Retard et irrégularité des pluies, persistance des chaleurs, des barrages à peine à 30% de leur capacité de remplissage… une valeur moyenne qui connaît des variations considérables selon leur localisation au nord, au centre et au sud du pays. Certes, il a légèrement plu, pratiquement sur tout le pays, au cours des mois de septembre et octobre. Mais de manière insuffisante et inégalement répartie sur les territoires. Et par endroits, sous forme de pluies diluviennes, comme ce fut le cas dans la province de Tata, la nuit du 20 septembre, causant d’importants dégâts humains et matériels.

Ce sont là, exposés brièvement, autant de signes tangibles du dérèglement climatique, à l’origine d’un sentiment d’inquiétude généralisé chez les Marocains qui craignent que le pays ne subisse une sixième année de sécheresse consécutive. Le réchauffement climatique est acté. Depuis le cycle de sécheresse de 1981 à 1985, le Maroc a fini par intégrer dans ses stratégies de développement la sécheresse comme une donnée structurelle. Avec le nouveau cycle de sécheresse en cours, et le stress hydrique dont souffre désormais le pays, les Marocains sont en train d’apprendre à compter, s’évertuant même à trouver, par anticipation, des solutions pour le juguler.

La rédaction de Médias24 a fait état de ces inquiétudes et craintes dans un article paru le 28 novembre 2024, où elle a livré le point de vue éclairant de quelques experts. Le présent reportage vient en complément pour l’appuyer et l’enrichir par les points de vue de ceux qui pâtissent le plus directement du changement climatique, les agriculteurs. La situation climatique qui prévaut actuellement, et qui est à l’origine de ces inquiétudes et craintes, est loin d’être homogène. Elle est même diversement vécue par les agriculteurs selon les zones agro-écologiques du Maroc.

Une enquête rapide est menée pour aller au contact de ces agriculteurs, voir les choses de plus près, leur donner la parole et recueillir leurs ressentis et perceptions. L’enquête, qui associe plusieurs outils (lecture des paysages, entretiens à distance et en direct avec des agriculteurs), a suivi un itinéraire de Meknès à Taroudant et ses environs, sur un transect de plus de 800 kilomètres. Elle a été complétée par des entretiens dans l’Oriental et le sud-est du Maroc.

Tout au long de ce transect se succèdent des paysages variés, différemment façonnés selon les volumes de pluie reçus en automne, et la témérité des agriculteurs à braver l’aléa climatique pour labourer leurs terres ou les laisser en friche.

Le Saïss, l’un des principaux greniers du Maroc, est désigné comme une zone agro-climatique favorable en raison de sa pluviométrie moyenne annuelle de plus 399 mm. Cette moyenne est obtenue d’après un relevé des hauteurs pluviométriques mensuelles (en mm) de 2011-2012 à 2021-2022, effectué au niveau de la ferme pédagogique et calculé par le Pr Abdellah Aboudrar. La pluviométrie des 2022-2023 et 2023-2024, respectivement de 366 et 409 mm, confirme ces valeurs. « Officiellement, c’est un bour favorable, mais en réalité, on est passé au bour intermédiaire », souligne le Pr Abdellah Aboudrar, enseignant-chercheur à l’École nationale d’agriculture). C’est un autre effet du changement climatique.

Officiellement, le Saïss est un bour favorable, mais en réalité, on est passé au bour intermédiaire

Toujours est-il que c’est bien cette pluviométrie qui explique les paysages verdoyants du Saïss, comme le montre ce tronçon à l’orée de la ville de Meknès vers Khémisset. Mais ce n’est peut-être qu’un leurre. Abdeslam Bechti, agriculteur pionnier et militant associatif, qualifie la situation des agriculteurs de motadahwira [détériorée]. « L’État doit venir en aide aux agriculteurs. Avec cette situation, nos enfants ne s’installeront jamais en agriculture. Ils ne pensent d’ailleurs qu’à partir en ville. Les agriculteurs souffrent des crédits qu’ils n’arrivent pas à rembourser ». Il s’agit des crédits bancaires et de ceux contractés auprès des fournisseurs des intrants pour les cultures.

