Que faut-il penser du succès des produits dérivés du cannabis dont les ventes explosent en Europe, et qui commencent à faire leur apparition au Maroc ? Tout en se disant optimiste quant à l’avenir du CBD pour soulager certains symptômes, le Dr Hachem Tyal tient à préciser qu’à l’heure actuelle, ils n’ont pas le statut de médicaments qui permettent de traiter ou de guérir des maladies.

Médias24 : On parle du cannabidiol (CBD) comme d’un remède miracle pour soulager de nombreuses pathologies aussi différentes que les douleurs chroniques, la sclérose en plaques, l’épilepsie, la dystonie, l’anxiété, le stress post-traumatique, la schizophrénie, le diabète, l’autisme, l’hypertension et même certains cancers. Tout d’abord, en quoi consiste ce CBD qui fait rêver et, en tant que spécialiste, adhérez-vous à cette vision quasi idyllique ?

Dr Hachem Tyal : En fait, la plante Cannabis sativa est une véritable usine chimique ou thérapeutique.

En 2020, on dénombrait pas moins de 113 cannabinoïdes isolables dans les fleurs et les feuilles de la plante. Ce sont des produits issus vraisemblablement de la photosynthèse, en réaction à des agressions extérieures (stress hydrique, chaleur, insectes, acariens, sols pauvres…), d’où leur nom de phytocanabinoides.

Parmi ces canabinoides, deux ont une place très particulière, à savoir le Tétra Hydro Canabinol ou THC, utilisé à des fins récréatives, et le Canabidiol ou CBD, utilisé à des fins thérapeutiques.

Si le THC est susceptible d’entraîner des effets sur l’esprit, notamment des sensations d’euphorie, de bien-être, de détente, il faut préciser qu’il peut également avoir des effets très dangereux sur l’esprit comme de la confusion, de la somnolence (fatigue), de la perte de volonté de faire, de l’anxiété, de la peur ou de la panique. Il y a également un risque accru de développer des épisodes psychotiques avec des délires, ou même une schizophrénie pouvant faire entrer la personne dans une maladie mentale chronique grave. C’est la raison pour laquelle il est classé comme stupéfiant par l’OMS.

Le CBD, quant à lui, est commercialisé depuis peu dans notre pays en tant que complément alimentaire, et non pas en tant que médicament. On le trouve ainsi de plus en plus dans des points de vente au Maroc.

En France, on en dénombre au moins 10.000 où il n’est plus classé comme stupéfiant par l’OMS, pour ce qui est du CBD complément alimentaire.

Justement, s’il peut y avoir du THC dans ces produits dérivés, cela veut dire qu’un stupéfiant est en vente libre maintenant au Maroc ?  

– Non, pas du tout. En réalité, l’État marocain cadre cela avec la loi n° 13-21 du 3 Hijja 1442 (14 juillet 2021) relative aux usages licites du cannabis. En vertu de ses articles 6 et 17, elle exige que le pourcentage de THC ne dépasse pas le taux de 1%, à l’exception des plantes et produits destinés à un usage médical et pharmaceutique.

À titre de comparaison, le taux de THC autorisé en Europe est récemment passé de 0,2% à 0,3%, et il doit être inférieur à 1% en Suisse et en Tchéquie.

Quelles sont les situations où l’on peut y avoir recours ?

– Le CBD est en réalité utilisé pour soulager les symptômes de plusieurs maladies. Il peut être ainsi utilisé pour diminuer les tremblements dus à la maladie de Parkinson, pour aider au contrôle de certaines formes sévères de l’épilepsie, pour réduire la spasticité de la SEP, dans l’anxiété, dans les douleurs liées à des lésions neuronales organiques, dans les effets secondaires liés à la chimiothérapie des cancers (nausées et vomissements)…

Le CBD n’est pas exempt d’effets indésirables

Le problème est qu’il peut aussi, selon la dose, causer somnolence, sédation, perte d’appétit, euphorie, idées suicidaires, et avoir un impact sur le développement cognitif… sans compter une toxicité hépatique bien établie et des interactions médicamenteuses pouvant être problématiques pour les patients.

Et on le trouve sous quelles formes ?

– Le CBD existe sous forme de graines et de feuilles séchées à l’état naturel, sous forme d’huile et sous forme de résine à des concentrations différentes selon la forme.

Il est commercialisé sous forme de barres de chocolat, d’infusions, de sachets à placer sous la lèvre, pour une diffusion longue durée (pouches) ou sous forme de tabac conditionné en sachets contenant une poudre de tabac, à sucer ou à chiquer (snus).

