L’abeille jaune saharienne est endémique du Maroc, mais pour combien de temps encore ? Bien que son statut de conservation ne soit pas officiellement classifié par des organisations internationales comme l’UICN, elle est considérée comme vulnérable en raison de la combinaison de plusieurs facteurs.
Malgré sa forte résilience aux conditions arides et extrêmes du désert, l’une des trois races d’abeilles présentes au Royaume est fragilisée par les sécheresses successives. Les virus et l’importation d’abeilles hybrides de l’étranger favorisent également son déclin, comme le démontre une récente enquête épidémiologique conduite dans la région de Drâa-Tafilalet.
La fin des années 2000 a marqué un tournant dans l’amélioration des indicateurs de la filière apicole, une activité aux potentialités très importantes grâce aux ressources mellifères très diversifiées, principalement les forêts d’eucalyptus, les cultures industrielles et les plantes naturelles de montagne : thym, euphorbe, romarin, lavande, armoise, plantes spontanées et forêts.
Dans le cadre de la stratégie agricole Plan Maroc vert, d’importants investissements ont été réalisés en application d’un contrat-programme (2011-2020) visant à moderniser la filière apicole pour un montant de 900 millions de dirhams. L’ambition était de faire passer la production de 3.000 tonnes à 16.000 tonnes en 12 ans.
Si ce dernier objectif n’a pas été atteint, le Maroc a réussi à tripler sa production (8.000 tonnes), avec une baisse en 2022 de l’ordre de 10%. Le nombre d’apiculteurs est passé de 22.045 en 2009 à plus de 36.000 en 2022, tandis que le nombre de ruches a atteint 900.000, dont 640 000 ruches modernes contre près de 600.000 en 2009 (111.000 modernes).
Trois races d’abeilles prédominantes
Ces ruches sont colonisées par trois races d’abeilles prédominantes, principalement différenciées par leur couleur. Deux d’entre elles, l’Apis mellifera intermissa et l’Apis mellifera major, sont noires. L’Apis mellifera sahariensis, elle, est jaune or. Cependant, il y a deux ans, les apiculteurs ont été surpris par le déclin massif des apidés, un phénomène appelé syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles, déjà observé dans plusieurs pays, notamment en France et aux États-Unis.
Selon les premiers éléments de l’enquête de terrain menée par les services de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA), 36,4 % des apiculteurs sont concernés par ce phénomène et 30 % des ruches sont touchées. Des chiffres alarmants, d’autant que les insectes pollinisateurs sont nécessaires pour la reproduction de plus de 90 % des plantes, selon l’ONU. Les terres mellifères, autrefois considérées comme un paradis pour les abeilles, sont aujourd’hui devenues un enfer auquel même la plus résiliente des abeilles a de plus en plus de mal à survivre.
Au-delà des pesticides, de la sécheresse et du tarissement des ressources, c’est la multiplication des virus qui préoccupe les chercheurs. Une récente enquête épidémiologique sur les virus des abeilles domestiques a été menée sur 87 ruches cliniquement saines situées dans le sud-est du Maroc, où l’on trouve l’abeille jaune. Les colonies échantillonnées ont été analysées en temps réel dans le but de détecter plusieurs pathogènes apicoles :
– Le virus de la paralysie aiguë des abeilles (ABPV) ;
– Le virus de la paralysie chronique des abeilles (CBPV) ;
– Le virus des ailes déformées (DWV) ;
– Le virus du couvain sacciforme (SBV) ;
– Le virus des cellules royales noires (BQCV) ;
– Le virus de l’abeille du Cachemire (KBV) ;
– Le virus israélien de la paralysie aiguë (IAPV).
Les limites de l’apiculture migratoire
À l’exception des deux derniers, tous les autres virus ont été détectés avec des taux de prévalence variables. Parmi les colonies étudiées, seules huit étaient exemptes de virus (9,2 %). Une infection unique a été détectée dans plus des deux tiers des colonies, 21,8 % présentaient une infection mixte avec deux virus, tandis que 4,6 % en présentaient trois.
De plus, « six échantillons d’abeilles domestiques ont montré une grande identité avec les séquences du virus des ailes déformées (DWV) provenant de Suède et d’Irlande. Les ruches sédentaires ne montrent une infection que par trois virus au maximum, tandis que les ruches migratoires en montraient jusqu’à cinq. Ces résultats démontrent l’effet négatif de l’apiculture migratoire par rapport à l’apiculture sédentaire », précisent les auteurs de l’enquête.
Un constat corroboré dans un précédent article par Mohamed Merzouk, secrétaire général de la Fédération interprofessionnelle marocaine de l’apiculture (FIMAP). « L’importation d’abeilles hybrides de l’étranger a conduit à l’érosion génétique des races marocaines, dont l’abeille méditerranéenne et celle jaune saharienne », déplore-t-il.
Et d’ajouter : « Il est difficile de contrôler ce genre de phénomènes et les apiculteurs ne sont pas suffisamment conscients de la problématique. D’ailleurs, la majorité d’entre eux ignorent la race qu’ils possèdent ». La sensibilisation des agriculteurs est d’ailleurs l’un des axes du Contrat-programme signé le jeudi 4 mai 2023, entre le gouvernement et la Fédération interprofessionnelle de la filière apicole (FIMAP), en marge du Salon international de l’agriculture (SIAM). Au même titre que la sauvegarde de l’abeille jaune saharienne.
En vertu de cet accord, d’un coût global s’élevant à près de 1,6 milliard de dirhams sur la période 2021-2030, la FIMAP s’engage à assurer le repeuplement et la réhabilitation de deux ruchers communautaires collectifs de l’abeille jaune saharienne (dans les régions Sud-Est et Sud). Une unité de fécondation et de repeuplement de la race d’abeille jaune saharienne verra également le jour.
Le gouvernement soutiendra financièrement ces actions et mettra en place des mécanismes de sauvegarde des plantes mellifères (thym, romarin, armoise) par le biais de l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF). La mise en œuvre de ce programme fera l’objet de conventions entre le ministère de l’Agriculture, l’ANEF et la FIMAP.