Il s’agit d’un nouvel épisode de la guerre qui oppose depuis plusieurs années les médecins dentistes à des praticiens qui s’octroient différents titres comme celui de dentiste, mécanicien dentaire, ingénieur dentiste, technicien, arracheur de dents, fabricant de dents ou encore denturologue (prothèses dentaires amovibles)…
Ces derniers se sont organisés en association, intitulée « l’Association marocaine de denturistes« , et s’octroient à présent le titre de « denturistes ». Ils ont tenu le 15 juillet dernier une rencontre consultative autour de l’avenir de cette « catégorie de professionnels du secteur dentaire », à laquelle ont été conviés et ont répondu présents plusieurs représentants du gouvernement, à leur tête la responsable du service de l’hygiène bucco-dentaire relevant du ministère de la Santé.
Dans un communiqué récent, la Fédération nationale des syndicats des médecins dentistes du secteur libre du Maroc déplore cette présence, « qui donne une légitimité à ces individus, dont certains pratiquent sans aucune formation ni autorisation, et alerte ainsi sur les risques que peut engendrer une telle action ».
« Le ministère donne une légitimité à une activité illégale »
Contacté par Médias24, un membre de la Fédération nous explique que « ces personne veulent se convertir, et changer leur nom en denturistes. Ils ont alors créé leur Fédération et leur Association ».
« Pour ce faire, ils ont organisé une réunion [en février dernier, ndlr] à Sidi Slimane lors de laquelle ils se sont affiliés à une Association internationale [International federation of dentusits, ndlr], qu’ils ont invitée à les accompagner. Nous étions alors intervenu pour arrêter cette mascarade ».
« Une autre réunion a alors été organisée récemment à Rabat [le 15 juillet, ndlr], à laquelle ils ont convié notamment la Direction générale des impôts, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), ainsi que certains ministères, notamment celui de la Santé, qui ont assisté à cet événement, alors que certains des membres desdites Association et Fédération ne disposent même pas de diplômes pour exercer cette profession ».
« Nous sommes à la veille d’un évènement planétaire que nous préparons, et de tels agissements vont à l’encontre du chemin emprunté par le Maroc. Ces charlatans peuvent nuire à la santé des citoyens et des touristes notamment, ce qui est grave », conclut notre source.
Dans son communiqué publié le 21 juillet dernier, la Fédération estime « qu’il s’agit d’un comportement incompréhensible et inacceptable de la part d’une fonctionnaire du ministère de tutelle, qui a légitimé l’exercice illégal de la médecine dentaire au Maroc« .
La Fédération déplore également le fait que le « ministère de la Santé ait ignoré la demande d’audience que nous lui avions adressée le 12 juin dernier. Alors que la Fédération attend du ministère de s’engager pour faire progresser le secteur et doter le Maroc de lois réglementant la profession, ce dernier est représenté par sa responsable du service d’hygiène bucco-dentaire à l’activité d’une Association qui inclut des personnes qui se font passer pour des dentistes, et qui exercent illégalement une profession réglementée. Cela constitue une violation des lois en vigueur ».
« Face à ces violations graves, la Fédération exprime sa ferme condamnation de cette participation, exige la dissolution par les autorités locales de toutes les associations de ‘denturologues’ ou de ‘fabricants de dents’ qui ne possèdent pas d’autorisation du Secrétariat général du gouvernement (SGG) pour exercer cette profession, et appellent le ministère de la Santé et tous les ministères concernés, à prendre une position claire face à ce fléau de l’exercice illégale de la profession dans le secteur privé au Maroc ».
Enfin, la Fédération exige du ministère « la réforme efficace du secteur, en ouvrant la porte d’un dialogue constructif et sérieux, à travers des réunions périodiques pour trouver des solutions réalistes aux demandes des professionnels ».
Contacté par Médias24 à ce sujet, le ministère de la Santé n’avait, au moment de la publication du présent article, pas encore répondu à nos sollicitations.
« Notre activité a toujours été jugée illégale »
Si l’on consulte la page Facebook de l’Association marocaine de denturistes, l’on comprend que celle-ci, présidée par El Mehdi Belabbas, n’a finalisé sa structure aux niveaux national et international qu’en juin dernier, « pour ouvrir la voie au dialogue institutionnel ».
La première « réunion consultative » incluant des membres du gouvernement s’est ainsi tenue le 15 juillet dernier à la Chambre de commerce à Rabat, autour de l’avenir de cette catégorie de « professionnels ».
