Attestée une première fois au début du XIIIe siècle, Tamesloht était une sorte de fief d’un haut dignitaire Almohade qui s’y était retranché à la suite de luttes intestines opposant divers partis au sein du pouvoir Almohade en cours de désintégration. Ce n’est que deux siècles plus tard que Tamesloht est associée au grand courant de la confrérie religieuse la « Jazouliya », dont le maître au début du XVIe siècle est Abû Abdallah Al Ghazouani, un des « Sept Saints Patrons » de Marrakech.
Un beau matin, il prit la tête d’un petit cortège de disciples, parmi lesquels se trouvait Abdellah Ben Hssain. Le cortège chemina lentement en direction de Tamesloht. Le lieu, jadis irrigué et prospère, était presque désert. Les nombreuses sources et dérivations des oueds dont les eaux autrefois drainées par l’ingénieux système d’irrigation des « Khettaras » (canalisations souterraines) étaient taries et tout le système d’infrastructure traditionnel abandonné, les arbres fruitiers desséchés et le peu qui en restait à la merci des moineaux ravageurs. L’effondrement démographique consécutif aux précédentes années de sécheresse, de famines et de pestes avait dépeuplé la région.
LIRE AUSSI: Dans le Marrakech extra-muros d’Amine Kabbaj. Première escale : la vallée de l’Ourika

Point de convergence d’une culture populaire
Arrivé sur place, Al Ghazouani révéla alors son intention de faire ressusciter ce lieu mort et confia la tâche à Abdellah Ben Hssain : «Installe-toi ici, dit-il au disciple. Par la grâce d’Allah et par son action, ce pays revivra, les eaux couleront dans leurs rigoles, les arbres donneront leurs fruits, les oiseaux ne ravageront plus les récoltes, les femmes frappées de stérilité concevront leur progéniture. Allah t’accordera la faveur de les rendre fécondes par simple toucher de ta main…, etc. »
Ainsi naquit la « Zaouia » de Tamesloht, lieu de culture populaire attaché à la personne du fondateur Abdellah Ben Hssain et de ses descendants. Lieu placé d’abord sous le signe de la revivification de la terre, la région déshéritée se transforma en oasis verdoyante et peuplée. L’olivier constitue depuis l’arbre miracle de cette œuvre de renaissance.
LIRE AUSSI : Dans le Marrakech extra-muros d’Amine Kabbaj. Deuxième escale : le plateau du Yagour
Entrer dans une nouvelle ère de dialogue, changer de mode de réflexion
Tamesloht est située à environ 30 km au Sud de Marrakech sur la route d’Amizmiz et du barrage de Lalla Takerkoust. Ville ancienne donc, elle a joué un rôle important dans la Vallée du Haouz comme l’atteste Paul Pascon dans son ouvrage « Le Haouz de Marrakech ».
L’expérience de Tamesloht montre l’isolement total des sites ruraux par rapport au reste du réseau urbain du pays. On peut prendre, pour exemple, l’établissement du plan de développement Tamesloht qui a mis énormément de temps à sortir et qui ne tient pas compte des nécessités et des potentialités de ce site. Ce plan d’aménagement se devait d’être un vecteur de développement important.

Nous devons œuvrer pour que ce plan de développement émane des véritables besoins de la population, accompagné ainsi d’une politique régionale ou plutôt locale. La pauvreté, qui n’est pas une fatalité, est devenue malheureusement un état d’esprit. Les communes rurales sont totalement démunies des cadres capables d’écouter et de conseiller. Il faut entrer dans une nouvelle ère de dialogue, changer le mode de réflexion et de rapport avec le citoyen, impliquer le citoyen et ses élus dans toute décision concernant la commune ou la région. Il faut accompagner dans un premier temps les décisions en proposant des choix réalistes. Il faut aussi tenir compte des aspects locaux et développer les potentialités latentes. Il faut se placer dans un contexte de développement intégré, combattre le fatalisme. Investir dans les ressources clés : les Hommes, l’alphabétisation et la formation.
LIRE AUSSI : Le Marrakech historique et architectural d’Amine Kabbaj
L’architecture en patrimoine
Tamesloht est un village organisé entre la vie urbaine autour de la Zaouia, lieu d’habitation des Chorfas Maslohi, et le Darih, tombeau de Sidi Abdallah Ben Hssain qui est le Mausolée vers lequel toute la petite cité se tourne, et en même temps le lieu sacré autour duquel s’organise le moussem annuel. Le Moussem de Sidi Abdallah Ben Hssain représente une activité marquante de Tamesloht qui voit sa population tripler pendant les 3 jours du Moussem. C’est un événement très important qui donnait l’assise au pouvoir local des Maslohi et à leur rayonnement cultuel, tout en favorisant les échanges commerciaux et culturels avec le reste de la région.