La région du Saïss a connu un développement agricole tiré par l’arboriculture et les cultures maraîchères, les pommes de terre et les oignons essentiellement, destinés au marché, grâce aux eaux souterraines. Mais l’eau souterraine n’est pas une ressource illimitée et inépuisable. Elle dépend du renouvellement des nappes à la suite des chutes de neige sur les montagnes du Moyen Atlas et des pluies qui ne sont pas toujours au rendez-vous. Aussi, chaque année, les puits sont-ils creusés de plus en plus en profondeur à la recherche du précieux liquide. Parallèlement, un secteur bour continue de dépendre complètement des eaux du ciel.

En outre, avec le retard des pluies, les agriculteurs hésitent à semer de peur de perdre leurs semences, nous confie Abdeslam Bechti. Le Pr Abdellah Aboudrar, qui conduit des expériences au niveau de la ferme pédagogique de l’Ecole nationale d’agriculture de Meknès, abonde dans le même sens. « On ne peut semer dans ces conditions d’incertitude. Personnellement, c’est la première fois que je suis allé au-delà du 30 novembre, et je n’ai pas encore semé. Je préfère garder la semence dans son sac, plutôt que de la mettre dans le sol à la merci des insectes et ravageurs ou d’encourir le risque de la voir germer et crever ».

Et Abdeslam Bechti de conclure : « Les pluies du mois de septembre ont fait oublier aux gens l’existence de la sécheresse, mais depuis un mois, il n’y en a plus. Les gens commencent à désespérer. Si cette année s’ajoute aux cinq dernières, ce sera la catastrophe ».

Les gens commencent à désespérer. Si cette année s’ajoute aux cinq dernières, ce sera la catastrophe

En quittant le Saïss et à une dizaine de kilomètres de Sidi Allal Bahraoui, l’observateur attentif peut apercevoir des fermes d’avocatiers récemment plantés. Ces dernières semblent épargnées par le stress hydrique, étant aidées du pompage de l’eau souterraine. La zone côtière et la plaine autour de Rabat-Salé semblent ne pas souffrir des affres climatiques. Mais selon le Pr Mohamed Srairi, dans une intervention à la radio [Médi1], cette région n’a cumulé que 40 mm de pluie au maximum, alors qu’au cours d’une année normale, elle atteint les 200 mm, volume nécessaire pour installer les céréales.

Le voyageur pénètre dans les pays de la Chaouia, puis des R’hamna, et poursuit sa route jusqu’à Taroudant. Sur ce long gradient, que des terres nues où rien n’a poussé ! D’ailleurs, très peu de terres ont été travaillées. Ce qui offre des paysages monotones et désolants que rompent, par-ci par-là, quelques tâches de verdure témoignant d’une agriculture soutenue par l’usage des eaux souterraines.

En parvenant au niveau de la réserve de la biosphère de l’arganeraie, c’est un autre paysage que le voyageur doit scruter pour y déceler les effets du climat. Profitant des dernières pluies, l’arganeraie a revêtu des couleurs vives, bien que certains arbres n’aient pas encore développé leurs feuillages. De loin, on les croirait même morts. Et, en effet, certains ont effectivement rendu l’âme, n’ayant pu survivre à la succession des dernières années de sécheresse. La vie de l’arganeraie oscille entre des scènes de décrépitude, avec des arbres à feuilles en piteux état, et d’autres plus réjouissantes, avec des arbres en pleine vigueur dès qu’il pleut. C’est un arbre sphinx, mais qui a beaucoup souffert ces dernières années. Le niveau de souffrance se mesure à l’aune de la production qui est en baisse vertigineuse et, conséquemment, à celui du prix prohibitif de l’huile d’argan.

