Alors que le dossier des enseignants arrive, théoriquement, à son terme, d’autres mouvements de contestation ou de revendications surgissent. Un effet de contagion est clairement perceptible.

Des appels à la grève ou même des débuts de grèves, des revendications de hausse de salaires sont de plus en plus fréquentes. Des fonctionnaires des collectivités territoriales à ceux des ministères de l’équipement, l’eau, le transport et la logistique en passant par le personnel du ministère de la santé. La fièvre de la revendication semble s’emparer de la fonction publique.

Certains syndicats durcissent le ton, mobilisent les bases et lancent des menaces à peine voilées, comme c’est le cas pour les médecins; tandis que d’autres appellent explicitement à la grève.

Des augmentations pour tous

Pour les fonctionnaires des ministères de l’Équipement et du Transport, les augmentations salariales, dont bénéficient les fonctionnaires des secteurs de l’enseignement et de la santé, sont méritées. Mais les leurs aussi sont attendues.

Dans un communiqué publié le 2 janvier, les représentants des fonctionnaires de ces deux ministères, affirment encourager les augmentations salariales accordées “à d’autres secteurs”, mais ceci rend “inacceptable” les refus adressés à leurs revendications de revalorisation salariale.

La Fédération nationale de l’équipement et du transport démarre un communiqué qui verse dans le même sens, en citant l’exemple des augmentations accordées aux fonctionnaires de l’enseignement et de la santé.

De son côté, le Syndicat indépendant des médecins du secteur public déplore l’insuffisance des garanties accordées par le ministère de la Santé aux professionnels du secteur malgré la signature de l’accord général du 29 décembre dernier. Le syndicat appelle à une réunion urgente avec le ministère de tutelle dans un communiqué publié le 3 janvier.

Le gouvernement sort affaibli de la gestion de la crise des enseignants. Son image est fragilisée par les grèves à répétition des enseignants qui se positionnent comme gagnants de ce bras de fer, compte tenu des importantes concessions faites.

Les enseignants ou l’inspiration

Dans le secteur de l’enseignement, les syndicats ont fini par obtenir gain de cause sur la majorité de leurs revendications, notamment celles relatives aux fonctions, qui ont été révisées, aux heures de travail, dont le nombre va diminuer, aux sanctions, aux indemnisations et aux jours de congé.

Mais les trois évènements majeurs qui confortent l’idée d’un gouvernement affaibli sont :

1- La révision intégrale d’un décret adopté et publié au bulletin officiel.

2- La hausse généralisée, généreuse et coûteuse accordée aux fonctionnaires de l’enseignement.

3- la persistance des grèves malgré les concessions et les multiples appels faits par le gouvernement.

Le débat ici ne porte pas sur la légitimité ou non des revendications ou la pertinence des mesures déployées, mais sur la manière et l’impact.

Une source proche du gouvernement apporte une lecture différente qui écarte toute idée d’affaiblissement ou de fragilité. D’autres mouvements de contestation sectoriels ont eu lieu en 2023. Mais aucune n’a eu le caractère inédit de la crise de l’enseignement, nous explique-t-on.

L’enseignement est un sujet particulier, non pas par le Corps qui mène le mouvement, mais par la cible qui en subit les conséquences : des élèves en dehors des classes ainsi que son effet corollaire sur les familles. Des parents qui doivent s’organiser pour garder leurs enfants, d’autres qui cherchent à rattraper le temps de scolarité perdu, tandis que les enfants perdent de précieux mois d’apprentissage…

Pour notre source, ce qui a été perçu comme une faiblesse du gouvernement est en réalité une concession faite pour les élèves et en faveur de la réforme. Si d’autres mouvements se manifestent, ils seront écoutés si les demandes sont légitimes dans la limite de la raison et ce que permet la marge de manœuvre du gouvernement.

Une autre source s’interroge : est-il pertinent de monter au créneau à un moment où le gouvernement vient de faire un énorme effort budgétaire pour faire revenir les élèves en classe ? Il est très difficile que le gouvernement, même de bonne volonté, puisse interagir avec de nouvelles revendications financières en ce moment.

