S’ils jugent tardif le timing de l’initiative conjointe de la Fondation nationale des musées (FNM) et du ministère de la Culture, nos interlocuteurs − Fouad Bellamine, le doyen des grands peintres marocains, Hicham Daoudi, le créateur de la plus importante maison de ventes au Maroc, la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art (CMOOA), et Fawzi Chaabi, le grand collectionneur et homme d’affaires (Ynna Holding) − saluent la volonté des acteurs publics de mettre en place un arsenal juridique contre les faussaires et un comité d’experts pour authentifier les œuvres.
« Faute de loi et de plainte, aucun faussaire n’est incarcéré au Maroc »
« La profession réclame depuis des décennies une telle initiative. Elle s’impose ; il faut que les faussaires soient traduits en justice. Cela n’a jamais été fait au Maroc », martèle Fouad Bellamine. Il en va selon lui de l’image du Royaume, qui ne peut pas d’un côté souhaiter participer à des manifestations internationales et voir ses œuvres convoitées par de prestigieux musées étrangers, et de l’autre rester passif face à ce phénomène.
Le Maroc ne dispose en effet d’aucun texte de loi relatif au phénomène des faussaires en art. Les seules personnes incarcérées pour plagiat sont celles qui s’adonnent à la création de fausse monnaie.

Fouad Bellamine
Selon Fouad Bellamine, ce vide juridique doit être comblé par un texte de loi qui permette aux victimes − bien souvent silencieuses − de déposer plainte. Des procédures judiciaires qui doivent être enclenchées par les ayants droit des artistes décédés, comme ceux du grand peintre Jalil Gharbaoui et du défunt Farid Belkahia, ou par d’autres artistes imités.
« Une formation d’expert, cela n’existe nulle part dans le monde »
Concernant la faisabilité d’un cycle de formation d’experts que souhaiterait mettre en place la FNM et le ministère, Fouad Bellamine affirme qu’il n’existe aucune école dans le monde capable de dispenser l’expertise nécessaire pour authentifier une œuvre soupçonnée d’être une copie. Selon lui, la seule possibilité serait de former des experts avec des outils scientifiques en mesure de déceler la datation d’un tableau ou de reconnaître les matériaux employés pour le créer.
« En Europe, les seules expertises visuelles fiables sont le fait de très rares spécialistes, souvent très âgés, qui ont manipulé des tableaux toute leur vie et assisté à des centaines d’expositions », précise Fouad Bellamine. Il faut avoir côtoyé les artistes en question pour distinguer par exemple un Picasso cubique d’un Braque cubique, ou un Derain fauve d’un Vlaminck fauve.
Rien de tel au Maroc, puisque seules quelques maisons de ventes ou certains peintres expérimentés comme Fouad Bellamine et feu Miloud Labied peuvent être qualifiés d’experts pour certifier l’origine d’œuvres d’artistes qu’ils ont côtoyés.
« Des brocanteurs qui écoulent des faux sans aucun contrôle public »
Malgré l’absence de formation et d’experts fiables, Fouad Bellamine estime qu’il est possible de décourager les faussaires en mettant en place un système de traçabilité des œuvres avec des enquêtes de police dans certains milieux qui inondent de faux le marché informel.
« Comment est-il possible qu’en quelques années, des commerçants du marché de Derb Ghallef à Casablanca soient devenus des marchands d’art proposant, au vu et au su de tous, des faux tableaux de tous nos grands peintres ? », s’insurge Fouad Bellamine. Il évoque notamment des brocanteurs qui exposent publiquement des tableaux signés Jilali Gharbaoui, Mohamed Kacimi ou Miloud Labied et les proposent à la vente pour quelques milliers de dirhams.
Révolté par cette mafia qui agit en toute impunité, Fouad Bellamine souligne que ses membres, qui se sont spécialisés dans tous les courants artistiques marocains, copient surtout le travail de Gharbaoui, qui reste à ce jour l’artiste le plus plagié au Maroc.
« Des étudiants en art, des peintres ratés et des envieux »
Il y a bien de tout parmi les faussaires, mais certains étudiants d’écoles marocaines des Beaux-Arts se sont spécialisés dans de fausses œuvres, à l’instar de celles de l’artiste décédé Mohamed Drissi.