Une partie de la réserve de la biosphère est située dans la commune territoriale de Tafraouten, à une quarantaine de kilomètres au nord de Taroudant, destination de ce périple et fin du transect. L’arganeraie est un écosystème qui offre aux populations une variété de produits agricoles qui proviennent de l’oléiculture, la fameuse huile d’argan, de l’élevage des caprins (réputés par ces photos de caprins perchés sur des arbres dont raffolent les touristes) et des céréales cultivées sous les arbres. En raison de cette richesse, les populations ont soumis l’exploitation des arganeraies à une discipline stricte de gestion durable connue sous le nom d’Agdal, actuellement en difficulté. L’Agdal est un système de mise en défens d’une arganeraie, de douar par exemple, tout le temps de la maturation des noix d’argan.

Dans l’arganeraie de la commune territoriale de Tafraouten, située en moyenne montagne, des agriculteurs ont pris le risque de labourer quelques clairières, ces terres obtenues après défrichement ; preuve de l’espoir d’un retour de la pluie que ces agriculteurs nourrissent encore.

En continuant le voyage, on parvient au douar Tigouliane, situé en haute montagne. Un « pays » de la petite hydraulique comme on en trouve une multitude dans cette partie du versant sud du Haut Atlas occidental. L’ eau des sources permet d’entretenir une agriculture irriguée d’orge et de maïs, mais les eaux de pluie demeurent indispensables. La quantité d’eau pourvue par la source n’a pas changé, depuis la petite augmentation de débit causée par le séisme. Mais, sans pluie, les agriculteurs ne peuvent labourer que peu de terre, ce qui est un bon indicateur pour apprécier l’importance de cette petite hydraulique. Car la culture de l’orge obéit à une technique rigoureuse. L’agriculteur procède d’abord à l’Adunkal, irrigation par épandage de l’eau dans les parcelles pour les préparer aux labours, puis au semi. Mais l’eau de source disponible ne permet la préparation que d’une minime partie des terres.

Une semaine auparavant, un orage a déversé sur le pays une bonne quantité d’eau. Encouragés par cet épandage venu du ciel, les agriculteurs ont répondu à l’appel en cultivant d’autres terres. Mais ils savent que la production dépendra de la chute de nouvelles pluies.

Dans ces conditions d’une agriculture très aléatoire, celui qui ne prend pas de risques n’est pas un cultivateur authentique. L’attente de la pluie a rendu les agriculteurs attentifs aux annonces de la météo, mais le doute commence à les gagner. « À chaque fois qu’on nous annonce de la pluie dans le Souss, à Taroudant, on ne voit rien arriver… On commence à ne plus croire en la météo. Tout ce que les gens demandent, c’est R’hamt Allah, la miséricorde de Dieu ». Ici, la pluie est appelée R’hamt.

La quête des avis des agriculteurs se poursuit, suivant un transect virtuel traversant l’Oriental et le sud-est du Maroc. C’est un croissant qui s’étend de Figuig en passant par Bouarfa, les Bni Guil de Tendrara et se poursuit jusqu’à la vallée du Drâa.

Abdallah Halloumi, 76 ans, ami de longue date et interlocuteur privilégié (voir Culture et patrimoine des nomades), évoque la question climatique en ces termes. « Chez les Bni Guil du Maroc oriental, il a plu au mois de septembre et toute la moitié du mois d’octobre. L’herbe a  bien poussé par la grâce de Dieu. Paradoxalement il n’y a plus de cheptel pour la brouter. Les cinq dernières années de sécheresse sont venues à bout de 80% du cheptel des Bni Guil ».

Mais cette herbe n’est pas pour autant perdue, nous apprend ce grand connaisseur de la vie nomade. Elle a profité à des éleveurs transhumants venus des régions voisines, poussés par la sécheresse ou par le froid des montagnes. Abdallah Halloumi rappelle ici le droit de libre accès à la vaine pâture, régi jadis par des pactes pastoraux conclus entre les tribus de pasteurs nomades.