Alors le gouvernement sort-il affaiblie ou pas ?  « Le dossier des enseignants n’est pas uniquement syndical. Il y a une dimension importante, celle de la réforme de l’enseignement. Donc, les choses ont dérapé sur le statut et les questions matérielles », analyse Larabi Jaidi, professeur-chercheur, économiste et ex-membre de la CSMD.

Et de poursuivre, « la gestion de ce secteur par le gouvernement a créé un effet boule de neige. Le gouvernement devait apporter une réponse mais la manière avec laquelle cette réponse a été faite a incité d’autres catégories de la fonction publique à réclamer une amélioration de leur pouvoir d’achat et de leurs revenus. Peut-être que la tension au sein de l’Education nationale aurait pu être gérée autrement… quoi qu’il en soit, quand on dessaisit un ministère et qu’on porte un dossier donné à un niveau gouvernemental plus élevé, il faut s’attendre à un effet boomerang ».

Pour Larabi Jaidi, l’argument selon lequel les concessions sont faites pour les élèves est « un peu court parce que le gouvernement aurait pu éviter d’être dans cette impasse par une forme d’autorité ».

« Par ailleurs, bien que dans les autres secteurs, la cible ne soit pas aussi sensible, il y a toujours un risque de dérapage. Ce sont des grèves de la fonction publique qui touchent des questions de statuts et de rémunérations. Par conséquent, il faut penser à prendre les choses de façon globale et non pas de façon sectorialisée quelle que soit la spécificité d’un secteur par rapport à un autre pour éviter d’aller dans cette segmentation qui fait boule de neige », avance notre expert.

« Nous sommes face à un environnement social assez tendu qui s’explique par différents facteurs notamment la cherté du coût de la vie et les difficultés du gouvernement à conduire un dialogue social structuré et organisé dans la perspective de l’utiliser comme un instrument de gestion des conflits potentiels », conclut-il.

Une erreur dans le séquençage de la relance

Pour un expert économique de premier plan, qui a requis l’anonymat, le problème de base n’est pas politique. Mais d’abord économique. Lorsque la majorité issue des élections de 2021 avait présenté son programme, il y était clairement indiqué qu’elle comptait agir à la fois sur l’offre et la demande pour accélérer la relance économique.

Mais, ajoute-t-il, mi-figue mi-raisin, lorsqu’on fait faire du social à des libéraux, ils peuvent « se tromper » de cible. Les libéraux en question, selon lui, ont privilégié la relance par l’offre en oubliant l’état dans lequel se trouvaient les couches moyennes, extrêmement éprouvées par les crises successives et l’inflation.

Par exemple, au lieu de commencer la réforme par l’IR, ils l’ont commencée par l’IS et la TVA. Ils ont pensé charte des investissements, ainsi que mesures et dépenses pour l’entreprise. Il y a eu les aides sociales directes certes, et la protection sociale. Mais les couches moyennes ont été oubliées. « Les couches moyennes sont résilientes, mais elles sont résistantes aussi », ajoute notre expert, faisant allusion aux enseignants.

Or, les mesures prises en faveur de l’offre et des entreprises, ne donnent jamais de résultats avant 3 années au minimum. Donc, pas de ruissellement avant ce délai.

En gros, pour lui, il y a eu une erreur de séquençage, il fallait commencer par les couches moyennes et puis faire le reste. Ce n’est pas un problème politique, même s’il y a de la politique partout mais d’une lourde amputation du pouvoir d’achat d’une partie importante de la population qui se voyait déclassée.

Ce qu’en dit l’opposition

L’explication de notre expert économique est partagée en partie par Nabil Benabdellah, secrétaire général du PPS.

« Voilà une profession extrêmement importante pour l’avenir de notre pays car il y va de l’éducation, un chantier prioritaire. Il y avait cette promesse électorale d’une hausse du salaire de départ des enseignants de 2.500 DH, reprise in extenso dans le programme gouvernemental. Et deux ans plus tard, il n’y avait toujours rien. C’est la première erreur. Ensuite, quand vous promettez une hausse du salaire aux nouveaux, vous vous doutez bien que les enseignants déjà installés vont demander la même chose », commente Benabdellah.

