Tout au long de la route entre Biougra et Belfaâ, se succèdent des kilomètres de serres quasiment collées les unes aux autres. Le plastique de certaines a jauni au soleil, alors que d’autres sont flambants neufs avec des structures métalliques rutilantes. On est au cœur de l’usine nationale à exportation de tomates et de plus en plus de fruits rouges et bleus.
En regardant à l’intérieur de ces imposants tunnels ou serres canariennes, étalées sur plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, ce n’est plus tellement les plants de tomates accrochés à un savant enchevêtrement de fils tendus sous le poids des fruits ronds que nous voyons, mais bien des arbustes plantés non pas en pleine terre mais dans des pots en plastique noir de 25 à 40 litres.
La myrtille ultime parade au déclin de la tomate ?
Une culture autrement plus sophistiquée que la tomate, nécessitant en plus de stations de réfrigération in situ, un fort taux d’acidité et de drainage des sols ainsi que des apports significatifs de matières organiques condamnant les agriculteurs non seulement à apporter régulièrement la fertilité à leurs plants, mais elle exige aussi de changer de dispositifs régulièrement après quelques années de pleine production.
Sur la route, on rencontre parfois des centaines de cadavres d’arbustes desséchés, tout comme leur terreau, abandonnés contre les serres. Un substrat composé d’un mélange de tourbe, de fibres de coco et de perlite. C’est ce qui reste des récoltes précédentes. Avec 4.000 plants de myrtilles en moyenne par hectare, l’image de ces ‘déchets’ peut être saisissante, surtout si l’on sait que pour les maintenir dans des conditions optimales, ces plants, aujourd’hui morts, ont dû être gardés dans l’humidité durant toute leur courte vie.
Récemment introduite dans le Souss, contrairement au Gharb et au Loukkos, pionniers de cette culture au Maroc, les fruits rouges et surtout la myrtille consomment relativement moins d’eau que les plants de tomates, mais craignent le stress hydrique et la salinité de l’eau. Il leur faut en effet, être plus régulièrement irrigués mais avec une consommation moyenne de 10.000 tonnes d’eau par an et par hectare contre plus du triple pour la tomate.
Confrontée au problème d’assèchement de sa nappe, ce n’est donc pas un hasard que la région du Souss commence massivement à se convertir à ce nouvel or rouge et bleu dont les prix à la tonne sont 5 à 10 fois supérieurs à ceux de la tonne de tomate.
Cette tendance ayant commencé dans le Souss à partir de la fin des années 2010 tend à se maintenir, voire à s’accélérer. D’ailleurs, durant la saison 2023-2024, l’essentiel de la production et l’exportation de myrtilles nationales se font dans la région, supplantant ainsi les régions de production historiques.
«Avec les problèmes rencontrés par la tomate au Maroc, de plus en plus d’agriculteurs se sont orientés vers les fruits rouges, notamment la myrtille», affirme un exportateur national rencontré dans une station de conditionnement à Aït Melloul. Et d’ajouter «Avec les charges de la couverture sociale, la TVA qui a été instaurée sur tous les intrants, leur inflation, en plus du coût de l’énergie et de l’eau, on n’est plus compétitifs sur la tomate. Mieux vaut se reconvertir sur la framboise ou la myrtille».
Plus d’accompagnement public
Pour lui, que se soit pour le stress hydrique que pour la rentabilité de la tomate, les problèmes rencontrés en Europe, ou encore les virus et parasites de plus en plus fréquents sur la tomate poussent les agriculteurs à se convertir. «Les subventions qui ont été accordées pour relancer la production de tomates n’ont pas suffi à enrayer la tendance». Et d’ajouter: «Aujourd’hui, que ce soit la tomate ou les fruits rouges, ce sont les grosses compagnies internationales qui gagnent. Elles nous vendent les semences, plants et intrants, le plus souvent sans accompagnement de la part de l’Etat, ce qui nous rend plus exposés aux épidémies et aux pertes alors que les fournisseurs étrangers gagnent à tous les coups».
Selon lui, même avec la subvention accordée par l’Etat pour la culture de tomates de 70.000 dirhams/ha sous serre et 10.000 DH/ha pour la tomate en plein champs, soit quasiment 10% du coût annuel de la saison, cela ne va pas changer la donne. «Ce qu’il nous faut, c’est plus de l’accompagnement technique et un meilleur contrôle des semences et plants de la part de l’ONSSA, et d’une manière plus large un meilleur accompagnement et une meilleure écoute des besoins des agriculteurs par les autorités».
Pour cet agriculteur ayant opté pour l’investissement agricole en Mauritanie, le savoir-faire développé par les agriculteurs du Souss ne demande qu’à être accompagné par l’Etat pour le bénéfice de la région et du Maroc. «En Mauritanie, les agriculteurs marocains produisent de la carotte, de la pomme de terre, des tomates, de la pastèque, etc… Ils reçoivent énormément de facilités de la part du gouvernement local. S’il n’y avait pas de droits de douane imposés par le Maroc, ces marchés pourraient même accueillir une partie de la production de primeurs mauritaniens, comme l’épisode de la pastèque de janvier de l’année dernière».
Une migration Sud-Sud qui semble aujourd’hui un fait social tout à fait banalisé dans le Souss qui accueille par ailleurs une partie de plus en plus importante de travailleurs subsahariens attirés par l’importante demande de main d’œuvre agricole, consécutive à la reconversion vers des cultures qui demandent plus de travail, et de préférence, pas cher.
Entre reconversion des cultures, l’arrachage de l’orangeraie ou carrément migration de certains investisseurs agricoles du Souss vers la Mauritanie, c’est bien toute l’agriculture de cette région qui est en mutation.