« S’il existe aussi des peintres ratés qui se livrent à l’activité de faussaire pour gagner leur vie, d’autres ont pu être motivés par la vengeance, à l’image d’une personne de la même génération que Jilali Gharbaoui, dont le travail n’a pas été reconnu et qui a décidé de produire de faux tableaux parce qu’elle ne comprenait pas pourquoi son contemporain était aussi célèbre », dénonce Fouad Bellamine, indiquant avoir été lui-même plagié.
Il est aussi arrivé que certains héritiers d’artistes, qui ont vendu toutes les œuvres de leurs parents, soient impliqués dans des trafics en faisant exécuter par des tiers des faux qu’ils certifient eux-mêmes avant de les revendre.
« En tant qu’expert, je reçois trois à quatre faux par semaine »
En dehors de son travail de peintre reconnu à l’international, Fouad Bellamine confie qu’il authentifie souvent, à titre bénévole, des œuvres marocaines pour des maisons de ventes parisiennes, qui achètent parfois des œuvres exécutées au Maroc mais sorties illégalement à l’étranger. « Lors d’une vente publique de la maison Drouot, dont je suis l’expert attitré pour les œuvres de Jilali Gharbaoui, j’ai fait sortir onze faux tableaux de cet artiste avec le concours de la police », nous dit-il. Il raconte également le cas de l’une des trois grandes maisons de ventes marocaines qui avait voulu vendre des tableaux de Gharbaoui à Marrakech et qu’il avait dû appeler pour leur annoncer qu’il s’agissait de faux.
A la question de savoir s’il existe des faux dans certaines grandes collections privées ou publiques, Fouad Bellamine confirme avoir constaté que plusieurs grandes institutions nationales (banques, promoteurs, assurances, fondations…) ont acquis des copies à une époque où elles pensaient avoir fait une bonne affaire.
Interrogé sur sa façon d’expertiser une œuvre suspectée d’être un faux, le peintre répond qu’il commence toujours par examiner le support. « Si un vendeur ou un acquéreur me demande d’examiner un tableau de Gharbaoui réalisé sur du papier Duplex et daté de 1963, je sais tout de suite que c’est un faux, pour la simple raison que ce type de papier, qui n’existait pas encore à l’époque, n’a fait son apparition dans les papeteries marocaines qu’à la fin des années 1960 », explique-t-il, rappelant que Gharbaoui a beaucoup peint à la fin de sa vie sur ce support papier cartonné avec un côté lisse blanc et l’envers gris.
« Une iconographie du faux très présente sur internet »
Quelles sont les motivations des faussaires ? « L’extraordinaire envolée des prix d’un certain nombre de grands artistes marocains. Mais comme le public et les professionnels marocains sont de plus en plus informés et méfiants, les tableaux copiés sont de plus en plus exportés pour être vendus à l’étranger », explique de son côté Hicham Daoudi, créateur de la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art (CMOOA), la plus importante maison de ventes au Maroc. Les maisons de ventes marocaines, comme la sienne, connaissent désormais la traçabilité de chaque tableau grâce à un recensement effectué auprès des artistes vivants et des familles de ceux décédés.
Il existe également un nombre extraordinaire de faux médiocres de tableaux marocains mis aux enchères sur plusieurs plateformes numériques à des prix dérisoires par rapport à leur valeur réelle.

Hicham Daoudi
« Des plateformes sans scrupules »
Il y a ainsi, semble-t-il, plusieurs maisons de ventes spécialisées aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne, en France et en Grande-Bretagne qui tentent d’écouler sur internet un nombre incroyable de faux tableaux. Le font-elles en connaissance de cause ? « Elles ne veulent pas se casser la tête et se contentent de mener une rapide recherche sur internet sur la cote de l’artiste marocain qu’on leur a proposé, le plus souvent à un prix très bas, avant d’essayer de l’écouler avec une petite marge », répond Hicham Daoudi.
Ces tableaux peuvent ne pas se vendre, ou alors à des prix dérisoires estimés à quelques centaines d’euros, très loin de la véritable cote de leur pseudo auteur.
S’il est désormais plus facile de lutter contre les faussaires avec des outils scientifiques, le plus difficile reste de gommer la trace des milliers de faux qui pullulent sur internet, soutient encore Hicham Daoudi.