Pour le chef du PPS, « il est évident que ce qui se passe donne du grain à moudre à d’autres catégories notamment le personnel de santé. Sauf que pour cette dernière, il y a eu une attitude intelligente montrant qu’il y a la volonté de conclure un accord et à satisfaire certaines revendications. Ce qui n’a pas été le cas pour le personnel de l’enseignement », commente-t-il

Selon lui, une deuxième erreur a été commise : « Le ministère a justement considéré que sans l’adhésion des enseignants, il ne peut y avoir de réforme. Il a tout de suite entamé des discussions qui ont donné lieu à l’accord de janvier 2023. Pourquoi avoir mis autant de temps à mettre en œuvre cet accord ? Pourquoi avoir attendu la rentrée scolaire? ».

« Lorsque nous voulons boucler correctement un dossier, notamment concernant l’enseignement, il faut savoir boucler les négociations avant la fin de l’année scolaire. Même s’il y a des mouvements revendicatifs, ils viennent buter sur la période des vacances. C’est donc de l’amateurisme politique ce qui a été fait. Ils auraient dû boucler ce dossier et venir avec leur statut et les hausses promises. Ce qui n’a pas été le cas. Car M. Benmoussa est venu seulement avec le statut et pas les augmentations », poursuit Benabdellah.

« La pire erreur a été de venir en début d’année scolaire avec un statut, qui amène des choses positives il faut le dire, mais qui par la force des choses crée un certain déséquilibre et pose des problèmes catégoriels et de surcroît sans hausse de salaire ».

« Il a fallu attendre le pourrissement de la situation pendant plus de deux mois, maintenant trois mois pour que le gouvernement vienne enfin déclarer sa disposition à faire des propositions concrètes en matière de salaires et d’indemnités ».

Sur le dossier de l’enseignement, Benabdellah estime « que le gouvernement a été le plus loin possible. Il a fait ce qu’il avait à faire. Je trouve donc anormal que la grève se poursuive. Nous sommes face à un danger qui est celui de l’année blanche.  Je comprends que les enseignants méritent tous les égards, mais de grâce, vous avez obtenu satisfaction d’un certain nombre de revendications, il faut reprendre les cours dans les meilleurs délais« .

Le gouvernement a fait le maximum de ce qu’il pouvait faire dans ce dossier mais pour la patron du PPS et ancien ministre, « il évident que la gestion de ce dossier n’assoit pas la force de ce gouvernement et donne une impression de faiblesse. Face à d’autres revendications, le gouvernement risque de se retrouver avec l’image qu’il suffit de lui tenir tête pour obtenir gain de cause ».

Pour Benabdellah, le risque d’un embrasement social est à surveiller. « Il faut qu’il y ait des gestes dans le sens de ce qui a été promis par ce gouvernement pour agir avant même qu’il y ait des velléités d’entrer dans des grèves ».

« Il y a eu des hausses de prix à n’en plus en finir. Les gens sont en souffrance. La nécessité de revalorisation de situation est indiscutable, mais il s’agit d’aller progressivement », commente Benabdellah.

Et d’ajouter, « ce gouvernement se dit le gouvernement de l’Etat social. D’accord. L’Etat social est un Etat qui crée les conditions d’un développement économique mais crée également les conditions d’un cadre harmonieux de partage des richesses et d’ascension sociale ».

Par ailleurs, Nabil Benabdellah estime que « la situation actuelle donne l’impression que le politique est complètement absent. Une impression dangereuse car elle risque de donner lieu à des débordements. Et le meilleur exemple est ce qui se passe dans l’enseignement. Les syndicats, et pas des moindres, ont signé une première fois puis une deuxième avec des acquis certains et indéniables. Et malgré cela, nous avons des mouvements qui n’obéissent qu’à leurs propres règles ».