Au cours des huit derniers mois de crise, nous nous sommes enquis des versions de chacune des parties en conflit, notamment le gouvernement et le corps étudiant. Aujourd’hui, nous donnons la parole à un fervent connaisseur du sujet qui privilégie le compromis. Jaâfar Heikel, professeur de médecine et docteur en économie, nous livre sa propre lecture de la situation. Il propose une série de solutions afin de surmonter le bras de fer entre le gouvernement et les étudiants en médecine.

« Les deux parties doivent trouver un compromis puisque aucune d’entre elles n’a totalement raison. Sur le fond, le gouvernement et les étudiants sont animés par le même objectif, celui de la refonte du système de santé qui se fera notamment à travers l’augmentation du nombre de professionnels de santé, et donc de médecins », explique notre interlocuteur.

« Le gouvernement juge que la réduction de la durée des études médicales est un moyen efficace pour parvenir à renforcer le corps médical. Un avis qui n’est pas partagé par les étudiants qui rejettent catégoriquement cette option. Maintenant, il faut trouver des solutions qui arrangeraient les deux bords ».

Diplôme de médecin et doctorat d’État en médecine : la formule proposée par le Pr Heikel

« Dans chaque communication, il faut comprendre que l’autre n’a pas toujours tort et qu’il peut avoir ses propres raisons. Il est important que les étudiants écoutent le gouvernement, comme il est crucial que le gouvernement écoute les étudiants. À mon avis, le gouvernement peut s’accrocher à son objectif qui demeure noble et logique, notamment celui d’augmenter le nombre de médecins, mais tout en optant pour une autre méthode« , estime le Pr Heikel.

« Cela peut se faire, par exemple, en gardant les six ans académiques qui donneront accès à un diplôme de médecin, mais en ajoutant une année de clinicat, voire une année de pratique clinique qui débouchera sur un doctorat d’Etat en médecine. Le diplôme de médecin permettra à ses détenteurs de pratiquer ce que l’on appelle la médecine préventive (éducation pour la santé, soins de santé primaires…), alors que le doctorat d’Etat en médecine offrira l’accès à la pratique d’actes de soins dans les cliniques, les hôpitaux et les cabinets. C’est un modèle qui est appliqué par exemple en Espagne », suggère le professeur.

« Grâce à cette formule, il n’y aura pas de perdants. Le gouvernement garde les six ans qu’il souhaite et les étudiants en médecine auront pour leur part un encadrement et une formation de qualité, toujours dans le cadre de la refonte du système de santé », souligne-t-il.

Un doctorat en médecine requiert 9 ans d’études minimum dans plusieurs pays

« Or, si vous regardez les textes de l’enseignement supérieur au Maroc, le doctorat national s’obtient au bout d’au moins 8 ans. Pour être un docteur national, il faut passer par ce que l’on appelle le système LMD (licence-master-doctorat) : 3 ans pour la licence, 2 ans pour le master, et un minimum de 3 ans pour le cycle doctorat. Nous ne pouvons donc concrètement avoir un doctorat national au Maroc, selon la loi marocaine, que si nous faisons 8 ans d’études au moins après le bac. Avant, dans le domaine médical, on avait en moyenne 8,2 ans pour devenir docteur en médecine », rappelle le Pr Heikel.

« Les étudiants en médecine terminaient d’abord 7 ans d’études avant de soutenir leur thèse de doctorat à la 8e année, ce qui leur permettait d’obtenir le doctorat national. Aujourd’hui, on comprend l’objectif de la réduction de 7 à 6 ans, mais le problème, c’est que dans la majorité des cas, les étudiants estiment que cette dernière année (7e année), est une année de pratique qui est fondamentale pour acquérir les compétences, non pas théoriques puisqu’ils les ont déjà acquises au cours des 6 années d’études, mais des compétences pratiques extrêmement importantes pour soigner les Marocains de façon optimale ».

Il enchaîne : « Des normes internationales existent même si, effectivement, chaque pays est souverain pour décider du volet académique et du nombre d’années d’études. Par exemple, si vous voulez former un ingénieur d’État partout dans le monde, dans 95% des cas, c’est un bac+5 qu’on exige. On ne peut donc pas venir dire, nous on veut former un ingénieur au Maroc avec un bac+3. Ce n’est pas possible. De manière générale dans le monde, tel qu’il ressort des pratiques médicales dans la majorité des universités dans le monde, reconnues sur le plan médical, la médecine, c’est 6 ans minimum d’études académiques et 3 à 4 ans pour obtenir un doctorat en médecine générale. Il faudra ensuite rajouter d’autres années pour être spécialiste ».