Le CBD existe également sous forme semi-synthétique, à partir d’autres produits comme de la levure de bière ou bien il peut être totalement synthétique à partir de la chimie.

Dans ces deux derniers cas de figure, il n’y a aucune trace de THC dans le CBD. Par contre, dans le produit naturel, il peut facilement y avoir du THC en quantités plus ou moins importantes.

En feuilletant les livres d’histoire, on découvre que les vertus du cannabis sont connues depuis des millénaires. Pourquoi avoir oublié ces effets thérapeutiques qui existaient depuis la nuit des temps jusqu’à ce nouvel engouement, il y a deux ou trois décennies ?

– Effectivement, il n’est pas inintéressant de savoir que les vertus thérapeutiques du cannabis sont connues depuis la nuit des temps, peut-être depuis 3.000 ans, où il était ainsi utilisé dans l’Egypte pharaonique, la Chine antique et l’Inde (entre 1.700 ans et 500 ans avant J.-C.) dans le traitement de nombreuses maladies : cancer, maladies cardiaques, dépression, diabète, maladies digestives, infections urinaires…

L’Europe l’a connu avec l’expédition des soldats de Napoléon Bonaparte en Égypte vers 1.800. Il entre dans la pharmacopée française en 1866. Il est alors utilisé comme sédatif, hypnotique, contre le choléra, la chorée, la manie hypocondriaque …

On le substituait à l’opium chez les sujets qui ne peuvent supporter ce dernier, puis il sera utilisé par les médecins anglais contre l’épilepsie, le tétanos, puis pour guérir la toux ou la tuberculose et la coqueluche, les douleurs articulaires, la goutte, les migraines, les règles douloureuses, l’épilepsie, la dépression et l’asthme…..

À partir de la fin du XIXe et le début du XXe siècle, le cannabis est entre les mains de l’industrie pharmaceutique qui en fait un bon business.

À cette période, le cannabis est, après les plantes opiacées, l’actif le plus utilisé parmi les médicaments disponibles dans les pharmacies européennes et américaines.

C’était aussi à l’époque un traitement populaire contre les rhumatismes, les troubles nerveux, la toux…

Et vient ensuite la prohibition de 1978 et la guerre déclarée, dans le monde entier, contre le produit, vu les ravages qu’il faisait sur les jeunes et les moins jeunes.

Sa réhabilitation viendra progressivement vers la fin du siècle dernier, avec des autorisations de commercialisation  (essentiellement CBD) qui ont atteint maintenant près de 40 pays dans le monde et un engouement incroyable pour la recherche.

Alors, s’agit-il d’un médicament idyllique ?

– Non, je ne le pense pas. C’est un produit intéressant, prometteur dans ce qu’il peut offrir, mais idyllique ? non pas vraiment.

Toutes les études actuelles (10 articles sortent chaque jour à ce sujet) montrent que c’est un traitement aidant de manière significative contre les symptômes de certaines maladies comme les spasmes de la SEP (sclérose en plaques), certaines douleurs chroniques ou des épilepsies très rares, et que les recherches sont dites « prometteuses » dans ces indications et d’autres à venir, et même dans ces indications typiques, il ne marche pas toujours chez les personnes qui en auraient besoin.

Si, dans l’état actuel des recherches, le CBD peut être prescrit par des médecins en tant que traitement, ces derniers ne peuvent y avoir recours que quand toutes les autres thérapeutiques administrables à ces patients se sont avérées inefficaces ou quand il y a des effets secondaires intolérables avec les traitements classiques.

Il faut signaler à ce sujet qu’il n’y a qu’un seul médicament à base exclusivement de CBD synthétique pur, qui est classé stupéfiant par l’OMS et qui est utilisable dans une seule indication actuellement. Ce produit n’existe pas au Maroc.

Dans l’état actuel des recherches, le CBD peut être prescrit par des médecins en tant que traitement

En Europe, les produits à base de CBD inondent déjà toutes les pharmacies, ainsi qu’un nombre croissant de boutiques spécialisées., et arrivent progressivement au Maroc. Peut-on en déduire que c’est la pharmacopée de l’avenir ou simplement un nouveau business florissant ?

– Affirmer que c’est la pharmacopée de l’avenir est beaucoup dire à mon sens. Il est vraisemblable que le champ d’utilisation va s’élargir de plus en plus mais en faire un médicament qui pourrait tout guérir relève de l’utopie.

Précisons ici que le terme pharmacopée renvoie à un usage en tant que médicament d’un produit et obéît, à ce titre, à une règlementation médicale très stricte et encadrée par les autorités sanitaires, alors que les produits en vente actuellement ne le sont qu’en tant que compléments alimentaires (tisanes, chocolat…) ou en cosmétologie (massages relaxants….).

