Ces questions sont plus que jamais légitimes dans la conjoncture sociale et économique actuelle où les syndicats essaient de reprendre du poil de la bête en initiant un coup de force (la grève générale) inédit depuis longtemps au Maroc.

D’un ton triomphal, ce 5 février, les cinq syndicats ayant appelé à la grève nationale ont annoncé un taux de suivi de 80% dans les secteurs public et privé. L’Union marocaine du travail (UMT), qui a fait cavalier seul en appelant à une grève générale de quarante-huit heures (les 5 et 6 février), pousse le bouchon un peu plus loin en annonçant un taux de participation de 84,8% et un pic de 92% dans les services relevant du département de l’Économie et des finances.

Que nenni, répond le gouvernement par la voie de Younes Sekkouri. L’exécutif avance un taux de suivi d’un petit 1,4% dans le secteur privé et de 32% dans le public. Qui croire alors ? Cela est un autre débat.

Une pléthore de syndicats, un très faible taux d’adhésion

Historiquement et dans toute la région, le Maroc a été précurseur pour ce qui est du syndicalisme tout comme pour le multipartisme. Le premier texte réglementaire en la matière remonte aux premières années de l’Indépendance avec le dahir du 16 juillet 1957. L’UMT, plus ancienne centrale syndicale, était née deux années auparavant. Au fil des années, des scissions et des nouvelles créations, le Maroc a fini par se retrouver avec plus de trente centrales syndicales. Là, on ne parle pas de syndicats affiliés, mais d’organisations « mères » qui en comptent plusieurs selon les secteurs (finances, santé, enseignement, collectivités…).

Pour autant, cela signifie-t-il que les Marocains adhèrent massivement aux syndicats ?

Du côté des syndicats, c’est une question taboue, et aucune centrale n’a jamais dévoilé le nombre de ses adhérents. Comme aucune n’a jamais révélé ce dont elle dispose comme patrimoine (fonds, biens immobiliers…).

Pour un début de réponse, nous nous référerons à l’une des sources dont les chiffres sont susceptibles d’être proches de la réalité : le haut-commissariat au Plan (HCP).

Dans la plus récente étude du HCP relative aux « Indicateurs sociaux du Maroc en 2023« , cette institution indique que le taux de syndicalisation chez les travailleurs (actifs occupés) était de 2,8%, avec 4,3% en milieu urbain et 0,6% en milieu rural.

Pour les salariés, toujours selon le HCP, ce taux au niveau national est de 4,7%, avec 5,9% en milieu urbain et 1,6% en milieu rural.

« Franchement, cela dépasse ce taux et il y a une volonté de décrédibiliser les syndicats », réagit un membre dirigeant de l’UMT sans donner plus de précisions. Pour notre interlocuteur, le patronat assume une part de responsabilité dans cette situation surtout après la pandémie du Covid.

« Avec les répercussions du Covid, le patronat devient beaucoup plus agressif dans ses réactions à la création de bureaux syndicaux. De toutes les manières, ce sujet nécessite une table ronde, voire un dialogue national », conclut notre interlocuteur.

Crise de confiance

Mais encore ? Diverses études et sondages indiquent que les Marocains ne font pas trop confiance aux syndicats. Par exemple, vers fin 2023, l’Institut marocain d’analyses politiques (MIPA) avait conduit un sondage qui avait révélé que 42% des Marocains ne faisaient pas confiance aux syndicats.

Fin décembre 2023, au summum de la crise entre le gouvernement et les enseignants, le Centre marocain pour la citoyenneté avait conduit un sondage où 84% des enseignants disaient ne pas faire confiance aux syndicats.

Dans l’histoire assez récente du Maroc, nous nous rappelons comment, en 2006 et 2007, les syndicats traditionnels avaient été bousculés par les « tansikiate » (coordinations) qui avaient mené des centaines de manifestations au Maroc contre la vie chère, avec le concours de petits partis d’extrême gauche comme Annahj Addimocrati et des mouvances comme Al Adl wal Ihsane.

L’autre manifestation plus concrète de ce désamour entre les Marocains et les syndicats nous vient du cœur même des représentants des salariés. Lors des dernières élections des délégués de personnel, l’été 2021, les candidats sans appartenance syndicale (SAS) avaient raflé la mise en remportant 51,35% des sièges contre 49,79% en 2015.

Mais où est passé le projet de loi 24-19 ?

En 2019, les services de Mohamed Amekraz, ancien ministre de l’Emploi, avec d’autres départements concernés avaient élaboré un projet de loi (n° 24-19) portant sur les organisations syndicales. Un texte dont la philosophie était de légiférer pour un secteur qui n’a pas de législation propre et précise, comme cela avait été fait avec l’adoption et la promulgation de la loi organique sur les partis politiques. Dès que sa teneur a été révélée, cela a donné lieu à une grande levée de boucliers de la part des syndicats.

Ledit projet de loi a mystérieusement été abandonné et on n’en a plus parlé, même s’il avait fait l’objet d’un avis du CESE.

Où est-il passé ? Personne ne nous fournit de réponse. Mais, selon nos sources, le gouvernement est déterminé à remettre sur le tapis une réglementation spécifique aux syndicats, et un projet de loi organique est même dans le pipe selon une source non officielle.

Ces organisations doivent se plier aux principes de bonne gouvernance comme toutes les autres organisations : renouvellement régulier de leurs organes de décision, transparence de leurs finances et de leurs sources de financement, respect de la parité…

Et, pour conclure, cela pourrait donner lieu à un autre violent bras de fer entre le gouvernement et les syndicats, éventuellement à une atmosphère plus tendue que celle qui a marqué le processus d’adoption de la loi sur la grève.

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