Le remaniement gouvernemental a été l’œuvre de la majorité, c’est-à-dire des trois partis RNI, PAM et Istiqlal. Ils ont introduit 14 nouveaux profils. Un mix entre technocrates fraîchement débarqués dans la fonction publique et des profils purement politiques.
Ce jeudi matin, ce casting suscite étonnement, incompréhension, voire déception. En d’autres termes, une partie de l’opinion est dans l’expectative, par souci de laisser les entrants faire leurs preuves. Et une autre partie est dans le rejet.
Apporter du « sang neuf »
Les remaniements ministériels de mi-mandat sont faits pour relancer l’image d’un gouvernement, pour redémarrer une machine plus ou moins grippée ou fatiguée, pour corriger des erreurs de casting et/ou un rendement insuffisant.
Certaines sources partisanes sondées par Médias24 confirment : « Une saturation était ressentie dans certains départements ministériels et il fallait libérer les énergies. Dans plusieurs cas, des réformes difficiles et douloureuses ont été menées et sont actuellement actées, posées et acceptées… des stratégies passées dans la douleur qu’il faut maintenant exécuter ».
Pour cette mise en œuvre, nous explique-t-on, il fallait injecter du sang neuf, avoir « de nouveaux profils » qui ne portent pas les séquelles des négociations passées et capables d’exécuter et piloter la mise en œuvre ».
Mais la nouvelle formation n’aura pas d’état de grâce. Un industriel à l’Éducation, un technocrate à la Santé, un pharmacien au Commerce extérieur, un notaire à l’Emploi… À part deux ou trois profils qui sont en cohérence avec les portefeuilles qu’ils vont gérer, le casting des nouveaux entrants suscite dans bien des cas de multiples interrogations.
Des profils qui questionnent
Quel est le lien possible entre le nouveau ministre de l’Education et ce domaine fragile, hautement stratégique et vital pour le Maroc ? Connaît-il seulement le contenu de la réforme ? A-t-il une vision ? Est-il au fait des politiques publiques ?
La même question est valable pour le nouveau ministre du Transport et de la logistique. Un secteur technique où le Maroc mène une course contre la montre et doit mettre les bouchées doubles pour respecter des échéances importantes.
Ces questions se posent pour d’autres départements, comme la Santé ou l’Investissement ou pour certains secrétariats d’Etat, comme celui dédié à l’Economie solidaire ou à l’Emploi. L’emploi, un sujet crucial qui doit être la priorité du gouvernement pour cette deuxième partie du mandat, et pour lequel une feuille de route dotée d’une enveloppe de 14 MMDH est prévue.
Sans préjuger de leur réussite ou d’un échec, car le rôle de ministre ou secrétaire d’Etat fait appel à plusieurs compétences et qualités en plus de la connaissance des secteurs à gérer, le choix des profils reste sujet à débat dans les milieux politiques mais aussi sectoriels.
Car, à deux ans de la fin du mandat, le Maroc a des priorités connues, notamment :
- Le chantier de l’Etat social à parachever. À cet égard, la réforme de la retraite sera une bataille difficile.
- La réforme de l’Education.
- La création d’emplois.
- La réforme de la Santé…
La situation sociale rend les syndicats de plus en plus vindicatifs et actifs. La composition du nouveau gouvernement n’est pas perçue positivement.
Les explications apportées aux choix effectués diffèrent d’un profil à l’autre. Trois d’entre eux sont plus particulièrement au cœur des interrogations : Saâd Berrada à l’Education, Amine Tahraoui à la Santé, Hicham Sabiry à l’Emploi.
L’éducation, la santé, l’investissement et l’emploi sous surveillance
À la Santé comme à l’Education, ce qui semble être recherché par le gouvernement, selon nos sources, est « l’efficacité opérationnelle dans le déploiement des stratégies ». « Le défi est la gouvernance et une meilleure coordination de l’ensemble ».
