L’évaporation des eaux s’est intensifiée au cours des dernières décennies sous l’effet de l’augmentation des températures moyennes. Ce ne sont pas uniquement les barrages qui en pâtissent. Les bassins ou bassines d’irrigation, où sont stockées des ressources autrefois protégées dans les nappes phréatiques avant leur extraction, subissent également des pertes significatives dues à ce phénomène naturel.
Si l’évaporation des eaux des barrages est estimée à environ 140 millions de mètres cubes par an, ce chiffre semble dérisoire face à l’ampleur des pertes enregistrées dans les bassins d’irrigation. Ces derniers, majoritairement situés dans des zones plus exposées aux températures élevées et à un important déficit pluviométrique, subissent des niveaux d’évaporation bien plus conséquents.
Selon une récente étude, présentée par Mokhtar Bzioui, expert international en gestion des ressources en eau, lors de la 2e édition des Assises nationales de la régionalisation avancée, environ 950 millions de mètres cubes d’eau s’évaporent chaque année à partir des bassins d’irrigation, dont la majorité sont situés dans la région de Béni Mellal-Khénifra.
Réalisée en collaboration entre l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et le Massachusetts Institute of Technology (MIT), cette étude met en lumière l’ampleur des pertes hydriques dues à l’évaporation et souligne la nécessité d’adopter des solutions innovantes pour préserver les ressources en eau, particulièrement dans les zones fortement impactées.

Plus de 200.000 bassins d’irrigation recensés dans le pays
Il existe deux principaux systèmes pour stocker l’eau en vue de la réutiliser pour irriguer les terres agricoles. Le premier consiste à recueillir l’eau de pluie ruisselant des collines. Dans ce cas, il s’agit d’une retenue collinaire. Le deuxième est appelé retenue de substitution ou bassin.
C’est un réservoir qui est creusé dans le sol puis tapissé d’une bâche en plastique et entouré de digues. L’eau est pompée soit dans les rivières, soit directement dans la nappe phréatique superficielle qui se remplit pendant l’hiver lorsqu’il pleut. Ces réservoirs sont de tailles diverses et peuvent stocker des centaines de mètres cubes d’eau.
Pour un bassin d’irrigation d’un volume de 1.500 m3, « il faut débourser pas moins de 30.000 DH », nous explique un agriculteur. « Il faut d’abord creuser le sol (2.500 DH), puis installer la bâche en plastique (2.500 DH). Mais ce sont l’acquisition du moteur et de la pompe qui représentent les dépenses les plus importantes », précise-t-il.

Selon l’étude précitée, 227.042 bassins d’irrigation sont recensés dans le pays, dont plus de la moitié dans la région de Béni Mellal-Khénifra :
– Béni Mellal-Khénifra : 107.245 ;
– Tanger-Tétouan-Al Hoceima : 55.279 ;
– Marrakech-Safi : 34.820 ;
– Rabat-Salé-Kénitra : 7.342 ;
– Souss-Massa : 7.041 ;
– Fès-Meknès : 5.701 ;
– Casablanca-Settat : 3.884 ;
– L’Oriental : 2.464 ;
– Laâyoune-Sakia El Hamra : 1.219 ;
– Dakhla-Oued Ed-Dahab : 896 ;
– Guelmim-Oued Noun : 852 ;
– Drâa-Tafilalet : 299.
Une méthode qui ne fait pas l’unanimité
« Le recours aux réservoirs de stockage d’eau, qu’ils soient collectifs au niveau des périmètres d’irrigation ou individuels dans les exploitations agricoles, est généralement dicté par de nombreuses considérations”, assure à Médias24 la direction de l’Irrigation et de l’aménagement de l’espace agricole, relevant du ministère de l’Agriculture.
“Ces réservoirs sont indispensables pour créer des réserves tampon afin de garantir l’adéquation entre l’offre et la demande en eau, pour assurer la décantation des eaux chargées et pour réduire les risques d’approvisionnement en cas de pannes”, explique la même source.
Sauf qu’en période de sécheresse, ces bassins sont alimentés à longueur de journée par les eaux des nappes phréatiques qui ne se renouvellent plus assez pour maintenir un certain équilibre entre l’offre et la demande. D’après les agriculteurs que nous avons sondés, il s’avère que si les bassins sont toujours pleins, c’est parce que les cultures irriguées, à l’instar des maraîchers, nécessitent des rondes d’irrigation, surtout lorsqu’ils sont irrigués grâce au système de goutte-à-goutte.
L’irrigation d’une superficie cultivée ne se fait pas en même temps, mais par ronde. “Nous devons donc puiser dans ces bassins tout au long de la journée pour irriguer l’ensemble de la parcelle”, nous explique l’un d’entre eux.
Or, un bassin, qui n’est pas protégé du soleil et toujours plein, favorise l’évaporation. D’où le fait que cette méthode est loin de faire l’unanimité. « Cette pratique est, en principe, illégale puisqu’elle prive les autres de leur droit à l’eau. De plus, elle aggrave la perte et le gaspillage de cette ressource précieuse à cause de l’évaporation », déplore Mohammed Said Karrouk, climatologue et professeur universitaire.
En effet, d’après l’étude susmentionnée, le volume total perdu en raison de l’évaporation est de l’ordre d’environ 950 millions de m3 (Mm3), soit l’équivalent d’un grand barrage, comme celui d’Ahmed El Hansali :
– Béni Mellal-Khénifra : 608,3 Mm3 ;
– Tanger-Tétouan-Al Hoceima : 88,2 Mm3 ;
– Marrakech-Safi : 144,3 Mm3 ;
– Rabat-Salé-Kénitra : 15,9 Mm3 ;
– Souss-Massa : 21,9 Mm3 ;
– Fès-Meknès : 27,04 Mm3 ;
– Casablanca-Settat : 7,5 Mm3 ;
– L’Oriental : 6,08 Mm3 ;
– Laâyoune-Sakia El Hamra : 11,05 Mm3 ;
– Dakhla-Oued Ed-Dahab : 8,1 Mm3 ;
– Guelmim-Oued Noun : 7,7 Mm3 ;
– Drâa-Tafilalet : 2,6 Mm3.
Le bassin d’Oum Er-Rabia, exemple des dérives liées aux bassins d’irrigation
Dans les faits, ce n’est pas une surprise que la région de Béni Mellal-Khénifra soit la plus touchée par cette problématique. Plusieurs facteurs y contribuent. Au-delà de la hausse des températures moyennes, il s’agit de la région qui compte le plus de bassins d’irrigation au Maroc car le déficit pluviométrique y est important et le bassin d’Oum Er-Rabia, dont elle relève, n’a jamais connu une sécheresse aussi intense.
Pour preuve, parmi les dix bassins hydrauliques du Royaume, l’Oum Er-Rabia est le seul à avoir enregistré un déficit au cours de l’année hydrologique écoulée. “En 2023-2024, le volume des ressources en eau dans les barrages a enregistré un minimum de 704 millions de m³, contre une moyenne normale de 2,89 milliards de m³”, précise le ministère de l’Équipement et de l’Eau.