Tamesloht recèle un patrimoine architectural remarquable, issu du pouvoir de la famille Maslouhi et des demeures construites depuis le XVIe siècle. Un pouvoir qui s’est étendu aux sphères profane et religieuse. Le religieux est très important car, après sa mort, Sidi Abdallah Ben Hssain est devenu un centre de pèlerinage de grande importance au niveau régional et national.

Le principal sanctuaire, ou « Darih », est celui de Sidi Abdallah Ben Hssain, mais Tamesloht et son entourage proche pullulent de sanctuaires parsemés dans le centre et ses environs. On compte plus de 20 sanctuaires dont certains sont en ruine et délaissés. Ces sanctuaires arborent des architectures très différentes avec des décors variés. Le plus important et le plus grand est bien sûr celui du fondateur. Il est entouré d’un mur et donne sur un grand patio avec une fontaine en son milieu.

C’est dans ce Darih qu’ont lieu les grandes réceptions, particulièrement lors du Maoulid Annabaoui (anniversaire de la naissance du Prophète) à l’occasion duquel une grande cérémonie est organisée autour du sacrifice d’une chamelle. Elle commence par un périple à travers le village en compagnie de la chamelle, puis une visite au chef du clan dans la Zaouia avant de se rendre au Darih pour le sacrifice. Cette chamelle peut être sauvée du sacrifice si une personne donne son équivalent en argent qui est alors distribué à la population dans le besoin.
Agriculture et eau
Tamesloht était connue pour son importante production d’olives à l’origine de la création d’un nombre considérable de presses qui produisaient de l’huile pour la consommation locale et bien évidemment pour Marrakech aussi. L’huile de Tamesloht était très célèbre jusqu’à dernièrement.
L’élément essentiel pour l’agriculture est bien sûr l’approvisionnement en eau. Tamesloht se caractérise, à ce titre, par divers types d’approvisionnement en eau:
- Les Khettaras qui acheminaient l’eau de la montagne. Pour rappel, les Khettaras sont un système de puits horizontaux souterrains qui permettaient de drainer l’eau vers les champs à irriguer et vers des réservoirs qui servaient à alimenter les zones habitées. Ces réseaux souterrains toujours apparents aujourd’hui sont caractérisés par l’existence de puits qui ont servis à la réalisation de ces canaux souterrains qui peuvent atteindre quelques fois plusieurs kilomètres. Technique d’adduction d’eau amenée par les Almoravides du Moyen-Orient, les Khettaras sont assez répandus et existent encore de nos jours dans le sud du Maroc;
- Les Noria qui permettent de faire circuler l’eau vers les champs par la rotation d’une grande roue munie de seaux;
- La création de grands bassins de stockage d’eau,
- Et un système original : les tours d’eau de Tamesloht.
Tours d’eau
L’agriculture était essentiellement tournée vers la culture de l’olivier et sa transformation en huile d’olive. Pour cela, l’irrigation était cruciale et il fallait pouvoir maintenir les grandes étendues d’olivier à l’abri de la sécheresse. L’Agdal, la plus grande étendue d’oliviers de Tamesloht, se trouvait de l’autre côté d’un grand dénivelé à l’est du village. L’eau étant plus rare de ce côté, il a fallu la drainer pour arroser plus d’une centaine d’hectares d’olivier. Le procédé, amené d’Europe lors d’un voyage du cheikh, a consisté dans la construction de « Tours d’eau », un système à siphon encore existant à ce jour.
Tamesloht est caractérisée par le cas particulier de ces tours élévatrices d’eau, vestiges d’une réalisation de la fin du XIXe siècle. Ces tours d’eau partent du coté village à l’ouest et traversent le dénivelé grâce à ces tours érigées entre les deux bords. Construites en briques et terre cuite de fabrication locale, elles mesurent 3 à 6 m de hauteur.
Les tours sont composées de deux cylindres contigus : un gros cylindre de près de 60 cm de diamètre et un petit cylindre de près de 15 cm. Elles sont séparées entre elles de près de 50 m. Elles descendent et remontent le dénivelé jusqu’à un bassin.
Le mécanisme s’articule autour du remplissage des deux cylindres simultanément. Lorsque ces derniers sont pleins, un remplissage s’exerce du petit vers le grand et un mouvement de pression par siphon se fait, poussant l’eau avec force jusqu’à la tour voisine ou le même mécanisme se répète tour par tour jusqu’à ce que l’eau arrive dans un bassin de retenue qui est le départ de l’irrigation vers les arbres. Cette irrigation est d’ailleurs réalisée par des conduites en terre cuite et lorsque l’eau perd sa pression, une autre tour est construite plus loin pour répéter le même phénomène qui donne à l’eau un regain de force pour mieux irriguer.

