La digitalisation du système de santé est un pilier essentiel du chantier royal de la réforme du système national de santé. Pour ce faire, le ministère de la Santé œuvre à l’implémentation d’un système d’information national unifié, ayant pour but de faciliter l’échange des données médicales entre les établissements de santé via une plateforme électronique avancée, garantissant ainsi un accès plus efficient aux services de santé, notamment dans les régions éloignées. Ce système permettra également aux citoyens d’accéder à leurs dossiers de maladie, grâce à la carte nationale d’identité électronique (CNIE).
La mise en place de ce système devient urgente dans la mesure où la généralisation de la couverture médicale de base sollicitera davantage les ressources humaines et matérielles du système de santé actuel, laquelle doit alors être accompagnée par une mise à niveau globale du secteur pour améliorer son rendement, sa résilience et la qualité de ses prestations.
Les problèmes impactant le système de santé actuel
A cette date, plusieurs problèmes continuent d’impacter négativement le système de santé actuel et empêchent la réforme d’atteindre rapidement ses objectifs. Citons-en quelques exemples :
– L’absence d’un dossier patient partagé (DPP) national, qui impacte la qualité et l’efficacité des soins de santé dans le pays. Parmi ces problèmes, on retrouve une coordination insuffisante entre les différents acteurs du système de santé, des retards de diagnostic, des traitements inappropriés et une répétition de coûteux examens médicaux…;
– L’absence d’intégration IT/MD (systèmes d’information/équipements médicaux) dans le système de santé actuel, qui peut engendrer des inefficacités et des vulnérabilités importantes;
– La vétusté du plateau technique médical et la persistance d’équipements et de dispositifs médicaux non connectables à l’origine, empêchant la récupération de données structurées à la source, leur intégration au sein des systèmes d’information et leur traitement par les nouveaux assistants médicaux à base d’IA et de big data;
– Les systèmes décisionnels actuels ne prennent pas en compte toutes les typologies de données et ne permettent pas leur agrégation avec les données médicales, empêchant ainsi les organes de gouvernance d’accéder à une vision 360° du secteur et d’exploiter la remontée de l’information à des fins de planification sanitaire, d’évaluation médico-économique ou encore de surveillance épidémiologique ».
Partant de ce constat, le ministère de la Santé a récemment lancé un marché relatif à l’acquisition et à la mise en place d’un système de santé territorial intelligent, qui repose notamment sur un dossier patient partagé à l’échelle nationale, une intelligence distribuée favorisant la prise de décision rapide et la pluridisciplinarité, la lutte contre l’obsolescence programmée des grands équipements avec le prolongement de leur durée de vie, un pilotage épidémiologique précis du territoire avec une maîtrise des dépenses de santé, et des systèmes d’informations opérationnels orientés performance médicale.
Cet appel d’offres a récemment été remporté par le groupement Mediot, Nextronic, Stella Technology INC, et Sivsa soluciones informaticas SUCC pour 180,5 millions de DH. Ce dernier se chargera ainsi de doter le Royaume de tous les composants du système intelligent de santé, en 24 mois. Mais comment ces composants participeront à la modernisation du système actuel de santé ? Et quels sont les changements et les avantages prévus pour les patients et les professionnels de santé ? Réponses.
Qu’est ce qu’un Système de santé national intelligent ?
Contactée par Médias24, une source proche du dossier nous explique que le SSNI « est une solution innovante introduite par le ministère de la Santé et de la protection sociale (MSPS) conformément aux exigences de la loi-cadre 06-22 relative au système national de santé qui a instauré le concept d’un système d’information sanitaire national intégré, destiné à collecter, traiter et exploiter l’ensemble des données des établissements de santé, publics et privés, tout en assurant un suivi et une évaluation rigoureux de la performance sanitaire ».
« Le SSNI repose sur une architecture intégrée et stratifiée », ajoute notre interlocuteur, « conçue pour capter l’information médicale, l’enregistrer et la traiter, avec comme finalité une vue 360° des données du patient ».
« Le SSNI se compose ainsi d’une plateforme d’interopérabilité intégrant le dossier patient partagé national et le portail des professionnels de santé, d’un portail patient et d’une couche décisionnelle. Il intègre également deux composantes matérielles autorisant la convergence IT/MD et la récupération des données à partir des équipements médicaux, à savoir les hardwares de connexion des équipements et les hardwares de convergence.