« Le déficit des apports hydriques au niveau des barrages du bassin a enregistré ces dernières années respectivement 38%, 54%, 55%, 77%, 67%, et 74%, par rapport à la moyenne annuelle normale, ce qui a eu un impact négatif sur le taux de remplissage des barrages”, ajoute la même source.

C’est justement l’absence de dotation agricole à partir des barrages du bassin d’Oum Er-Rabia, notamment les édifices d’Ahmed El Hansali et de Bin El Ouidane, qui pousse les agriculteurs à pomper l’eau des nappes phréatiques, afin d’irriguer des arbres fruitiers (agrumes, grenadiers, oliviers…) et d’autres cultures qui nécessitent un apport en eau important, à l’image de la betterave sucrière ou encore des cultures céréalières.
« Cette pratique explique pourquoi le bassin d’Oum Er-Rabia est asséché, malgré qu’il soit le 2ᵉ plus grand bassin en ressources en eau au Maroc”, regrette le Professeur Mohammed Said Karrouk. « Le volume des eaux souterraines dans le bassin atteint annuellement 528 millions de mètres cubes et souffre d’une surexploitation. Un déficit de 134 millions de mètres cubes par an est enregistré au niveau des nappes phréatiques en l’absence d’équilibre entre le volume d’extraction et l’eau exploitable”, corrobore le ministère de l’Équipement et de l’Eau.
Ainsi, le déficit pluviométrique encourage l’extraction de l’eau à partir des aquifères. Ce qui augmente l’évaporation des ressources de la nappe qui sont stockées dans les bassins d’irrigation, en plein air. Un cercle vicieux dont les solutions pour en sortir ne sont pas légion.
Une couche d’huile en surface
Au niveau des barrages, des solutions pour réduire l’évaporation des eaux ont été mises en place, notamment à travers l’installation de panneaux solaires flottants pour réduire l’évaporation et produire de l’énergie solaire. Cela dit, « Les panneaux solaires n’empêchent pas l’évaporation. Il est possible qu’ils l’augmentent en raison de la chaleur supplémentaire qu’ils génèrent », prévient Mohammed Said Karrouk.
S’agissant des bassins d’irrigation, l’une des solutions proposées est de créer des bassins souterrains pour éviter d’exposer l’eau aux rayons du soleil. Mais pour notre interlocuteur, « au lieu de les stocker dans des bassins souterrains, il serait préférable de les laisser là où elles étaient, dans les nappes phréatiques avant leur pompage ».
« Une méthode qui pourrait être efficace pour les bassins est l’application d’une couche d’huile en surface, mais cette solution n’est pas applicable aux barrages », assure-t-il. Concrètement, l’huile forme une barrière qui empêche les molécules d’eau de s’évaporer directement dans l’air, ce qui pourrait aider à conserver l’eau dans les bassins.
En outre, il est impératif de contrôler l’utilisation de l’eau, notamment dans le secteur agricole. « Nous devons espérer que l’eau revienne du ciel, afin de reconstituer les nappes phréatiques et de remplir les barrages. Mais la surveillance et le contrôle de l’utilisation de l’eau sont essentiels, afin d’éviter de nous retrouver dans la même situation à l’avenir”, espère M. Karrouk.
Toutefois, cela ne sera possible que si la loi permet de telles actions. « Aujourd’hui, l’utilisation de l’eau à des fins agricoles échappe à toute régulation législative. La loi initiale 10/95 intégrait l’agriculture, mais les articles relatifs à son application n’ont jamais été mis en œuvre. Quant à la loi 36/15, elle ignore tout simplement l’agriculture », conclut-il.