Les travaux de la deuxième édition de l’International eHealth Forum ont eu lieu les 30 et 31 octobre, dans les locaux de l’Université Mohammed VI des Sciences et de la santé. Le thème de cette édition est “L’ère de la santé numérique vers des soins de qualité”. L’événement est organisé par la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la santé et le centre d’innovation e-santé de l’université Mohammed V de Rabat, en partenariat avec le ministère de la Santé et de la protection sociale.
Le directeur du Centre Mohammed VI pour la recherche et l’innovation, Pr. Saber Boutayeb, s’est livré à Médias24, sur la genèse, les projets du CM6RI, le domaine de la recherche au Maroc, et les projets à l’international.
Médias24 : Il est rare de voir dans un pays africain la création d’un centre de recherche et d’innovation. Cela témoigne-t-il d’une réelle volonté de progrès ? Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce centre ? Pourquoi a-t-il été créé et dans quel objectif ?
Pr. Saber Boutayeb : Le Maroc est un pays en mouvement et nos autorités veulent qu’on soit absolument performants en recherche. La Covid-19 a accéléré la recherche un peu partout dans le monde. De là est née l’idée, au sein de la Fondation Mohamed VI des sciences et de la santé, d’avoir un centre de pointe, de recherche appliquée, c’est-à-dire dont le produit final doit être utilisé au Maroc, ou ailleurs, avec un bienfait sur la santé des concitoyens.
De façon générale, sur notre continent, la culture des centres de recherche est relativement absente, assez embryonnaire. Au Maroc, nous sommes conscients que nous devons avoir de grands centres de recherche pour permettre l’accélération de la production scientifique.
De quoi votre centre de recherche est-il constitué ?
Le centre de recherche est constitué de l’humain avant tout. Nous avons toutes les compétences nécessaires à l’épanouissement des chercheurs. Nous avons des biostaticiens, des rédacteurs de protocoles, une plateforme avec la technologie des appareils de séquençage, un laboratoire de cryométrie en flux, un laboratoire de chimie analytique, des spécialistes de laboratoires – qui sont capables d’utiliser ces machines de la meilleure manière, des projects managers et des ingénieurs – qui vont pouvoir faire le lien avec l’hôpital. Ils feront en sorte que le cycle de la recherche ne se termine pas avec une publication scientifique, mais que le produit soit valorisé, et que le cycle de recherche soit court.
Quand un chercheur travaille, isolé, il ne peut pas maîtriser toute la chaîne de valeurs. À un moment, il doit trouver des financements. L’idée est de mettre tout ce beau monde au même endroit. Actuellement, nous avons 27 chercheurs confirmés sur site et un certain nombre de chercheurs associés. Nous priorisons la cohérence d’équipe, donc nous choisissons des CV pointus et qui ont la culture du travail ensemble.
L’intelligence artificielle est l’un des outils qui permettent de réduire le cycle de recherche et de valider le plus rapidement les hypothèses. Qu’en pensez-vous ?
L’intelligence artificielle, et le digital de manière générale, se trouvent aujourd’hui dans tout le circuit de recherche. Quand nous avons une belle idée, nous allons explorer ce qui a été fait ailleurs, et nous nous faisons aider par des outils d’intelligence artificielle. Ces derniers permettent de faire un benchmark de la situation. Ces outils vont être beaucoup plus rapides et efficients. Le digital, nous le trouvons dans des machines. Les chercheurs doivent être très tech friendly. Une fois que nous avons les données, elles doivent être interprétées. À ce moment-là, nous avons besoin d’un Data scientist, d’un bioinformaticien. Le pain quotidien de ces spécialités ce sont ces outils. Les logiciels vont permettre d’interpréter cette data de façon très rapide, pointue et précise et de permettre de valoriser ce qui est produit par les appareils de recherche. C’est valable aussi pour la data qui vient de l’hôpital, nous pouvons nous faire aider par l’IA pour la structurer, mieux l’interpréter et l’utiliser en pratique pour faire bénéficier les patients de ce genre de progrès.
Peut-on avoir un ordre d’idée sur la durée du cycle de recherche ? A-t-il été réduit ?
Le cycle de la recherche est passé à peu près à trois ou quatre ans pour un bon cycle avec une production valorisable intéressante. 20 ans auparavant, le cycle de recherche était de 8 à 10 ans. Les progrès sont liés autant à l’IA qu’à d’autres intrants qui ont permis de raccourcir le cycle. La qualité des chercheurs, les appareillages, les financements, peuvent permettre d’accélérer la recherche, mais dans tous les cas, le digital est un acteur dans ce progrès majeur d’accélération du cycle de recherche.
Vos recherches sont-elles centrées principalement sur des problématiques marocaines, régionales, universelles ou bien les trois à la fois ?
Au niveau du centre, nous faisons un tri entre les travaux qui peuvent avoir une pertinence locale, ce qui n’enlève rien à la valeur de ce genre d’études. On a comme ADN de répondre à de grandes problématiques nationales, par exemple, nous avons une étude en cours sur l’impact de la pollution. Au niveau africain, nous avons travaillé aussi sur un séquençage du virus Mpox pour savoir exactement d’où viennent les cas qui ont été détectés au Maroc. Nous avons des projets d’envergure internationale où nous collaborons avec des collègues de l’Université de Montréal sur la génomique.
Justement, êtes-vous connectés à ces centres internationaux ?
Certaines collaborations peuvent être ponctuelles, principalement comme pour soumissionner à une bourse de recherche internationale sur une thématique internationale. Il y a également les collaborations institutionnelles qui s’inscrivent dans le temps. Elles sont dirigées par les institutions. La Fondation Mohamed VI des sciences et de la santé a signé un mémorandum d’entente avec l’Université de Montréal. L’institution est en contact avec l’université du Michigan pour un mémorandum, en phase de signature, et des projets en cours.
À l’international, nous voyons grand. Nous collaborons également avec des universités marocaines. Nous sommes une plateforme à visée nationale. Nous travaillons avec toutes les bonnes volontés, toutes les équipes bossent sur des projets impactant pour la santé de nos concitoyens mais on s’inscrit aussi dans le cadre de la recherche mondiale.
Est-ce que avez donné des exemples de projets en cours notamment pour le virus Mpox et est-ce que vous avez d’autres projets qu’on pourrait éventuellement feuilleter ou des résultats de recherche ?
La décision du top management de la Fondation est de favoriser l’initiation de la recherche. Un chercheur, pour démarrer, a besoin d’un coup de main financier sur certains sujets. Au niveau de la Fondation, on a mis en place un mécanisme où le chercheur obtient un fonds d’amorçage, qui peut même atteindre le million de dirhams. Ce dernier va lui permettre de se concentrer sur la rédaction de son protocole et la mise en place de la recherche. Les premiers financements sont garantis, en attendant de travailler sur les bourses internationales, puisqu’il faut que nous soyons compétitifs au niveau international.
Le CMRI positionne-t-il le Maroc sur la chaîne internationale de la recherche et de l’innovation ?
Notre centre est relativement jeune, mais nous commençons à avoir de la production scientifique, en l’occurrence des articles de brevets en cours, des brevets déjà obtenus. Nous essayons de travailler, à l’international, sur des thématiques émergentes comme la médecine de précision. Nous avons besoin d’une data nationale, d’études de la génomique des Marocains, afin d’adapter ces grands projets, certes internationaux, mais qui ont des particularités locales. Nous travaillons avec les collègues hospitaliers, universitaires et chercheurs de niveau top mondial dans le cadre d’un consortium de recherche.