Dessalement, irrigation, énergie éolienne : ce sont les trois piliers d’un projet inédit de production agricole dans la région de Dakhla, réalisé en PPP, où l’Etat dépense 1,5 milliard de DH qu’il va probablement entièrement récupérer au fil des ans, et où 30.000 emplois directs et indirects sont censés être créés. Détails avec Khalid Yaâlaoui, directeur régional de l’Agriculture dans la région Dakhla-Oued Eddahab.
Médias24 : Quel est l’impact de la stratégie Génération Green au niveau de la région Dakhla-Oued Eddahab ?
Khalid Yaâlaoui : Je vais commencer par parler du Plan Maroc vert qui a précédé Génération Green.
Maroc vert a eu des impacts bénéfiques sur le plan économique et sur le plan social. Des résultats très probants ont été obtenus en termes de développement des filières de production, animale ou végétale, et en matière d’organisation de la population, notamment dans les produits de terroir.
La stratégie Génération Green vient préserver les acquis du plan Maroc vert et, en même temps, relever le défi du développement humain.
Maintenant, la priorité est donnée au facteur humain, par exemple à travers la création d’une classe moyenne agricole. Ainsi dans la région Dakhla-Oued Eddahab, des lots ont été attribués dans le cadre du projet agricole de 5.200 ha irrigués par dessalement.
– Vous venez de citer la station de dessalement. Comme disait une personnalité au Maroc, il y a quelques mois, l’agriculture nécessite d’abord de la terre et de l’eau. Ici, dans cette région, il y a la terre, mais il n’y a pas l’eau. Parlez-nous, en quelques mots, de ce projet de 5.200 hectares irrigués situés à proximité de Dakhla, dans la commune de Bir Anzarane.
– Ce projet se trouve à 130 km de Dakhla au nord, dans la commune de Bir Anzarane. C’est un projet qui s’inscrit dans le cadre du modèle de développement des provinces du Sud, lancé par Sa Majesté le Roi en 2016.
C’est un projet novateur, dans la mesure où il fait appel au partenariat public-privé, que ce soit pour la partie dessalement ou pour la partie irrigation du périmètre de plus de 5.000 ha.
Le projet coûte aux alentours de 2,5 milliards de dirhams, avec une contribution de l’Etat de l’ordre de 1,5 MMDH. Il a pour objectif de préserver la nappe existante. Les études ont montré que cette nappe ne peut pas supporter plus de 1.500 ha d’exploitation agricole irriguée. Or, il existe déjà, adossés à la nappe, 1.100 hectares d’exploitations agricoles privées. Et ce chiffre ira certainement vers 1.500 ha. L’utilisation de la nappe arrive donc à son maximum.
– On va y revenir point par point, à présent. Commençons par l’énergie qui va être utilisée pour dessaler l’eau de mer, parce que le dessalement est un processus très énergivore. L’énergie proviendra d’une station éolienne, n’est-ce pas ? Et de ce fait, on suppose que le prix de revient d’un mètre cube d’eau sera probablement inférieur à tout ce qui se fait ailleurs au Maroc en matière de dessalement.
– Logiquement, oui. Effectivement, c’est un projet de dessalement d’eau de mer qui repose sur l’énergie éolienne, qui est très disponible au niveau de la région. Donc, si on parle de composants de projet, il y a d’abord l’installation d’un parc éolien qui va produire aux alentours de 60 MW par an.
Il y a également l’installation de l’unité de dessalement qui va permettre de dessaler 37 millions de mètres cubes par an.
7 Mm3 seront dédiés au renforcement de l’offre en eau potable au niveau de la ville de Dakhla et des environs. Et 30 Mm3 seront réservés pour l’irrigation des 5.000 hectares. L’utilisation de cette énergie verte, qui est abondante au niveau de la région, va nous permettre de produire de l’énergie à moindre coût.
– La station de dessalement doit être maintenant à 60% d’avancement ou 65%…
– En fait l’unité de dessalement est à 35%. Le parc éolien à 88%. Le réseau de canalisations d’irrigation à 70%. Globalement, on tourne autour de 62%.
– Le parc éolien produit donc l’énergie. Celle-ci est transmise à l’unité de dessalement. Elle est utilisée par cette unité pour dessaler l’eau. Ensuite, il y a 130 km de canalisations, de conduites d’irrigation pour transporter cette eau de l’unité de dessalement vers ce nouveau périmètre de 5.200 hectares dans la commune de Bir Anzarane. Alors, quand la station de dessalement sera-t-elle prête ?
– Le démarrage du projet a été effectué fin 2022.
La mise en eau, donc la mise en service, que ce soit de la station de dessalement ou pour le périmètre d’irrigation, est prévue durant le 2e semestre 2025. Donc, on peut espérer une mise en culture à partir de la campagne agricole prochaine.
– Une fois que la station est mise en eau, et que l’eau est transportée et livrée aux agriculteurs du périmètre de 5.200 hectares, il faut combien de temps pour avoir la première production ?
