées, à cause de l’arrachage des arbres. 

En conséquence, les exportations des produits agrumicoles ont chuté quasiment de moitié lors des deux dernières campagnes. Une brèche dans laquelle les concurrences turque et égyptienne se sont engouffrées pour grignoter des parts de marché, propulsées par des dévaluations successives et des politiques agricoles avantageuses. 

Les secteurs de la transformation et du conditionnement ne se portent pas mieux. La faible utilisation des capacités d’écrasement pour produire du jus est déplorée par la profession, et peut être améliorée par les pistes proposées par les professionnels.

Cette année, plusieurs unités de conditionnement, indispensables à l’export, ont mis la clé sous la porte. Celles qui résistent encore à la crise dépendent d’une courte période d’activité de 4 à 5 mois par an.

Arrachage et abandon de verger 

Dans le contexte actuel, marqué par des conditions climatiques extrêmement défavorables, la pérennité du développement de la filière agrumicole est menacée. La mise en place du Plan Maroc Vert avait permis d’augmenter la superficie agrumicole de 45.000 ha, passant de 85.000 en 2008 à 130.000 ha en 2020. Sauf que les dernières années sèches ont mis à mal ce développement. 

Pis, l’investissement et les efforts consentis sont tombés à l’eau par manque de… ressources hydriques. « A cause de la diminution des ressources en eau destinées à l’irrigation dans les régions de production, plusieurs agriculteurs ont dû opter pour l’arrachage des arbres. C’est un véritable gâchis« , déplore une source professionnelle. 

Selon nos informations, environ 35.000 ha d’agrumes ont été arrachés ces dernières années, ramenant de fait la superficie agrumicole en dessous des 100.000 ha. Cette diminution des superficies aurait pu être compensée par une amélioration des rendements. Or, les professionnels subissent également une baisse de ces derniers.  

Plusieurs raisons sont avancées. Au-delà d’une maîtrise imparfaite des itinéraires techniques et des rendements faibles des anciens vergers, dans la région de Souss-Massa, où est concentrée la majorité des capacités de production agrumicole, les phénomènes climatiques successifs ont eu de graves répercussions.

Des conditions climatiques moins favorables

Outre un déficit pluviométrique et des dotations à l’irrigation à partir des barrages en baisse, les épisodes caniculaires à répétition, survenus plus tôt que d’habitude, ont impacté les rendements et la qualité des fruits. Contacté par Médias24, un ingénieur agronome, au plus près des vergers, explique que dans le Souss, des phénomènes climatiques extrêmes ont perturbé le cycle de production des agrumes. 

« Ces conditions ont principalement impacté le calibre des fruits. Il y a aussi eu un phénomène de dessèchement des fruits de l’intérieur. C’est ce que l’on appelle la granulation, notamment sur les variétés précoces de clémentines », précise notre source. Et de lister les vagues de chaleur et leur impact sur les agrumes, dans la région Souss-Massa en particulier : 

– Du 24 au 28 avril : une première vague de chaleur est intervenue lors de la floraison, stade le plus sensible. Quand il y a de fortes températures, les arbres sacrifient en premier les fleurs. 

« Dans un premier temps, les producteurs ont vu le côté positif en pensant que les fleurs qui tombent permettraient d’apporter un équilibre à l’arbre, car la floraison avait été abondante. Mais par la suite, au moment de la formation des fruits, nous avons remarqué une baisse du rendement. »

– Du 8 au 10 mai : une seconde canicule s’est abattue sur la région du Souss. Cela a causé la brûlure de 15% des fruits à cause des coups de soleil. 

– Du 24 au 28 juin : cette troisième vague de chaleur a eu pour conséquence la chute des fruits, et donc une baisse de rendement en perspective.

– Du 9 au 26 août : cette quatrième vague de chaleur, qui a duré près de deux semaines, a été marquée par un record de températures (51°C). Elle a freiné le développement des calibres et causé la chute de quelques fruits (variétés Nadorcott et Nour). 

– Du 1er au 17 octobre : une cinquième vague de chaleur a été enregistrée. Elle a eu des effets négatifs sur la peau du fruit. Au début, la peau est épaisse. Mais plus le fruit se remplit de jus, plus la peau s’amincit. De fait, il y a des brûlures sur la peau du fruit à cause de la chaleur et des coups de soleil. 

– Enfin, la tempête et les vents violents qui ont touché l’ensemble du Royaume, y compris le Souss, ont fait des dégâts sur la variété Nadorcott. 