Le schéma suivant illustre les différentes composantes du SSNI :
Dossier patient partagé : les antécédents médicaux connus et les risques réduits
Le dossier patient partagé constitue le composant principal du SSNI. Il s’agit, selon notre source, et pour la première fois dans notre pays, de « rassembler l’ensemble des données de santé d’un patient X dans un dossier unique dématérialisé et accessible à tout moment par le patient et les professionnels de santé le prenant en charge sous certaines conditions bien définies pour donner une vision complète de son parcours de santé ».
Ce dossier patient offre ainsi plusieurs avantages. « Pour les citoyens, il simplifie l’accès à leurs informations médicales, disponibles à tout moment et en tout lieu. Qu’ils soient en consultation chez leur médecin traitant ou en urgence dans un établissement éloigné, les professionnels de santé peuvent consulter leur dossier immédiatement et en toute sécurité ».
« En l’absence d’un dossier patient partagé, les antécédents médicaux peuvent être oubliés ou mal transmis », nous explique-t-on, « ce qui expose à des risques importants : des allergies ou des traitements incompatibles peuvent être ignorés, entraînant des complications graves, voire fatales. Dans ce sens, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré que jusqu’à 10% des patients hospitalisés subissent des préjudices liés aux soins, dont une part notable est attribuable à des erreurs évitables (erreurs de prescription, diagnostics incomplets…) ».
« Avec un dossier patient partagé, le temps de prise en charge est considérablement réduit, car les professionnels de santé n’ont plus besoin de collecter ou de rechercher des informations éparpillées », poursuit notre interlocuteur. Ainsi, « dès l’arrivée d’un patient, le personnel médical dispose de tout l’historique de ses soins, des diagnostics passés aux traitements en cours, ce qui permet de commencer les soins immédiatement et de manière plus précise. Ce gain de temps est particulièrement appréciable dans les situations d’urgence, où chaque seconde compte pour améliorer les chances de guérison ».
Diagnostic plus précis, détection précoce et réduction des coûts des soins
« Le dossier patient partagé optimise également la précision du diagnostic en centralisant l’ensemble des informations cliniques du patient, notamment l’anamnèse, les antécédents pathologiques, les imageries médicales et les analyses biologiques ».
« Cette synthèse des données de santé fournit aux cliniciens une vision globale du profil patient, facilitant la détection précoce de pathologies sous-jacentes et réduisant le risque de diagnostics erronés ».
Par exemple, poursuit notre source, « l’accès instantané aux allergies, aux potentiels effets indésirables liés aux interactions médicamenteuses et aux antécédents familiaux de maladies héréditaires oriente les choix thérapeutiques de manière ciblée, personnalisée et sécurisée, tout en minimisant les risques ».
« Une autre conséquence directe du DPP est la réduction des coûts des soins. En facilitant l’accès aux informations et en évitant les redondances, le dossier patient partagé permet d’éviter des examens inutiles, comme des radiographies ou analyses déjà réalisées ailleurs. Des études ont ainsi montré qu’un DPP correctement renseigné pourrait réduire de 18% les examens d’imagerie et de 11% les analyses de laboratoire redondants. Ces économies sont significatives pour le système de santé national et pour les patients eux-mêmes qui n’ont plus à supporter des frais supplémentaires pour des examens répétitifs et inutiles. Les professionnels de santé peuvent aussi rationaliser les traitements, ajustant les prescriptions en fonction des informations consolidées, ce qui optimise les ressources tout en limitant les dépenses ».
« En intégrant toutes les données de santé à l’échelle nationale, le dossier patient partagé représente ainsi un investissement stratégique pour le système de santé, avec un retour sur investissement palpable. À long terme, les économies réalisées grâce à une meilleure coordination des soins et à une réduction des examens inutiles permettent de réinvestir ces ressources dans l’amélioration des infrastructures et des services de santé. Par ailleurs, cette centralisation des données renforce les capacités d’analyse des besoins en santé publique, facilitant une gestion proactive et efficace du système de santé dans son ensemble ».
La convergence IT/MD est l’innovation clé du SSNI, 53 hôpitaux pilotes équipés en première phase
Pour alimenter convenablement ce dossier patient partagé, le SSNI prévoit la mise en place d’une plateforme logicielle d’interopérabilité de données de santé, « avec une innovation la rendant unique en son genre : la prise en charge de convergence IT/MD (technologies de l’information et dispositifs médicaux) », selon notre source.
