Au cours des derniers jours, la police française a arrêté plusieurs « influenceurs » algériens pour incitation à la violence et au meurtre, visant principalement leurs concitoyens résidant en France.

Vendredi 3 janvier, la police de Brest, dans le nord-ouest de la France, a arrêté un premier influenceur algérien connu sous le nom de « Zazou Youssef ». Il est accusé d’avoir incité publiquement au meurtre et d’avoir encouragé des attaques sur les sols français et algérien. Âgé de 25 ans, « Zazou Youssef » est originaire de l’ouest de l’Algérie et faisait l’objet d’une OQTF (Obligation de quitter le territoire français) après le rejet de sa demande de renouvellement de titre de séjour par les autorités locales.

Arrivé en France en 2020 dans le cadre d’un regroupement familial après son mariage avec une Française, il est suivi par plus de 400.000 personnes sur TikTok, où il s’adresse principalement à la communauté algérienne dans l’Hexagone.

Dans une vidéo publiée la veille du Nouvel An, il a appelé à s’en prendre aux manifestations prévues début 2025 par des opposants au régime algérien en France. Il a décrit ces manifestants comme des « ennemis de l’Algérie » et a encouragé leur « élimination ». Il a également exhorté ses abonnés à envisager des attaques en France si le gouvernement français entreprenait de protéger ces opposants.

Selon un communiqué de la procureure de Brest, Camille Miansoni, « Zazou Youssef » a été placé en détention provisoire et sera jugé le 24 février pour « des faits d’apologie d’acte de terrorisme et de provocation à la haine et à la violence » ». En cas de condamnation, il risque jusqu’à sept ans de prison et une amende de 100.000 euros. Le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a déclaré : « L’influenceur algérien ‘Zazou Youssef’ qui appelait sa communauté à commettre des attentats en France, devra répondre de ses actes devant la justice ».

Un autre influenceur, connu sous le pseudonyme « Imad Tintin », également sous OQTF, a été arrêté dans la même journée à Grenoble, dans le sud-est de la France. Âgé de 31 ans, il est accusé d’avoir publié des vidéos incitant à des actes de violence, notamment des appels à « brûler vif, tuer et violer sur le sol français », selon une capture d’image reprise par Bruno Retailleau, qui a dénoncé des propos « ignobles ». L’affaire a été requalifiée en « provocation directe à un acte de terrorisme ».

Un troisième cas à Montpellier

Un troisième influenceur algérien a été signalé à Montpellier. Le maire de la ville, Michaël Delafosse, a alerté les autorités judiciaires après avoir pris connaissance d’une vidéo où cet influenceur, nommé « Doualamen », incitait à « torturer et tuer » Mohamed Tajdite, un militant algérien vivant en Algérie. Ce dernier est connu pour ses critiques ouvertes contre le régime algérien et a été emprisonné à plusieurs reprises pour des accusations telles que « atteinte à la sécurité nationale » et « incitation au désordre ».

Chawki Benzahra, l’une des cibles des influenceurs arrêtés

À la suite de ces arrestations, Chawki Benzahra, lui aussi opposant politique algérien ciblé par ces appels à la violence, a déclaré que « l’affaire ne concerne pas des cas isolés, mais plutôt une campagne d’intimidation systématique lancée par le régime algérien contre la France en raison de ses positions sur plusieurs questions régionales, notamment celle du Sahara ».

Benzahra a affirmé, dans une interview accordée à la chaîne CNews, que la majorité des menaces qu’il reçoit ne proviennent pas d’Algérie, mais du sol français. Selon lui, le régime algérien a lancé une « importante campagne médiatique relayée par des influenceurs, notamment sur les plateformes numériques en France ». Ces influenceurs, estimés à des milliers, bénéficient d’une grande visibilité et d’un soutien financier, permettant aux plus influents d’occuper le devant de la scène.

L’opposant algérien a appelé les autorités françaises à agir avec fermeté. « Il est crucial d’octroyer au ministre de l’Intérieur français, Bruno Retailleau, les moyens législatifs nécessaires pour agir efficacement », a-t-il souligné, insistant sur la nécessité de doter le ministère des outils juridiques adaptés pour contrer ces menaces. « Un seul homme ne peut pas accomplir grand-chose sans un cadre juridique adéquat ».

Il a également soulevé des questions sur la mosquée de Paris, qu’il accuse de jouer un rôle ambigu. « Il serait pertinent d’examiner le rôle de la mosquée de Paris, qui, selon certaines allégations, accueille et finance ces influenceurs », a-t-il déclaré. Benzahra a critiqué les liens réguliers entre le recteur de la mosquée et le président algérien, affirmant : « Il n’est pas acceptable qu’un individu, perçu comme un agent d’influence de la junte militaire algérienne, soit à la tête de la mosquée de Paris et que celle-ci soit utilisée comme un outil de déstabilisation contre la France ».

Enfin, Benzahra a exhorté la classe politique française à réagir face à cette situation. « Il est impératif que la classe politique française assume ses responsabilités en mettant fin à une certaine complaisance, voire complicité, envers le régime algérien ». Il a particulièrement critiqué « une partie de la gauche et de l’extrême gauche », citant Rima Hassan, qui continue de qualifier l’Algérie de « mecque des révolutionnaires et de la liberté ». Benzahra a conclu que des centaines d’Algériens sont actuellement emprisonnés pour avoir exprimé leurs idées, citant l’exemple récent de Boualem Sansal détenu dans les geôles algériennes depuis novembre dernier.