Il faut préciser qu’ils sont cadrés par une autre loi que celle des médicaments. C’est la même législation qui régit des produits comme le magnésium par exemple.

On parle d’un potentiel thérapeutique énorme en cosmétologie… mais qu’en est-il de la santé mentale ?

– En santé mentale, le CBD semble pourvu d’effets anxiolytiques, anti-stress, hypnotiques et à un degré moindre d’effet antidépresseur, facilitateur du sevrage aux drogues ou même un effet sur la schizophrénie.

Toutefois ces effets, même s’ils sont rapportés par de nombreux patients restent à confirmer par de plus larges études car nous n’avons pas encore de résultats probants dans ces indications sur le plan clinique.

Il est essentiel de préciser qu’il n’y a pas encore de travaux par lesquels ce produit répondrait aux exigences ou de preuves suffisantes requises pour qu’il soit administré en tant que médicament dans ces indications.

– En tant qu’addictologue, que pensez-vous des produits distribués en Europe censés soulager la schizophrénie ou l’angoisse, alors que certains doutent de leur efficacité et parlent même d’effet placébo?

– Je pense qu’il faut prendre ces produits pour ce qu’ils sont, à savoir des compléments alimentaires comme le magnésium par exemple, et pas du tout comme un traitement, vu que leur efficacité n’est pas encore totalement établie dans ces indications.

Ils aident donc à soulager les symptômes et non pas à traiter les maladies.

Il faut prendre ces produits pour ce qu’ils sont, à savoir des compléments alimentaires comme le magnésium

– Est-ce que vous en prescrivez à vos patients qui souffrent de troubles mentaux ou d’addictions diverses?

– Pour l’instant jamais, mais j’autorise mes patients à en prendre si c’est leur souhait et leur décision.

Je les ai toutefois suggérés dans certains troubles rebelles du sommeil et pour faciliter la détente chez certaines personnes anxieuses déjà sous traitement.

– Le cannabidiol pourra-t-il se substituer à l’utilisation de certains anxiolytiques ?

– En tant que complément alimentaire, il peut être utilisé pour soulager les « petites » angoisses, mais les grosses angoisses restent tributaires de la pharmacopée actuelle et des psychothérapies.

– Pour l’instant, on ne trouve dans les pharmacies marocaines que des tisanes énergisantes ou apaisantes à base de CBD. Ont-elles réellement des vertus ?

– Oui, elles peuvent en avoir, sauf qu’elles peuvent aussi ne pas en avoir et même elles peuvent être à l’origine d’effets secondaires désagréables, d’interactions médicamenteuses et d’hépatotoxicité.

C’est la raison pour laquelle il faut donc faire attention à ne pas en prendre sans limites, surtout qu’on ne sait toujours pas très bien combien il faut en prendre dans chaque indication.

Après le rush, il y aura une désillusion

– Pensez-vous qu’il y aura une explosion de l’offre de produits dérivés du CBD dans les prochaines années et que la demande suivra au Maroc ?

– Je pense qu’on est déjà dans le rush, que ce dernier va encore se développer, mais qu’il y aura une désillusion, à un moment ou à un autre, dès lors qu’on aura plus d’expériences du produit utilisé autour de nous.

Ce sera aussi le moment où l’on aura suffisamment de preuves médicales pour y avoir recours en tant que médicament à part entière et le faire entrer par la grande porte dans la pharmacopée moderne, pour bien cadrer son utilisation.

– Selon vous, le Maroc est-il en mesure de créer un écosystème pharmaceutique pour exporter tous les produits dérivés du cannabis ou va-t-il se contenter de revendre ses récoltes à des laboratoires étrangers?

– Le Maroc est capable de toutes les prouesses, mais n’oublions pas que les laboratoires étrangers sont dans une grande protection de leurs produits, donc les introduire dans leurs pays ne sera certainement pas simple, de même que les concurrencer dans les autres marchés où ils sont bien établis, et que la R&D est bien plus développée chez eux que chez nous.

– Pensez-vous que ces nouveaux produits vont faciliter votre travail et celui d’autres spécialistes à l’avenir ?

– Ma conviction est « oui ».

– Au final, vous tempérez l’engouement apparent pour ces nouveaux produits à base de CBD…

– Ne nous emballons pas trop vite et soyons très vigilants sur la qualité des produits que nous utilisons et à leur teneur en THC. Enfin, restons aux aguets quant au développement de la recherche sur ce fameux CBD, mais aussi sur les autres cannabinoïdes contenus dans la plante qui est juste incroyable dans ce qu’elle nous fait et nous fera encore découvrir, à n’en pas douter.