« Cette plateforme permet tout d’abord d’intégrer de manière fluide et sécurisée les informations contenues dans tous les systèmes d’information des établissements de santé du Royaume, qu’ils soient publics ou privés, ainsi que les systèmes tiers, tels que ceux de la CNSS, des laboratoires ou des centres d’imagerie médicale. Mais l’innovation clé du SSNI réside surtout dans sa convergence IT/MD, qui permet à la plateforme de prendre en charge également les données provenant des équipements biomédicaux ».
Cette convergence est assurée, d’après nos informations, au sein du SSNI par des hardwares de convergence IT/MD, qui seront déployés au niveau de 53 hôpitaux publics pilotes. Ces hardwares permettent d’agréger non seulement les données des systèmes d’information des établissements de santé (IT), mais également celles issues des équipements médicaux (MD) tels que les scanners, IRM, échographes, moniteurs, ECG, dispositifs d’examens fonctionnels, capteurs IoMT…, qu’ils soient nativement digitaux ou d’ancienne génération grâce à des hardwares de connexion permettant de connecter ces derniers et de les superviser.
Ainsi, le DPP peut intégrer non seulement les information médicales saisies par les professionnels, mais également les données complémentaires telles que les radiographies, les tracés ECG, les résultats d’audiométrie ou les paramètres vitaux d’un patient monitoré, offrant ainsi une vraie vision à 360° des données du patient.
Les hardwares de convergence IT/MD utilisent des technologies récentes, notamment l’intelligence artificielle, pour agréger diverses sources de données, en automatisant leur collecte et en optimisant leur transmission vers la plateforme d’interopérabilité nationale tout en assurant un accès direct aux praticiens. Ces dispositifs intègrent des outils analytiques avancés pour affiner les diagnostics grâce à des algorithmes IA et des capacités de traitement d’image et vidéo, tout en garantissant la sécurité des données via une cybersécurité intégrée. En réduisant la bande passante et en traitant les données localement pour un accès immédiat, ces hardwares constituent une solution scalable, éco-énergétique et adaptable, facilitant des décisions rapides dans des contextes critiques tels que les urgences.
La fin des saisies manuelles qui représentent 30% du temps de travail des professionnels
La convergence IT/MD permet par ailleurs de réduire le temps que les professionnels de santé passent à rechercher et à saisir manuellement les données des patients, une tâche qui peut représenter jusqu’à 30% de leur temps de travail, libérant ainsi des ressources pour du temps patient. De plus, l’automatisation de la collecte des données limite les erreurs de retranscription, un problème récurrent avec la saisie manuelle, où les taux d’erreur peuvent atteindre 10%. Ces erreurs peuvent compromettre la qualité des soins, créer des complications médicales et ralentir la prise en charge.
« L’autre originalité de cette plateforme d’interopérabilité réside dans son intégration avec d’autres composantes clés du SSNI », apprend-on, « à savoir le Dossier patient partagé et le Portail des professionnels. »
« D’un point de vue technique, cette intégration native offre plusieurs avantages. En unifiant ces composants dans un environnement intégré, on élimine les barrières de compatibilité et de transfert de données qui existent souvent entre des systèmes distincts. Cette intégration assure également une communication en temps réel et des mises à jour synchronisées, réduisant la latence entre les accès au dossier patient et les interventions des professionnels de santé ».
« En tant qu’unité unique, le module permet également une architecture plus cohérente et centralisée en matière de sécurité, limitant les points de vulnérabilité et renforçant la protection des données sensibles via des protocoles de sécurité homogènes. Cela simplifie aussi la maintenance et les mises à jour, car les modifications ou améliorations n’ont besoin d’être déployées qu’une seule fois pour l’ensemble du module. Cette unification permet par ailleurs d’optimiser les ressources système en limitant la duplication de données et les besoins de synchronisation entre différents serveurs, ce qui se traduit par une meilleure performance et une utilisation plus efficace des infrastructures du ministère ».
Les équipements ancienne génération également intégrés
La vue à 360° des données de santé d’un patient, rendue possible grâce à la convergence IT/MD, ne saurait toutefois être possible en négligeant les données produites par les dispositifs médicaux d’ancienne génération ou non connectables nativement. Il est important de souligner que ces équipements représentent environ 70% du parc médical au Maroc, d’où l’intérêt réel de les intégrer au sein du SSNI.
