La grande surprise de ce vendredi 18 octobre 2024 a été la nomination de Chakib Benmoussa en tant que Haut commissaire au Plan. Le patron du HCP, qui a rang de ministre, est un personnage très important pour toutes les raisons liées à sa mission ; mais il est également l’une des voix indépendantes dans le débat économique institutionnel.

Il en est de même, à des degrés divers, du président du CESE, du gouverneur (wali) de la Banque centrale et du président du Conseil de la concurrence.

Hormis le fait que deux voix indépendantes quittent l’arène (Ahmed Lahlimi pour une retraite bien méritée et Ahmed Reda Chami qui revient à Bruxelles, ambassadeur auprès de l’UE), Chakib Benmoussa quitte l’Éducation nationale où il a lancé une réforme historique qui a été beaucoup associée à son nom.

La légitimité de Benmoussa au HCP ne fait aucun doute, ne serait-ce qu’en tant qu’ancien président de la commission chargée du nouveau modèle de développement.

Le nom du remplaçant est toutefois attendu avec impatience par une partie de l’opinion et pas seulement dans les milieux de l’Éducation, car le défi est gigantesque et la mission historique. Ce remplacement laisse par ailleurs croire à beaucoup qu’un remaniement ministériel est imminent. En vérité, nul ne saurait prédire quoi que ce soit et pour notre part, nous ne publions pas les spéculations.

Où en est la réforme ?

Cela étant dit, et quel que soit le remplaçant, où en est la réforme de l’Éducation ? Quelles sont les étapes parcourues selon la feuille de route ? Que reste-t-il à faire pour achever la première construction promise pour 2026 ? En d’autres termes, qu’attend-on du prochain ministre de l’Éducation nationale ?

Ci-dessous, à partir de plusieurs échanges dans les milieux politico-économiques et éducationnels, nous avons reconstitué l’essentiel du défi qui attend le futur ministre ; ainsi qu’un bilan à main levée de la réforme jusqu’à présent (voir feuille de route).

Si on devait choisir une info, une seule, qui résumerait ce bilan, nous choisirions l’évaluation indépendante réalisée par le MIT et l’UM6P publiée récemment et selon laquelle « L’impact global [des écoles pionnières] est plus important que tout impact jamais estimé pour un programme mis en œuvre par un gouvernement« . Le Maroc, grâce à ce programme, s’est situé parmi les meilleurs 1% du monde.

En effet, la problématique qui a rendu la réforme de l’Éducation vitale, c’était la détérioration constante et la médiocrité des bilans de l’école publique en matière d’apprentissage (langues, maths…).

L’évaluation indépendante citée ci-dessus a montré, sans doute possible, que les écoles pionnières obtiennent des résultats très nettement en avance par rapport aux précédentes méthodes et de niveau international.

Le ministère de l’Éducation nationale a rendu les écoles pionnières possibles, il a mobilisé les enseignants, ces derniers y ont cru. 2.000 nouvelles écoles ont intégré ce système à la rentrée, soit un million d’élèves supplémentaires. Et les collèges pionniers sont lancés cette rentrée.

Tous les éléments de la feuille de route sont engagés, car la réforme n’est pas séquentielle mais systémique. Même l’organisation du ministère a changé, avec notamment un nouvel organigramme récemment approuvé. Il reste maintenant la généralisation des bonnes pratiques, la mise en place de l’organigramme et le maintien de la cadence pour que la réforme fasse partie des automatismes quotidiens.

Remédiation

Et comment réduire les déperditions scolaires, ce mal qui ronge le système scolaire public ? Benmoussa a introduit un système de remédiation notamment par le TaRL, qui permet un rattrapage dans des délais rapides. Cette remédiation réduit fortement les déperditions scolaires et améliore l’inclusion économique et sociale ainsi que le chômage.

Selon tous les témoignages que nous avons recueillis, il est arrivé à mettre en place la réforme avec l’adhésion des enseignants dont il a suscité la confiance. La réforme n’est pas restée dans des tiroirs ou des étagères, elle est rentrée dans les classes, elle a été appliquée. C’est la première fois que le Maroc voit le bout du tunnel après plusieurs tentatives de réforme inabouties.

Il a montré que l’école publique est « sauvable », « avec les mêmes élèves et les mêmes enseignants, il a montré qu’il était possible d’obtenir des performances impressionnantes en matière d’apprentissage ».

Il a pu mettre en place des solutions au problème pédagogique des apprentissages. Le modèle est maintenant là, il commence à fonctionner et à être généralisé. Il devrait être stabilisé dans les deux années à venir, c’est-à-dire en 2026, dernière année de la feuille de route.

« Le défi de la continuité »

Son successeur devra assurer la continuité et la stabilité et maintenir la cadence de la réforme. Il ne faut pas s’arrêter de pédaler. Le successeur n’aura ni le temps de faire connaissance avec la réforme ni d’apporter dans l’immédiat des changements. Ce serait prendre le risque de déstabiliser l’édifice. Il devra rapidement fédérer le corps enseignant qui a été le vecteur du changement. Renouer la confiance avec lui. Respecter le modèle qu’il aura trouvé.

« Le vrai défi sera celui de la continuité », répète l’un de nos interlocuteurs. « Benmoussa a été un ministre visionnaire, rassembleur, il a déployé des qualités de négociateur. A minima, le cap doit être maintenu ».