Il a suffi d’une visite officielle, en juillet dernier, d’une importante délégation militaire éthiopienne au Maroc pour que les esprits s’échauffent et commencent à échafauder des théories surréalistes.

Sur les réseaux sociaux, la lecture faite tient en une seule phrase : le dégel des relations entre Rabat et Addis-Abeba serait un geste hostile envers l’Egypte en conflit avec l’Ethiopie. Le Caire n’a, à aucun moment et à aucun niveau officiel, communiqué sur cette question.

Ce mardi 10 septembre, Nasser Bourita rencontre son homologue égyptien Badr Abdel Ati au Caire, à l’occasion de la tenue de la 162e session du Conseil de la Ligue arabe au niveau des ministres des Affaires étrangères.

Sollicitée par Médias24, le Dr Yasmine Hasnaoui, spécialiste des relations internationales et enseignante à l’Université américaine du Koweït, a accepté de nous donner sa lecture de l’évolution des relations entre le Maroc et l’Ethiopie, de l’éventuel impact que cela aurait sur les relations entre Rabat et le Caire. Pour finir, elle commente pour notre média les éventuelles répercussions de la réélection de Abdelmadjid Tebboune pour un nouveau mandat présidentiel en Algérie sur l’affaire du Sahara et les relations bilatérales. Yasmine Hasnaoui est catégorique : sans un changement de régime et de mentalités en Algérie, le statu quo est là pour perdurer.

Médias24 : Quelle lecture faites-vous de l’évolution des relations entre le Maroc et l’Éthiopie?

Yasmine Hasnaoui : Dans un contexte de renforcement des relations bilatérales avec plusieurs pays d’Afrique, et dans le cadre de fortifier sa base d’alliances dans le continent, le Maroc continue à mettre en avant sa volonté de développer davantage ses relations avec l’Ethiopie. Historiquement, les relations entre les deux pays ont connu beaucoup de hauts et de bas dans les années 1960 et 1970, où chacun avait sa propre conception de l’Afrique, ainsi que la reconnaissance du colonel Mengitsu Haile Mariam de la prétendue « Rasd ». Après la fuite de Haile Mariam en 1991 vers le Zimbabwe et l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Meles Zinawi, les relations entre le Maroc et l’Ethiopie étaient au plus bas. Ce n’est qu’après le décès de Zinawi en août 2012 que les deux pays ont renforcé leurs relations avec une bonne foi et de bonnes intentions.

Ces liens se sont renforcés après la visite du Roi Mohammed VI en Ethiopie en novembre 2016, au cours de laquelle plusieurs conventions ont été signées dans les secteurs public et privé. Durant la même année, une délégation ministérielle éthiopienne s’est rendue au Maroc pour lancer une coopération dans le domaine de l’agriculture, et l’OCP avait lancé un grand projet de production d’engrais en Ethiopie. Le Maroc a su préserver ses relations avec l’Ethiopie à la suite d’une importante évolution dans les domaines stratégique et sécuritaire, au service des intérêts communs des deux pays. En juillet 2024, des réunions officielles ont eu lieu entre le chef d’état-major général des Forces armées royales (FAR) et son homologue des Forces de défense nationale éthiopienne, dont le but était de renforcer la coopération militaire et sécuritaire.

– Avec une reconnaissance par Addis-Abeba de la marocanité du Sahara, pourrait-on dire que c’est le début de la fin de la présence du polisario à l’Union africaine?

– Cela ne m’étonnerait pas que l’Ethiopie reconnaisse la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Durant les dernières années, l’Ethiopie a commencé à adopter une position équilibrée sur la question du Sahara marocain. Concernant cette question, l’Ethiopie a pris ses distances avec des pays comme l’Algérie et l’Afrique du Sud, principaux soutiens des séparatistes en Afrique. L’Ethiopie va certainement prendre exemple sur plusieurs pays qui ont décidé de franchir le pas pour cette reconnaissance, et ce pour plusieurs raisons.

La souveraineté du Maroc, qu’elle soit juridique ou administrative, sur le Sahara est incontestable, et la décision de ces pays est une confirmation de cette souveraineté. Ces pays ont pris conscience qu’il ne s’agit pas d’un conflit territorial, mais d’un conflit hégémonique entre l’Algérie et le Maroc, et cela s’est reflété dans toutes les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Ces pays ont compris cette réalité et ont décidé de prendre des mesures pour renforcer leurs relations diplomatiques et économiques avec le Maroc en ouvrant des représentations diplomatiques dans les régions du Sud ou en soutenant le plan d’autonomie (qui est aussi une forme qui consacre la souveraineté du Royaume du Maroc) comme seule solution à ce conflit artificiel. Durant les cinq dernières années, les grandes puissances ont suivi le même raisonnement et ont agi en conséquence.