Poterie traditionnelle
L’autre spécificité de Tamesloht est son organisation artisanale. L’artisanat de Tamesloht était et est toujours présent dans les domaines de la poterie et du tissage.
La poterie traditionnelle consistait dans la réalisation de pots ou de jarres de grandes tailles essentiellement pour le transport de l’huile d’olives. Bien sûr les potiers fabriquaient aussi des ustensiles domestiques du quotidien. Depuis l’avènement des produits de conditionnement de l’huile d’olives, les potiers se sont spécialisés dans la poterie de décoration. Une production qui marche bien mais avec un mode de fabrication très polluant qui utilise les pneus pour la cuisson. Plusieurs tentatives ont eu lieu pour éradiquer ce mode de cuisson mais sans succès. La modernisation du procédé grâce aux fours électriques, solaires ou au gaz n’a pas abouti pour des raisons financières.

De fil en aiguille
Les deux filières de la broderie et du tissage peuvent être liées, quoique le tissage est aussi un métier très ancien à Tamesloht. Le tissage de Tamesloht était très connu et prisé mais la concurrence avec Marrakech a fait que la qualité des produits s’est énormément dégradée. C’est grâce à l’association Tamesloht 2010 que cette qualité a pu être restaurée, et à l’action aussi de Brigitte Perkins qui a donné un nouveau souffle à la dynamisation des filières de tissage et de broderie et ce depuis le milieu des années 1990.
Brigitte Perkins a des ateliers de broderie et de tissage à Tamesloht depuis 1999, et un atelier de couture à Marrakech, dont les membres participent à des formations données à diverses associations et coopératives. Brigitte Perkins a créé une fondation pour permettre, entre autres missions, la pérennité et la durabilité de ce travail. Dans les ateliers de Brigitte Perkins sont produits sur commande et sur-mesure uniquement, des tissages et broderies pour des décorateurs, architectes d’intérieur et clients privés à l’international.
Je citerai aussi la coopérative d’Abdessadek Ezzeki qui a passé 11 années dans l’atelier de tissage de Brigitte Perkins. Créée en 2009 et spécialisée dans le tissage et la broderie traditionnelle, cette coopérative fait travailler des hommes pour le tissage et les femmes pour la broderie, et fait vivre près de 200 familles.
L’association Tamesloht 2010 a essayé de mener des actions directes avec la délégation de l’artisanat de Marrakech mais sans succès. Les responsables de ce secteur doivent être plus patients et coopératifs pour, non pas aider mais accompagner les artisans qui, tels que je les connais, n’ont besoin que d’assistance, un peu de formation et d’alphabétisation, et les guider dans ce monde digital moderne. Une extension d’un centre artisanal qui fonctionnait a été, par ailleurs, achevée et fermée depuis plus de 10 ans et l’on se demande pourquoi.
En résumé, l’histoire de Tamesloht est celle d’une communauté résiliente, ancrée dans une tradition spirituelle et agricole riche, mais confrontée aux défis de l’isolement, du développement inadapté et de la préservation de son patrimoine en péril face aux pressions modernes.





