15 millions d’euros sur trois ans avec un investissement direct dans la société sportive. Tel est l’accord de principe conclu entre Bin Zayed Petroleum et l’ancien président Saïd Hasbane, de nouveau candidat à la présidence du Raja Club Athletic.

Pour l’instant, cet accord demeure un projet, dont le sérieux a été attesté par Saïd Hasbane dans une interview accordée à Infosports.ma, lors de laquelle il a présenté une lettre d’engagement signée par la société émiratie, à Rome le 31 janvier 2025.

Toutefois, la faisabilité de cette opération suscite des interrogations pour deux raisons principales. L’une relève de la candidature avortée de Saïd Hasbane et l’autre de la légalité de l’opération.

En effet, l’assemblée générale prévue initialement le 5 janvier, lors de laquelle Saïd Hasbane comptait être élu, a été soudainement annulée. Le comité du club a finalement décidé d’activer l’article 23 du règlement intérieur du club, selon lequel « en cas de vacance du poste de président, il est remplacé par le premier vice-président […] en attendant la tenue de la prochaine assemblée générale ordinaire, durant laquelle un nouveau comité est élu pour un nouveau mandat ».

C’est ainsi que le premier vice-président du club, Abdallah Birouaine, avocat au barreau de Casablanca, vient remplacer le démissionnaire Adil Hala, bouleversant le calendrier électoral et mettant en suspens la candidature de Saïd Hasbane.

D’autre part, la légalité même de l’opération proposée par l’ex-président du Raja est débattue. Selon lui, la société basée à Dubaï est prête à injecter 5 millions d’euros par an dès cette saison 2024-2025, déjà entamée, dans le but d’assainir la situation du club.

Ensuite, pour les saisons 2025-2026 et 2026-2027, la société, dont le président et fondateur est Sheikh Khaled Bin Zayed Al Nahyan, membre de la famille régnante des Émirats arabes unis, et dont le COO (directeur des opérations) est Fahd El Bahja, un investisseur italo-marocain, prévoit de jouer un rôle de “partenaire actif”, au-delà du sponsoring, en investissant directement dans la société sportive du club.

Contactée par nos soins pour confirmer et détailler son projet d’investissement dans le club des Verts, la société émiratie n’avait pas donné suite à nos sollicitations à l’heure où nous écrivions ces lignes.

Mais la question qui se pose est de savoir si la législation nationale permet à une entreprise étrangère d’investir dans une société sportive marocaine ? Si certains expriment des doutes, deux experts sollicités par Médias24 assurent qu’aucun texte ne l’interdit.

“Le contexte reste un frein majeur”

Selon une source au sein du comité du Raja Club Athletic, contactée par nos soins, “le législateur marocain ne prévoit aucune disposition interdisant aux sociétés étrangères d’investir dans les sociétés sportives marocaines”.

Une analyse partagée par Me Mehdi Ezzouate, avocat au barreau de Casablanca et spécialiste en droit du sport. Également joint par Médias24, l’avocat précise que si aucun obstacle juridique n’existe dans les textes, le contexte, lui, reste un frein majeur.

Selon Me Mehdi Ezzouate, “les clubs restent sous la pression de leur public, qui perçoit l’ouverture aux investisseurs étrangers comme une ‘vente’ de leur club. Pourtant, la loi n° 30.09 relative à l’éducation physique et aux sports ne prévoit pas une transformation des associations en sociétés, mais plutôt la création d’une société indépendante dont l’association sportive est actionnaire. Cette société est liée à l’association par une convention renouvelable de dix ans”.

Cette restriction de la durée de la convention entre l’association et la société sportive fait partie des “éléments inquiétants qui entravent l’entrée de capitaux étrangers” dans les sociétés sportives marocaines. C’est ce que conclut une étude scientifique marocaine publiée en juin 2024 dans la revue académique African Scientific Journal qui porte sur “Les investissements directs étrangers dans le sport : le cas des clubs marocains de football”.

Cette étude, coécrite par le doctorant Yasser El Mekki Rachidi et l’enseignant-chercheur Abderrahim Rharib, examine les limites et les enjeux des investissements étrangers dans le secteur sportif marocain. Il en ressort que plusieurs obstacles freinent les investissements étrangers dans le football au Maroc. Les auteurs de l’étude identifient cinq facteurs majeurs qui entravent cette dynamique.