L’herbe a  bien poussé par la grâce de Dieu. Paradoxalement, il n’ y a plus de cheptel pour la brouter. Les cinq dernières années de sécheresse sont venues à bout de 80% du cheptel des Bni Guil

Il poursuit : « Quant à nos éleveurs qui ont perdu leur cheptel, ils se sont transformés en ouvriers agricoles, offrant un réservoir de main-d’œuvre aux grandes fermes des dattes Majhoul à Boudnib« . C’est la pire condition dans laquelle peut échoir un nomade : devenir ouvrier dans des entreprises d’agro-business entièrement tournées vers l’exportation.

Dans le ksar Tissergate, situé dans l’oasis de Ternata à environ 7 kilomètres de la ville de Zagora dans la vallée du Drâa, le Pr Hind Ftouhi, sociologue à l’Institut national d’aménagement et d’urbanisme (INAU), a interrogé une habitante prénommée Latifa. Voici un résumé de son entretien :

« Le ksar Tissergate souffre depuis plusieurs années des effets de la sécheresse. De nombreux agriculteurs ont cessé de cultiver leurs jnan (c’est ainsi que les oasiens appellent leurs terres de culture) en raison du manque d’eau. Le paysage est aride, le sol est nu et marqué par des fentes de dessiccation, tandis que les palmes au sommet des palmiers commencent à jaunir. Seuls les jnan, équipés de puits suffisamment profonds, parviennent à maintenir une activité agricole et d’élevage ».

La situation a-t-elle changé après les dernières pluies ? Latifa répond : « Lors des crues, il a beaucoup plu. Mais depuis, plus rien. Ces crues ont alimenté l’oued Drâa, mais pas suffisamment pour remplir les séguias qui acheminent l’eau vers les jnan de notre ksar. Une fois les crues passées, l’eau s’est de nouveau faite rare ».

Grâce à ces précipitations, il y a de la verdure, kayna lkhdora [les légumes sont aussi disponibles]. Certains palmiers, qui étaient sur le point de crever, ont pu se régénérer. Cette verdure a permis à ceux qui possèdent du bétail de nourrir leurs animaux. Ils font des coupes d’herbes dans les jnan pour les alimenter.

Une fois les crues passées, l’eau s’est de nouveau faite rare

« Les gens n’ont pas labouré leurs terres (nass mahertouch) pour les semer ensuite de céréales ou de maraîchage, qui sont pourtant essentiels pour nous. Pas de luzerne non plus pour nourrir les animaux. Les dernières pluies, bien qu’abondantes, n’ont pas suffi à remplir les puits, déjà à sec. Seuls ceux qui disposent de forages ou qui ont les moyens de creuser plus profond continuent à exploiter leurs jnan« , précise Latifa.

Comment conclure après cette vue d’ensemble des effets de la situation climatique qui prévaut au Maroc sur l’agriculture et les agriculteurs ?

Même s’il n’y pas une uniformité des situations dans les régions citées, quelques tendances se dégagent. La sécheresse qui a sévi pendant cinq années a négativement impacté l’élevage des zones pastorales, l’état et la productivité de l’arganeraie et du palmier dattier, le niveau des nappes phréatiques et celui de remplissage des barrages. Les pluies automnales de cette année ont ramené la verdure et donné de l’espoir aux agriculteurs que nous avons rencontrés.

Ils sont dans l’attente de nouvelles pluies qui tardent à venir, et vivent par conséquent dans la crainte d’une sixième année de sécheresse. Tous souffrent de cette situation, bien qu’à des degrés variables. Les pluies automnales ont encouragé bon nombre d’entre eux à se lancer dans la campagne agricole. Des terres ont été labourées et semées. Mais le retard du retour des pluies fait planer le doute sur le sort des cultures installées. Si bien que tous vivent en ce moment dans l’expectative…