Boualam Sansal, victime de la rancune de la junte algérienne

En ce qui concerne le sort de cet écrivain franco-algérien, le chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot a émis dimanche 5 janvier des  « doutes » sur la volonté d’Alger de respecter la feuille de route des relations bilatérales franco-algériennes.

« Nous avons en 2022 […] rédigé une feuille de route […], nous tenons à ce [qu’elle] puisse être suivie », a déclaré le ministre des Affaires étrangères lors d’un entretien sur la radio privée RTL.

« Mais nous observons des postures, des décisions de la part des autorités algériennes qui nous permettent de douter de l’intention des Algériens de se tenir à cette feuille de route. Parce que pour tenir la feuille de route, il faut être deux », a-t-il ajouté.

Jean-Noël Barrot s’est déclaré, « comme le président de la République, très préoccupé par le fait que la demande de libération adressée par Boualem Sansal et ses avocats a été rejetée ».

Critique du pouvoir algérien, l’écrivain de 75 ans, né d’un père d’origine marocaine et d’une mère algérienne, est incarcéré depuis la mi-novembre pour atteinte à la sûreté de l’Etat, et se trouve dans une unité de soins depuis la mi-décembre.

« Je suis préoccupé par son état de santé et […] la France est très attachée à la liberté d’expression, la liberté d’opinion, et considère que les raisons qui ont pu conduire les autorités algériennes à l’incarcérer ne sont pas valables », a souligné Jean-Noël Barrot.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune avait évoqué pour la première fois, dimanche dernier, l’arrestation de l’écrivain à la mi-novembre à Alger, le qualifiant d' »imposteur » envoyé par la France.

L’auteur de 2084 La fin du monde, naturalisé français en 2024, est poursuivi en vertu de l’article 87 bis du Code pénal, qui sanctionne « comme acte terroriste ou subversif, tout acte visant la sûreté de l’Etat, l’intégrité du territoire, la stabilité et le fonctionnement normal des institutions ».

« Nous souhaitons entretenir les meilleures relations avec l’Algérie […], mais ce n’est pas le cas aujourd’hui », a déploré le ministre français.

« Une relation complexe entre la France et l’Algérie, marquée par des crises et des incompréhensions » (Ahmed Faouzi)

Dans une analyse des relations franco-algériennes, l’ancien ambassadeur et chercheur en relations internationales décrit une histoire mouvementée et complexe. « L’histoire entre la France et l’Algérie est une accumulation de crises et d’incompréhensions« .

Ahmed Faouzi rappelle que la France a non seulement façonné l’Algérie dans son histoire, mais aussi dans sa géographie. « La France a cru que ce pays qu’elle a hérité de la défaite de l’empire ottoman allait rester ad vitam un département français ». Cependant, l’élan indépendantiste dans des pays voisins comme le Maroc et la Tunisie a contribué à déclencher une guerre de libération sanglante en Algérie. « Cette guerre a laissé des traces indélébiles dans la mémoire aussi bien des Français que des Algériens », souligne l’ancien ambassadeur.

Après l’indépendance, les choix politiques faits par les militaires algériens n’ont pas permis d’apaiser les tensions. « Revanchards, les militaires algériens ont toujours opté pour la confrontation en adoptant une politique de tension permanente au niveau bilatéral comme au niveau international ». Ahmed Faouzi explique que l’Algérie indépendante a choisi de « déverser en France tout ce qu’elle ne voulait plus voir en Algérie : les colons, les harkis et les juifs algériens devenus indésirables« .

Selon lui, les généraux algériens ont imposé un choix brutal à leur population : « le bateau ou le cercueil », avec pour objectif d’accaparer toutes les richesses laissées par la France, qu’elles soient agricoles, industrielles ou liées aux ressources en gaz et en pétrole.

Malgré les ressources considérables à leur disposition, Ahmed Faouzi estime que « toutes les politiques menées par les généraux furent des échecs cuisants aussi bien au niveau interne qu’au niveau des relations bilatérales avec Paris ». En dépit des avantages accordés par la France aux différents gouvernements algériens depuis l’indépendance en 1962, l’Algérie a adopté une politique de « surenchère permanente pour obtenir toujours davantage ».

Le chercheur pointe également le régime algérien pour son incapacité à offrir des perspectives à sa jeunesse, obligeant nombre d’Algériens à envisager l’émigration vers la France. « Pour l’obtention des visas, les Algériens sont plus favorisés que d’autres nations, permettant ainsi à de nombreux jeunes de ne penser qu’à émigrer vers l’Hexagone ». Il accuse aussi les militaires algériens de désigner systématiquement la France comme responsable de leurs échecs.

« Toute la politique française menée à ce jour a mené à l’impasse que nous observons aujourd’hui », précise l’ancien ambassadeur, tout en admettant que la France porte une part de responsabilité dans cet échec.

La mosquée de Paris : un symbole détourné

Notre interlocuteur s’est également s’attardé sur l’histoire de la grande mosquée de Paris, construite par des artisans marocains selon les traditions du Royaume et inaugurée par le sultan Moulay Youssef en 1926. « Cette mosquée, offerte à l’Algérie indépendante par la France, est devenue un outil au service du régime algérien », accuse-t-il. Il déplore le fait qu’elle soit utilisée comme un soutien à « tous les influenceurs qui en veulent à la France ».

En conclusion, Ahmed Faouzi souligne que la relation entre la France et l’Algérie reste marquée par une méfiance mutuelle et des politiques inadaptées des deux côtés. Pour lui, un changement de paradigme est nécessaire en vue de sortir de cette impasse et de bâtir une relation plus équilibrée et constructive.