« Cela est rendu possible par les hardwares de connexion des équipements, qui permettent de connecter de manière sécurisée et non invasive tous types d’équipements hospitaliers non digitaux, et de communiquer leurs données aux hardwares de convergence. Ces hardwares intègrent des technologies intelligentes pour trier les données avant transmission, réduisant ainsi les besoins en stockage et en bande passante, tout en limitant l’impact environnemental et les coûts énergétiques. En garantissant une sécurité renforcée des données de santé, ils protègent également les informations sensibles tout en répondant aux exigences réglementaires, rendant ces solutions adaptées aux besoins actuels et évolutifs des établissements de santé ».
De plus, « les hardwares de connexion sont conçus pour assurer une longue durée de vie aux équipements médicaux en monitorant leur état et en anticipant les besoins de maintenance. Ainsi, sans le SSNI, le risque d’obsolescence prématurée des équipements serait important, avec un coût estimé à 15%, soit une perte sèche de 225 millions de dirhams annuels sur une base d’investissement de 1,5 milliard de dirhams ».
« En intégrant activement ces équipements, le SSNI prolonge leur durée de vie, réduit les dépenses de renouvellement et optimise le retour sur investissement des infrastructures existantes », précise notre interlocuteur.
Un portail pour les professionnels et un autre pour les patients
Comme expliqué ci-haut, le SSNI introduit également des portails dédiés pour faciliter l’inclusion de chaque acteur dans le système de santé national, notamment le portail des professionnels et le portail patient.
« Le Portail des professionnel, partie intégrante de la plateforme d’interopérabilité, s’adresse aux professionnels de santé indépendants comme les médecins de cabinet et les pharmaciens qui ne disposent pas encore de système d’information. Ce portail, accessible via une application Web et mobile, leur permet d’accéder et de mettre à jour le dossier patient partagé (DPP) de leurs patients sans investissement préalable, garantissant un suivi de santé complet et sécurisé, accessible à tous les praticiens autorisés. Ce portail facilite une coordination fluide, contribuant ainsi à une prise en charge globale et collaborative des patients, dans une logique de santé publique inclusive ne mettant aucun professionnel ni patient à l’écart du système ».
« Pour les patients, le SSNI a prévu un portail dédié donnant à chacun la possibilité de devenir acteur de sa santé. Il permet par exemple aux patients de consulter leur historique médical, de renseigner des informations, de recevoir des rappels pour les vaccins et examens et de partager leurs données médicales avec les spécialistes de leur choix ».
« Ce portail sécurisé, accessible également sous forme d’une page Web et d’une application mobile, met en avant une approche centrée sur le patient, en encourageant un suivi préventif et personnalisé qui réduit les risques de complications médicales et favorise une meilleure gestion de la santé », ajoute notre source
Des ressources optimisées et une surveillance épidémiologique de pointe
Le Système de santé national intelligent dispose également d’une couche décisionnelle, « se présentant sous la forme d’un module analytique, intégrant des outils de business intelligence et d’analyse avancée optimisés par l’intelligence artificielle. Grâce à des indicateurs personnalisables et actualisés en temps réel, le ministère de la Santé peut par exemple optimiser la gestion de ses ressources humaines et matérielles, mieux planifier les besoins en soins et répondre de manière agile aux crises de santé publique. En particulier, le SSNI facilite une surveillance épidémiologique de pointe, offrant des données précises et consolidées pour le suivi des tendances de santé et l’élaboration de politiques de santé publique adaptées aux réalités locales ».
« Les données anonymisées recueillies via le SSNI constituent également une ressource précieuse pour la recherche médicale et l’épidémiologie, soutenant des projets scientifiques pour une meilleure compréhension des problématiques sanitaires du pays. Cette base de données contribue à développer une médecine plus personnalisée et permet aux chercheurs de disposer d’un échantillon national pour identifier et analyser les déterminants de la santé au Maroc. En soutenant une recherche proactive, le SSNI contribue à améliorer continuellement les soins offerts et à anticiper les besoins futurs ».
Et notre interlocuteur de conclure : « avec le SSNI, le Maroc se positionne comme un pionnier de la santé numérique en Afrique et dans le monde arabe, en associant innovation technologique et promotion de la santé. Ce système va au-delà de la simple digitalisation : il constitue une réforme en profondeur, un modèle de modernisation qui place la santé et le bien-être de ses citoyens au cœur des priorités nationales ».