Pour la Santé, « la création d’agences stratégiques, avec à leur tête des professionnels dans chaque domaine, permet d’avoir l’expertise nécessaire. Cela étant dit, le nouveau ministre de la Santé connaît bien l’administration », se défendent nos sources. Cela dispense-t-il d’avoir un profil qui maîtrise le secteur et ses particularités ? À les en croire, la réponse est oui.
Si toutefois la territorialisation de la gouvernance et la création d’agences indépendantes confèrent au ministre de la Santé un rôle de coordinateur, le cas est différent au niveau de l’Education.
La réforme est fragile, et les braises du rejet sont toujours présentes. Etait-il nécessaire de souffler dessus avec un ministre qui peut cristalliser ce rejet du fait de son profil de businessman dans l’industrie, très éloigné de l’univers de l’éducation et de la pédagogie ?
« C’est un ingénieur ‘surdiplômé’ investi dans la politique. Pour ceux qui ne le savent pas, Saâd Berrada est le président de la commission des élections du RNI, il connaît le terrain et a le bras long dans les territoires. C’est une fonction vitale au sein du parti », commente une source partisane. Pour déployer une réforme et la mettre en œuvre, le premier critère est d’avoir la confiance et l’adhésion des ressources humaines. Saâd Berrada réussira-t-il ce pari ? L’avenir nous le dira.
Pour le secrétariat d’Etat chargé de l’Emploi, le profil proposé par le PAM est un notaire, président du Conseil national de l’Ordre des notaires du Maroc. Il doit prendre ses fonctions et ses marques en un laps de temps record, car le chantier de l’emploi est la priorité du gouvernement pour la deuxième moitié du mandant. Certes, tout dépendra du périmètre qui lui sera confié, mais il n’en demeure pas moins que le chantier est de taille et d’importance vitale pour le pays.
À l’Investissement, c’est un MRE qui a été appelé à succéder à Mohcine Jazouli. Il rentre au pays après plusieurs années à l’étranger. Certains seront tentés de dire qu’un technocrate en remplace un autre. Et dans ce domaine, l’investissement, « le carnet d’adresses compte ». Sur le papier, Karim Zidane semble avoir un profil qui concorde avec la mission.
Toutefois, son portefeuille comporte deux autres domaines importants dans lesquels des retards sont enregistrés : la convergence et l’évaluation des politiques publiques. Leur accordera-t-il le temps et l’importance nécessaires ?
À l’enseignement, à l’agriculture et à la pêche, des profils qui font sens
Ceux qui représentent une certaine cohérence parmi les entrants à la formation gouvernementale ne sont pas nombreux. On peut citer Ahmed Bouari.
L’ex-directeur de l’Irrigation et de l’Aménagement de l’espace agricole connaît le ministère et le secteur. « Sa nomination vient au bon moment », commente une de nos sources, « c’est ‘Monsieur eau agricole’, et c’est l’enjeu du moment ». « Mais il a un défi de taille, celui de fédérer et mobiliser les professionnels », ajoute notre source, laissant entendre que c’est là où a échoué son prédécesseur.
À la pêche, une nomination aux allures de promotion. Car Zakia Driouch, qui gérait ce secteur en tant que secrétaire générale, continuera dans ses missions en tant que secrétaire d’Etat chargée de la Pêche.
Azzedine El Midaoui a également un profil qui, sur le papier, concorde avec le portefeuille qu’il est amené à gérer. Ce professeur et ancien président d’université est présenté comme quelqu’un qui est « conscient de l’intérêt de la recherche et développement et qui a été responsable de 34 contrats et conventions de recherche ayant donné lieu à des financements ».
Sa prise de fonction se fait dans un contexte de crise, héritage de deux ministre sortants, à savoir l’épineux dossiers des étudiants en médecine. La sortie de Khalid Ait Taleb et Abdellatif Miraoui suffira-t-elle à rebattre les cartes pour aboutir à une résolution rapide de ce dossier ? Tout dépendra des capacités de négociation et du pouvoir de convaincre du nouveau ministre.
En somme, c’est une nouvelle formation qui, sur papier, ne convainc pas… À charge pour les nouveaux entrants de changer cela par l’action, mais surtout par le résultat.