« Les plus copiés sont les artistes décédés »
Quels sont les artistes décédés en tête de liste des faussaires ? Hicham Daoudi cite Jilali Gharbaoui, Mohamed Kacimi, Abbès Saladi, Hassan Glaoui, mais également de fausses œuvres en peau ou en cuivre de Farid Belkahia.
Parmi ceux qui sont toujours en activité, plusieurs peintres ont été plagiés à l’image d’Abdel Bassit Bendahmane, Abdelkebir Rabii, Saad Kettani ou Mohamed Tebal, ce dernier ayant souvent publié des communiqués pour dénoncer de faux tableaux vendus en son nom.
Pour les reconnaître, Hicham Daoudi estime nécessaire d’avoir une très bonne connaissance de l’histoire de l’art moderne. Un master ou un doctorat sur un artiste spécifique ou un groupe d’artistes n’est certainement pas de trop. Car personne ne devient expert du jour au lendemain, souligne-t-il. Il faut avoir travaillé avec l’artiste de son vivant ou, à défaut, être proche de sa famille en collectant de surcroît des informations fiables avec un travail de recherche d’archives.
Quid des maisons de ventes marocaines ?
Les trois grandes maisons de ventes marocaines − la CMOOA, Mazad et Artcurial −, régulièrement sollicitées, disposent d’une expertise suffisante pour s’assurer de la traçabilité des œuvres d’art avec des catalogues documentés qui sont le fruit de véritables enquêtes.
« Ces catalogues permettent de nous prémunir contre les œuvres volées ou plagiées avec des informations très utiles, comme les noms des anciens propriétaires du tableau, la date d’acquisition… De plus, depuis le début des années 2000, les maisons ayant pignon sur rue sont obligées de protéger leur réputation, car en cas d’erreur, elles doivent restituer l’argent d’une éventuelle vente », explique Hicham Daoudi. Ce phénomène, croissant au Maroc, est une étape normale qui s’est déroulée par le passé dans tous les pays du monde où le marché de l’art est devenu mature.
« Tout a changé depuis vingt ans par rapport à la période du Far West des années 1980 et 1990 »
Malgré de nombreuses sollicitations, ce marchand d’art affirme que sa maison n’a jamais programmé dans ses catalogues ou ventes aux enchères un quelconque cas d’œuvre plagiée.
Concernant les particuliers ou institutions qui ont pu être abusées, Hicham Daoudi avance que les éventuels faux ont dû être achetés dans les années 1980 ou 1990, à une époque qu’il qualifie de « Far West » ; celle où « c’était encore possible ».
Il faut en effet rappeler que certains tribunaux chargés de délivrer des habilitations d’exercer à des experts ont pu être légers par le passé, en octroyant des agréments à des gens qui ne le méritaient pas.
Hicham Daoudi souligne par ailleurs la nécessité de renforcer le mode de désignation des experts au Maroc après avoir étudié les modèles à l’étranger dans le cadre d’un benchmark international.
« Aucun faussaire de haut niveau n’exerce au Maroc »
Seule consolation néanmoins : les faussaires marocains travaillent avec des outils pauvres qui permettent de les démasquer plus facilement que ceux qui sévissent en Europe, d’après Hicham Daoudi. Ce sont de petits artistes qui font des copies pour survivre, sans véritable formation artistique ni maîtrise des matériaux et des techniques utilisées par les grands faussaires.
« Leur travail a une dimension très artisanale ; ils produisent des faux vulgaires et truffés d’erreurs. Ils sont loin d’avoir le niveau de ceux que l’on peut voir dans des films hollywoodiens », se réjouit le fondateur de la CMOOA. Et d’insister : « Ce sont de petits amateurs qui n’ont rien à voir avec les vrais professionnels du faux. »
Redoutant que certains faussaires européens − qui, eux, sont rodés aux techniques et matériaux de contrefaçon − commencent à s’intéresser à des œuvres d’artistes comme Belkahia, Chaïbia ou Cherkaoui, notre interlocuteur pense que la législation en cours d’élaboration permettra de s’armer et de préparer le terrain si des faussaires de haut niveau devaient investir le Maroc.
L’occasion de rappeler qu’il existe dans le Royaume une trentaine d’artistes de renom ayant atteint une valeur dépassant 100.000 euros, qui pourraient bien attirer des faussaires hautement plus expérimentés.
Quels outils pour se prémunir ?