« Un doctorat en médecine générale en France, c’est 6 ans d’études académiques et 4 ans de pratique. En Espagne, c’est 6+3. Même chose en Belgique, au Canada ou aux Etats-Unis. La médecine générale est en effet considérée dans ces pays-là comme étant une spécialité« .

« Réduire la durée des études n’est pas  forcément la solution idéale »

La réduction de la durée des études n’est pas la solution idoine pour augmenter le nombre de médecins, d’après le Pr Heikel. Ce dernier propose d’autres alternatives comme l’augmentation de l’accès aux facultés de médecine à travers les passerelles, la mobilisation du secteur privé et la garantie de la mobilité entre les régions.

« Après, même si l’on réduit la durée des études médicales de 7 à 6 ans, ce n’est pas demain que nous allons gagner plus de médecins. Nous n’assurerons qu’une seule promotion tous les 6 ans, mais pas avant. Or, aujourd’hui, il faut plutôt augmenter l’accès aux facultés de médecine en créant des passerelles, comme en pharmacie, à partir des facultés de sciences. Il y a plein de jeunes Marocains qui sont inscrits dans les facultés de science à qui l’on peut offrir l’opportunité de devenir médecins ».

Pour remédier à la pénurie des professeurs qui va de pair avec l’augmentation du nombre de nouveaux inscrits, il faut considérer la mobilisation du secteur privé, recommande le Pr Heikel.

« Nous avons aujourd’hui quelque 900 professeurs qui sont dans le privé, qui sont sortis du public, auxquels nous pouvons faire appel pour appuyer le travail des 3.000 professeurs opérant dans les facultés publiques de médecine. Cela étant, si nous accréditons ou agréons le secteurs privé, ce dernier peut contribuer dans le cadre d’un partenariat public-privé qui soit bien structuré et coordonné », note-t-il.

« Aujourd’hui, tous les stages des étudiants, des internes et des résidents, y compris ceux du privé, se font dans les hôpitaux publics. Or, les hôpitaux publics n’ont pas la capacité d’encadrer tout le monde. Certains étudiants ne partent même pas tous les jours en stage, puisque, malheureusement, on ne peut pas les accueillir tous », déplore notre interlocuteur.

« Autre point à souligner, c’est que l’augmentation du nombre de médecins intervient principalement du fait qu’il y ait des régions au Maroc où il n’y a pas suffisamment de médecins. Une solution rapide, qui n’a pas besoin d’attendre 6 ou 7 ans, consisterait à créer un décret qui accorde aux médecins la mobilité entre les régions. Autrement dit, je détermine les besoins en fonction des régions. Si je constate par exemple que la région de Guelmim-Es Semara a besoin de cardiologues ou de pneumologues, je vois dans les autres régions, les cardiologues et les pneumologues qui sont prêts à aller une ou deux fois par semaine pour exercer là-bas », préconise-t-il.

« Ce qui me permet, en attendant 6, 7, 8 ans, de combler les besoins de santé de la population, d’autant que cela ne coûtera rien à l’Etat. Pour augmenter le nombre de médecins, la solution idéale n’est donc pas forcément de réduire la durée des études de 7 à 6 ans ».

« L’année universitaire n’est pas perdue à condition de s’y remettre le plus tôt possible »

Pour Jaâfar Heikel, il ne faut ni politiser ni personnaliser la question. « L’objectif et le bien sont communs, notamment garantir la santé de la population et réussir la refonte du système de santé. L’année universitaire n’est pas perdue, à condition de s’y remettre le plus tôt possible« , affirme-t-il.

« Il est encore possible de rattraper les stages en prévoyant un maximum de stages lors des vacances. Les examens sont quant à eux programmés fin septembre, conformément au calendrier proposé par le ministère de l’Enseignement supérieur et les facultés. Je crois aussi que les étudiants doivent eux-mêmes rentrer dans cette nouvelle perspective, puisqu’encore une fois, il faut que chacun y mette du sien. Les étudiants doivent ainsi reprendre leurs stages et passer leurs examens », souligne le professeur.

Tel que nous l’avions signalé dans d’autres articles, les étudiants refusent de fléchir en l’absence de l’inscription dans un procès-verbal des solutions discutées avec le gouvernement. Selon le Pr Heikel, la signature d’un procès-verbal est une question légitime puisqu’elle engagera les deux parties.

« Ce n’est même pas une question de confiance, mais plutôt une question pour la postérité, pour le futur, d’avoir un document engageant les parties. Il n’y a pas de conflit. Il n’y a pas de perdants. Mais il y a, en revanche, une volonté commune d’arriver à un objectif, sans que chacun ne se sente lésé. Au final, ce n’est ni le gouvernement ni les étudiants qui sortiront perdants, mais c’est le pays, le système de santé et les citoyens qui payeront cher », conclut-il.