Barrières multiples

Tout d’abord, les facteurs historiques jouent un rôle déterminant. Depuis des décennies, le financement du sport au Maroc repose sur l’État ou de grands établissements publics tels qu’OCP ou la CDG. Cette culture de dépendance vis-à-vis des fonds publics est profondément ancrée et, bien qu’elle commence à évoluer, elle reste un frein majeur à l’intégration de l’investissement privé, notamment étranger, dans le secteur sportif.

En parallèle, les auteurs de l’étude relèvent des facteurs juridiques et législatifs qui constituent un autre obstacle. En vertu de la législation actuelle, l’association sportive doit détenir au moins un tiers du capital et des droits de vote dans la société sportive, limitant ainsi le contrôle que peuvent exercer les investisseurs étrangers. Cette restriction empêche les investisseurs de mettre en œuvre pleinement leur vision, contribuant ainsi à une certaine stagnation.

De plus, comme cité plus haut, la limitation de la durée de la convention entre l’association et la société sportive à 10 ans représente un autre frein pour les investisseurs étrangers. Ces derniers, à la recherche de partenariats durables, trouvent cette durée trop courte pour garantir la sécurité et la rentabilité de leur investissement.

Les facteurs de gestion représentent également une contrainte importante. Selon ladite étude, de nombreux clubs souffrent encore d’une gestion archaïque, ce qui limite la capacité des clubs à attirer des investisseurs étrangers. De plus, pour négocier et exécuter des partenariats internationaux, des compétences stratégiques et une bonne gestion des relations sont essentielles. La pénurie de ces compétences dans les clubs marocains limite leur potentiel à boucler ce type d’investissements.

D’un point de vue économique et commercial, l’étude met en évidence l’opacité financière qui persiste au sein des clubs. Cette situation crée une atmosphère d’incertitude et de méfiance chez les investisseurs. L’absence de stratégies marketing efficaces, associée à un manque de visibilité des clubs à l’international, freine également les investissements étrangers. Les droits de diffusion télévisée, relativement faibles comparés aux championnats européens, contribuent à rendre les clubs marocains moins attractifs sur le plan financier, ce qui diminue encore plus leur capacité à attirer des partenaires financiers étrangers.

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Enfin, les facteurs socio-politiques constituent un enjeu crucial pour l’ouverture du capital des clubs à des investisseurs étrangers. Le modèle économique des clubs marocains, bien qu’évoluant lentement vers un financement privé, reste fortement influencé par des considérations politiques et sociales. Certains dirigeants utilisent le football pour servir leurs ambitions personnelles, ce qui dénature parfois la vocation purement sportive des clubs.

Les supporters, quant à eux, craignent une perte d’identité et de patrimoine local si un investisseur étranger prend le contrôle d’un club. Cette réticence à l’ouverture des clubs à des investisseurs étrangers est un obstacle majeur, en particulier pour des clubs emblématiques tels que le Raja Club Athletic, où l’attachement local à l’identité du club reste une priorité pour une grande partie des supporters.

Pour lever ces barrières et renforcer l’attractivité des clubs marocains auprès des investisseurs étrangers, l’étude préconise plusieurs recommandations. Parmi celles-ci, il est suggéré de revoir le cadre juridique des sociétés sportives et de procéder à des examens réguliers des lois pour s’assurer de leur pertinence face aux évolutions du marché. De plus, la professionnalisation de la gestion des clubs et le développement de leur gouvernance sont des priorités pour permettre à ces clubs de rivaliser avec leurs homologues étrangers.

Les auteurs de l’étude recommandent également un partage des bonnes pratiques entre les clubs nationaux et internationaux en matière de gestion sportive et de négociation de partenariats, ainsi qu’une meilleure communication pour accroître la visibilité et l’attractivité des clubs sur la scène internationale. Enfin, ils préconisent d’investir dans la formation des dirigeants et dans le marketing digital qui permettra aux clubs marocains de mieux se positionner dans le paysage sportif mondial, tout en attirant des investisseurs étrangers.

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