Afin de remédier au manque d’ouvrages et de documentation nécessaires pour un expert, notre interlocuteur affirme avoir mis en place des catalogues permettant de référencer les œuvres des artistes susceptibles d’être plagiées.
« Sachant que peu de grands artistes ont fait l’objet d’un tel travail, nous avons, à titre d’exemple, créé un catalogue raisonné en trois tomes de l’artiste Kacimi qui recense 90% de son œuvre », indique Hicham Daoudi.
Un outil qui permettra à tous ceux qui pourraient en avoir besoin de situer l’œuvre de cet artiste année par année pour savoir si elle ressemble à ce qui est présenté par un éventuel vendeur. Il est possible également d’affiner l’expertise avec une cinquantaine d’informations à déchiffrer, contenues dans les collections de grandes institutions comme celles d’Attijariwafa bank, de la Société générale ou de Bank Al-Maghrib.
Ces collections recèlent en effet de nombreuses œuvres où l’on peut retrouver la graphologie de la signature de l’artiste, le type de pigment utilisé, le support (papier, toile…), la période pour faire de la datation au carbone 14, déterminer la récence d’un tableau, le genre de châssis, comparer des œuvres dans des magazines et des archives…
« La CMOOA propose de partager son expertise »
Sur l’existence d’une instance publique capable de certifier un tableau, notre interlocuteur répond par la négative : il n’en existe pas. En général, les experts à l’étranger ont souvent mené des recherches sur un peintre donné, dont la famille a confiance en leurs compétences, ou qui après avoir bien connu l’artiste deviennent experts de son travail.
Face à la rareté de ce profil au Maroc, Hicham Daoudi propose de mettre l’expertise de sa maison de ventes au service de la Fondation nationale des musées et du ministère de la Culture. La CMOOA dispose de la plus grande documentation iconographique en art marocain et d’une méthodologie d’expertise qui pourront être partagées avec les institutions publiques et les autorités judiciaires pour lutter contre les faussaires, souligne-t-il encore.
« Une multiplication des faux qui fait dégringoler les prix »
« A titre personnel, je n’ai jamais fait les frais de ce phénomène, mais il est temps de mettre un terme aux activités des plagiaires qui font des victimes. Sachant que 99% de ma collection est composée de grands peintres marocains et de jeunes artistes, je fais en sorte de me prémunir contre ce phénomène qui s’est beaucoup développé depuis une vingtaine d’années », déclare l’homme d’affaires Fawzi Chaâbi, qui affirme posséder la plus grande collection du Maroc d’œuvres de feu Fatima Hassan.
Approché par une personne qui lui a proposé un tableau de Jilali Gharbaoui et un autre de Miloud Labied, le collectionneur s’est d’abord informé sur internet pour comparer leur période, leur style et le prix réclamé avant d’exiger un certificat d’authenticité, qui a fait fuir le vendeur.

Fawzi Chaâbi
Et d’ajouter qu’il est devenu vital de mettre en place « des experts de la trempe d’un Fouad Bellamine », à qui il a souvent fait appel, pour s’assurer de l’authenticité de tableaux du défunt Jilali Gharbaoui qui l’intéressaient.
« Heureux propriétaire d’une grande collection de tableaux de Fatima Hassan acquis à la CMOOA, je constate que la multiplication actuelle des faux fait beaucoup de mal au marché de l’art », dénonce Fawzi Chaâbi, évoquant une véritable dégringolade des prix à cause du plagiat des œuvres de cette artiste.
« Éliminer les experts à la main légère »
La difficulté actuelle consiste, selon lui, à mettre en place des experts qui soient chacun spécialisé dans une certaine catégorie d’artistes et dans une époque donnée. « En général, le style de travail des artistes évolue au fil des ans, passant par exemple du pastel au collage. L’expert en question ne devra s’occuper que d’un ou deux artistes pour être crédible », suggère Fawzi Chaâbi. Il appelle à rompre avec certaines pratiques du passé en révélant avoir connu au moins un expert qui délivrait des certificats d’authenticité pas tout à fait fiables…
En attendant un cadre juridique et réglementaire, l’intérêt du Maroc devrait lui dicter d’éliminer du marché de l’art, qui brasse des sommes d’argent considérables, les experts qui n’ont pas la compétence ou la crédibilité requises pour accomplir cette tâche.