– L’essentiel des cultures qu’on va entamer au niveau de ce périmètre, c’est du maraîchage.
Donc, généralement, c’est entre trois et quatre mois par cycle de culture. On peut supposer que le prochain hiver connaîtra les premières productions.
– Ouvrons une petite parenthèse concernant le périmètre de 1.100 ha qui, lui, est irrigué par la nappe phréatique. Pouvez-vous nous en parler ?
– Actuellement, on exploite au niveau de la région à peu près 1.100 hectares de cultures sous serre, qui sont dédiées à la production des cultures maraîchères, notamment des primeurs.
Parmi les cultures, on trouve la tomate cerise qui donne des niveaux de productivité très importants, dépassant les 140 tonnes l’hectare. On trouve également le melon, qui donne un niveau de productivité consistant, qui dépasse également les 50 tonnes l’hectare.
Et il y a, en petite proportion, la culture de la myrtille avec une productivité de l’ordre de 15 tonnes l’hectare.
– La nappe phréatique se trouve là-bas à quelle profondeur ?
– C’est une nappe profonde. Il s’agit d’une nappe artésienne qui se trouve à une profondeur entre 600 et 700 mètres.
Les pouvoirs publics ont réalisé une étude pour déterminer l’utilisation rationnelle et durable des ressources de la nappe. Et cette étude a montré qu’on ne doit pas dépasser 1.500 hectares pour une utilisation rationnelle.
Nous sommes à 1.100 ha en exploitation. Il y a des demandes. Donc, si on prend en considération les demandes, on a déjà atteint les 1.500 ha.
– Donc, il faut arrêter. Cela a été fait ?
– Cela a été fait, absolument. On ne délivre plus d’autorisation.
– Revenons au périmètre irrigué par eau dessalée de 5.200 hectares, qui n’a rien à voir avec les 1.000 ou 1.500 hectares déjà exploités par ailleurs. Quelles sont les personnes, morales ou physiques, qui vont obtenir des lots dans ce périmètre ?
– En ce qui concerne les 5.200 hectares, ils ont fait l’objet d’un premier appel d’offres. Il s’agit d’un partenariat public-privé.
À l’issue de cet appel d’offres de septembre 2022, 140 lots ont été attribués. En septembre 2024, un deuxième appel d’offres a été lancé en vue d’attribuer 79 autres lots. Le projet a en effet été subdivisé en 219 lots.
Les 140 lots déjà attribués correspondent à peu près à 3.400 hectares. Pour les 79 restants, c’est l’équivalent de 1.788 hectares.
– Peut-on faire une lecture des lots attribués, par catégories de bénéficiaires et par superficies ?
– Sur les 219 lots (superficie totale), il y a 100 petits lots de 5 à 10 hectares dédiés aux jeunes de la région de Dakhla. Uniquement des jeunes et uniquement de la région de Dakhla.
Il y a également 79 lots de taille moyenne, entre 10 et 40 hectares. Il y a 34 lots de grande taille, qui vont de 40 à 100 hectares. Il y a enfin 7 très grands lots qui ont l’obligation de procéder à l’agrégation de la production qui sera obtenue dans les petites superficies.
– Quand on est attributaire d’un lot, quelle est l’étape suivante ?
– Avant de pouvoir commencer à travailler, les attributaires doivent constituer leur dossier. Ce dernier comprend des cautions, aussi bien pour le terrain que pour l’eau d’irrigation. Le terrain est en effet sous forme de location longue durée, entre 20 et 40 ans. Il reste propriété de l’Etat. Les cautions concernent donc la location et le prix de l’eau.
Pour les petits lots, la caution est de 2,5 % du coût d’investissement, et pour les grands lots, c’est 5% du coût d’investissement effectué par le bénéficiaire (*).
– L’adjudicataire paie donc une redevance de 2,5% ou 5% de son investissement, par laquelle il apporte une caution et paie l’eau d’irrigation.
– Lorsque le dossier est complété, on passe à la signature du contrat.
Les attributaires du premier appel d’offres ont commencé depuis le 15 novembre à déposer leur dossier. Donc, on va passer incessamment à la contractualisation.
Une fois qu’il a son terrain, l’adjudicataire commence les travaux, il installe ses serres, son réseau d’irrigation au goutte à goutte pour être prêt le jour J. C’est pour cela que, dès la mise en eau, il suffit de 4 mois maximum pour obtenir la première production.
– Et tout cela va créer combien d’emplois ?
– On s’attend à une création de 30.000 emplois permanents directs et indirects.
– On espère quel tonnage de production et dans quelle catégorie de produits ?
– On table sur une production de 415.000 tonnes de primeurs par an. Et une valeur ajoutée annuelle dépassant légèrement 1 MMDH.
70% à 75% de la superficie seront consacrés aux primeurs. Le reste sera réservé à d’autres cultures, comme les cultures biologiques ou fourragères.
(*) L’investissement est généralement de 600.000 à 1 million de DH par hectare.