Dans une déclaration à la presse à l’issue de ladite réunion, le président de l’Association a souligné que parmi les entités gouvernementales ayant pris part à cet évènement figurent le ministère des Finances, le ministère de la Santé, et la CNSS… L’objectif de l’ouverture de ce dialogue est que le professionnel [denturologue ou prothésistes, ndlr] sache qu’il fait partie du système. Aujourd’hui, nous avons permis aux professionnels qu’on représente d’ouvrir le dialogue avec certaines administrations ».
Selon d’autres intervenants, l’évènement a également connu la participation du SGG et du ministère de l’Intérieur.
L’une des membres de cette Association a pour sa part déclaré ce qui suit : « Nous nous sommes rencontrés aujourd’hui avec certains ministères, auxquels nous avons pu poser plusieurs questions. On espère que cette réunion donnera de bons résultats, et que ce secteur sera enfin réglementé et encadré, notamment au profit des nouveaux arrivants comme les anciens, mais aussi pour les professionnels disposant d’autorisations et de diplômes, ainsi que ceux ne disposant d’aucune autorisation ni diplôme, qui ont appris le métier sur le tas, et qui ne sont protégés par aucune loi ».
Dans d’autres vidéos publiées sur la page Facebook de l’Association, son président explique que l’Association marocaine de denturistes représente les prothésistes. « Notre travail consiste à accueillir les patients, pour prendre les mesures de leurs prothèses dentaires, que l’on peut leur installer. C’est un métier qui n’est pas enseigné, et qui existe dans plusieurs pays dans le monde. Nous avons toujours été critiqués, ainsi que notre activité, jugée d’illégale. Nous souhaitons ainsi qu’il commence à être enseigné« .
Ce dernier estime également que « la principale problématique de la profession est le chevauchement entre les spécialités, vu qu’il en existe plusieurs ».
La vision future de l’Association
L’Association partage également sa vision future du métier, qui se présente comme suit :
– Pour ce qui est du professionnel : l’Association exige que ce dernier soit âgé de plus de 25 ans, titulaire d’un certificat, d’une formation ou d’une formation continue qualifiante au métier de fabricant de dents ayant suivi une formation d’au moins un an ;
– En ce qui concerne les formes d’exercice : le professionnel reçoit le client, prend les mesures de sa bouche et de ses dents, fabrique les prothèses partielles et totales, installe ces dernières, remplit la fiche de traitement ainsi que les attestations d’invalidité, répare les prothèses partielles, et participe à des formations, formations continues et recherches scientifiques dans le domaine de sa spécialisation ;
– Pour le local : ce dernier doit respecter toutes les normes techniques en assurant des conditions de sécurité sanitaire pour le client et le praticien, avec un matériel répondant aux conditions d’hygiène et de sécurité sanitaire ;
– Interdiction : l’Association interdit aux professionnels de travailler en tant que laboratoire dentaire avec un dentiste car c’est la spécialité des laboratoires dentaires. Il est également interdit d’exploiter plus d’un atelier professionnel (agréé), de mandater un autre professionnel pour effectuer le travail confié au propriétaire du magasin sauf dans le cadre d’un contrat de travail qui stipule que l’employé doit avoir une certification. Enfin, il est aussi interdit de faire de la publicité ou de faire connaître de quelque manière que ce soit les services fournis par le professionnel.
– En termes d’engagement : le professionnel s’engage au respect du secret professionnel, à respecter toutes les professions médicales, paramédicales et techniques et à respecter leur indépendance. Le professionnel s’engage aussi à respecter le prix de référence des prestations réalisées, et à réaliser une formation continue.
Une réglementation défaillante
L’exercice illégal de la médecine dentaire au Maroc est dénoncé depuis plusieurs années par l’Ordre national des médecins dentistes. Ce fléau cause chaque année des dégâts importants chez le citoyen, avec de graves séquelles pour certains cas, allant jusqu’à la mort. Ces personnes, sans aucun diplôme, disent hériter cette profession, alors qu’elle est normalement basée sur une formation scientifique.
Afin de dépasser cette grave problématique, le gouvernement avait préparé le projet de loi n° 25-14, visant la protection de la pratique légale et réglementée de l’exercice des professions des préparateurs et manipulateurs des produits de santé y compris celle des prothésistes dentaires au Maroc. Ce texte est malheureusement toujours bloqué au parlement.
La médecine dentaire est aujourd’hui régie par le Dahir 1960, portant réglementation de l’exercice des professions de pharmacien, chirurgien-dentiste, herboriste et sage-femme. Ce dahir inclut plusieurs catégories qui ont fini par avoir leurs propres lois, excepté la médecine dentaire. De plus, la loi 07-05 relative à l’Ordre national des médecins dentistes date de 2007. Elle doit être amendée.
Pour mettre fin au flou qui persiste dans ce secteur, la nouvelle loi doit absolument définir les actes propres à la médecine dentaire, pour que personne d’autre ne puisse les appliquer.