Sur les 193 pays membres des Nations unies, 84% ne reconnaissent pas le polisario, soit encore les deux tiers des pays africains, 68% des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, 96% des pays asiatiques et 100% des pays européens et nord-américains. Tous ces pays voient le Maroc comme un véritable partenaire économique et sécuritaire, et priorisent leurs intérêts et celui de leurs citoyens. Ils ont compris qu’ils avaient plus à gagner avec le Maroc qu’avec un mouvement séparatiste manipulé par l’Algérie à des fins vouées à l’échec.

– Certaines lectures ont vu dans le réchauffement des relations entre le Maroc et l’Éthiopie un geste hostile du Royaume envers l’Égypte. Qu’en pensez-vous?

– Ce renforcement des relations entre le Maroc et l’Ethiopie n’est en aucun cas un geste hostile envers l’Égypte. Le Maroc a toujours diversifié ses partenaires dans les quatre coins du monde sans jamais s’immiscer dans les affaires internes et externes des pays qui peuvent avoir des frictions avec d’autres nations. La politique étrangère du Maroc est fondée sur la clarté et l’objectivité. Toutes les discussions et les rencontres qui se sont déroulées entre le Maroc et l’Ethiopie portaient uniquement sur les intérêts des deux pays aux niveaux économique, social et sécuritaire.

L’Egypte est bien consciente du bien-fondé des actions du Maroc qui, à aucun moment, n’a cherché à nuire aux intérêts de cet important pays de la région. Les Marocains ne doivent pas se laisser tromper par la propagande électronique algérienne qui cherche à créer un fossé et un faux problème entre les peuples égyptien et marocain. Ce dernier a toujours montré beaucoup de respect envers les Egyptiens. Rabat et le Caire ont toujours montré une vision commune dans le respect mutuel et entretiennent des relations de plus en plus fraternelles et amicales.

– Sur un autre volet, quelles seraient les conséquences de la réélection de Abdelmadjid Tebboune à la présidence en Algérie sur le dossier du Sahara?

– J’ai toujours dit, concernant les relations entre le Maroc et l’Algérie ainsi que sur la question du Sahara, que tant que les dirigeants algériens seront choisis par la junte militaire, les relations avec le Maroc ne seraient malheureusement pas à la hauteur.

La réélection de Abdelmadjid Tebboune pour un autre mandat de cinq ans n’apportera aucun changement positif pour les relations entre le Maroc et l’Algérie. On ne peut rien espérer de ce président qui n’hésite pas à déclencher des crises diplomatiques avec n’importe quel pays qui reconnaît la marocanité du Sahara ou soutient le plan d’autonomie. Tant que les mêmes dirigeants militaires resteront au pouvoir, aucun président ne pourrait influer sur le statu quo.

Un véritable changement de la politique étrangère nécessiterait une refonte complète du pouvoir algérien, qui libérerait le pays de l’emprise des vieilles idéologies. Pour l’heure, il n’y a que peu d’espoir pour que les relations reviennent à la normale en raison de l’incapacité du gouvernement algérien à agir, puisque guidé par une mentalité qui va au-delà de l’entêtement. L’Algérie est en effet paralysée par ses généraux et ses anciens présidents. Si l’armée algérienne était rajeunie, la politique d’Alger à l’égard du Sahara marocain pourrait changer et, peut-être, les relations entre le Maroc et l’Algérie pourraient s’améliorer.

L’armée devrait adopter un nouvel état d’esprit, en donnant la priorité à son propre peuple plutôt qu’à l’idéologie ou aux rivalités. Pour y parvenir, il faut un changement de régime : les dirigeants des quarante dernières années doivent être complètement écartés de la scène politique afin que de nouveaux dirigeants, qui ne soient pas empêtrés dans les mêmes luttes personnelles et idéologiques, puissent arriver au pouvoir. Ce qui est peut-être le plus urgent, c’est une véritable transformation démocratique de l’intérieur. Tant que l’une ou l’autre de ces choses ne se produira pas, l’Algérie ne changera jamais.