« Par le passé », reprend notre interlocuteur, « la hantise des producteurs était que les vagues de chaleur soient enregistrées lors du mois de juin. Cette année, elles ont commencé dès le mois d’avril, ce qui a poussé l’arbre à s’adapter et à se délester de ses fleurs ». 

L’autre problématique relative aux rendements moyens des agrumes réside dans des pratiques loin d’être optimales. Pour approvisionner le marché local, « on cueille le plus tard possible. Sauf que selon des experts, cette technique pénalise les rendements de l’année suivante », souligne une source professionnelle. 

Une concurrence acharnée à l’export 

Plus de la moitié de la production marocaine d’agrumes est destinée à l’export, en particulier vers l’Union européenne. Grâce à des variétés de petits fruits (clémentine, mandarine) d’une qualité supérieure, le Maroc s’est fait une place de choix au sein d’un marché mondial des agrumes ultra concurrentiel. 

En plus de l’Espagne, auquel la position géographique assure une position dominante sur le marché européen, le Maroc est désormais concurrencée par l’Egypte et la Turquie sur les marchés russe et du Moyen-Orient. C’est également le cas sur le marché européen, mais principalement concernant les oranges. 

Pour les professionnels du secteur, ces pays sont avantagés par rapport au Maroc car ils bénéficient non seulement d’une monnaie dévaluée qui garantit des prix assez bas, mais aussi d’un coût de production inférieur à celui assuré par les producteurs marocains, en plus de subventions logistiques à l’export.

Résultat : l’objectif d’exportations fixé dans le cadre du contrat- programme ne semble pas réalisable en l’état. Cet accord, signé en avril 2023 par le ministère de l’Agriculture et la Fédération interprofessionnelle marocaine des agrumes (Maroc Citrus), prévoit d’atteindre 1 million de tonnes d’agrumes exportés contre 450.000 tonnes enregistrés lors de la précédente campagne. 

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le Maroc est l’un des principaux producteurs d’agrumes dans le monde, mais importe du concentré d’oranges d’Egypte. Un flux commercial facilité par les accords de libre-échange qui unissent les deux pays mais qui complique le développement et le renforcement des capacités de traitement des unités de transformation des agrumes. 

D’ici 2030, le Maroc espérait atteindre un taux de transformation de 10% de la production agrumicole totale, contre environ 2% actuellement, soit une capacité de transformation additionnelle de 100.000 T/an. Cependant, la filière prend le chemin inverse. 

En somme, la crise traversée par la filière agrumicole est multifactorielle. Agir pour réduire le pouvoir de nuisance d’un de ses facteurs risque d’être insuffisant. L’idéal serait d’agir de manière transversale. D’autant que les solutions ne manquent pas, telles que celles prônées dans le contrat-programme de la filière. 

Pour y parvenir, les rendements moyens devront également être améliorés à travers une meilleure utilisation des ressources en eau disponibles, via notamment des subventions destinées au renouvellement partiel des équipements de l’irrigation localisée. 

La profession demande des subventions à lexport

Concernant les problématiques liées à l’exportation, l’Etat s’est justement engagé, dans le cadre du contrat-programme, à accorder des nouvelles aides pour les exportations basées sur des niveaux différenciés selon le type de produit oranges et petits fruits.

« La subvention à l’exportation permettra aux exportateurs marocains dêtre plus compétitifs et améliorera le rendement. Les exportateurs procèdent à une cueillette précoce et ne pénalisent pas les rendements de la campagne suivante. Rien quavec cette mesure, on peut gagner 20 T/ ha pour les oranges et 10 T/ha pour les clémentines », assure une source professionnelle.

Booster l’export règle plusieurs problèmes à la fois et rééquilibre le fonctionnement du secteur : il y aura un étalement du calendrier qui engendrera à son tour la hausse du taux d’utilisation des stations de conditionnement, permettra la mise à niveau des équipements et l’augmentation des taux d’occupation des stations en le doublant, passant de 4 à 8 mois.

Il est également prévu par l’Etat et Maroc Citrus de sensibiliser et d’accompagner les opérateurs pour investir dans le secteur de la transformation et mettre en place un mécanisme permettant de garantir un approvisionnement minimum des unités d’écrasement.

En ce sens, il sera nécessaire de conclure un accord interprofessionnel ou une convention entre l’Association des conditionneurs d’agrumes du Maroc (ASCAM) et l’Association marocaine de l’industrie de transformation des agrumes (AMITAG) fixant les modalités pratiques d’approvisionnement de ces unités en écarts de triage et les engagements de chaque partie. Sans oublier d’encourager l’agrégation autour des unités de transformation des agrumes et de promouvoir la consommation du jus de petits fruits.