Afourer baigne dans les rayons d’un soleil brûlant, en ce dimanche 3 février. Mais les morsures du froid glacial qui traverse la cité à flanc de montagne rappellent que l’hiver n’a pas encore dit son dernier mot. Dans ce bassin agricole par excellence, les apparences peuvent être trompeuses.

À première vue, tout semble aller pour le mieux. Située à une vingtaine de kilomètres de Béni Mellal, Afourer est peuplée d’oliviers. Il est d’ailleurs impossible de ne pas en apercevoir un dans son champ de vision. En levant les yeux, ce sont les cimes enneigées du Jbel Ghenim qui attirent notre attention. 

À plus de 2.000 mètres d’altitude, les cimes partiellement enneigées de Jbel Ghenim dominent la plaine d’Afourer.

Sur la plaine, la croissance des céréales va bon train et les vaches laitières ont du foin pour s’alimenter. « Il y a même de l’eau dans le barrage Bin El Ouidane », se réjouit Mohamed, la soixantaine, dont la poignée de main calleuse en dit long sur la dureté de son activité agricole.

Un champ de céréales en pleine croissance.

Mais ce tableau idyllique se dérobe dès que l’on va au-delà des apparences. En réalité, la neige ne recouvre qu’en partie le sommet du Ghenim. Le développement des céréales est inégal d’un champ à l’autre. Et les vaches n’ont plus que la peau sur les os. En outre, le taux de remplissage du barrage Bin El Ouidane, situé à une soixantaine de kilomètres en amont de la plaine d’Afourer, dépasse à peine 5%, soit l’équivalent de 69 millions de mètres cubes.

Célèbre pour ses agrumes, et en particulier ses mandarines, Afourer fait partie des zones agricoles ayant souffert de cinq années consécutives de sécheresse. À tel point que les cultivateurs ont dû revoir leurs attentes à la baisse. Désormais, chaque chute de neige ou épisode pluvieux est perçu comme une véritable bénédiction.

Une parcelle abandonnée transformée en terrain de football.

Au-delà des parcelles agricoles abandonnées, désormais transformées en terrains de football pour les enfants, il suffit de s’approcher des canaux d’irrigation qui longent les exploitations pour mesurer l’ampleur des dégâts. Les algues qui se développaient sur les parois ont cédé la place à une épaisse couche de poussière, symbole de la pénurie d’eau traversée par une ville où l’agriculture est au cœur de l’activité, façonnant non seulement le bâti, mais l’ensemble du mode de vie des habitants.

Un canal d’irrigation où la poussière s’est accumulée, conséquence du manque d’eau.

À l’ombre de grands figuiers, les maisons ne dépassent jamais un étage. Les cadres des portes laissent invariablement entrevoir des poulaillers, des ruches et autres équipements agricoles. Aux alentours, les chiens de garde, les poules et le bétail cohabitent harmonieusement.

Cependant, la sécheresse menace autant ce beau tableau que le patrimoine culturel et les traditions des agriculteurs, dont les exploitations dépendent en grande partie de la pluviométrie. Arbres fruitiers, céréales, légumineuses et betteraves sucrières semblent être sous perfusion, ne devant leur survie qu’aux rares lâchers provenant du barrage Bin El Ouidane, mais aussi, et surtout, à l’eau de la nappe phréatique, déjà en surexploitation.

En matière de durabilité, il reste beaucoup à faire, d’autant plus que les pratiques agricoles sont loin d’être irréprochables et que le passage de témoin entre les générations ne tient plus qu’à un fil. Il y a quelques décennies, l’eau était le dernier des soucis des agriculteurs d’Afourer. Mais ce temps est révolu. Aujourd’hui, elle est leur principale préoccupation. À y regarder de plus près, le destin de la ville a toujours été intimement lié à cette ressource inestimable.

Les eaux du barrage Bin El Ouidane sont insuffisantes

Depuis les années 1950 et le lancement de ses travaux de construction, le barrage Bin El Ouidane, troisième plus grande retenue d’eau du pays par sa capacité de stockage (1,2 milliard de m³), a profondément influencé le paysage agricole de la région. « Plusieurs exploitants à Afourer étaient autrefois installés dans la vallée de Bin El Ouidane. Mais beaucoup d’entre eux ont trouvé refuge sur cette plaine, car la terre y est fertile. Mon père en faisait partie”, nous explique Abdelhak, tout en creusant à la force de ses bras des rigoles pour irriguer ses céréales, entourées de jeunes oliviers.

Sur le papier, le barrage Bin El Ouidane remplit une double fonction : la production d’énergie et l’irrigation. Si aujourd’hui la Station de transfert d’énergie par pompage (STEP) d’Afourer tourne à plein régime, les eaux du barrage sont insuffisantes pour répondre à la fois à la demande en eau potable et à l’irrigation.

Preuve en est, les coupures d’eau courante dans plusieurs communes urbaines et rurales de la province de Béni Mellal, mais aussi les récoltes des cultures phares d’Afourer qui étaient bien loin des espérances. Sans surprise, le prix de l’huile d’olive a atteint encore une fois des sommets. Toutefois, les agriculteurs refusent de s’apitoyer sur leur sort.

« Comme je ne peux pas arrêter mon activité agricole, j’ai planté quelques oliviers et un peu de céréales. J’aurais pu choisir de semer de la betterave, mais il n’y a pas d’eau. D’ailleurs, plusieurs de mes voisins ont misé sur cette culture cette année, mais ils rencontrent des difficultés pour irriguer”, affirme Abdelhak.

À l’occasion de la campagne agricole 2024-2025, le ministère de l’Agriculture ambitionne de redynamiser la filière de la betterave sucrière avec une superficie de 40.000 hectares à l’échelle nationale, soit le double de la campagne précédente. Avec 10.000 hectares, le programme d’assolement de la plaine de Tadla met un accent particulier sur cette culture qui revêt une importance socio-économique indéniable, car elle fournit à la fois du sucre et de l’alimentation pour le bétail. 

« Il y a eu deux lâchers d’eau à partir du barrage Bin El Ouidane depuis le début de la campagne », nous explique Mustapha, qui cultive trois hectares de betteraves sucrières avec son père Mohamed. « Mais c’est insuffisant », déplore-t-il, insistant sur la rigueur nécessaire pour entretenir une culture qui doit être surveillée comme le lait sur le feu. 

En pointant du doigt un champ de betteraves délimité par des oliviers, Mustapha affirme qu’en plus de l’irrigation, « il faut faire très attention aux insectes ravageurs, qui représentent une menace pour les récoltes, du premier au dernier stade de croissance. Et avec cette vague de froid, on craint également le gel qui brûle les plantes ». 

 

Un champ de betterave sucrière.
La betterave sucrière revêt une grande importance socio-économique.

Mais si les temps sont durs pour l’agriculture à Afourer, l’oléiculture cristallise les espoirs et semble avoir de beaux jours devant elle. « Les agrumes consomment énormément d’eau, tout comme la betterave. Seul l’olivier résiste aux conditions climatiques actuelles », assure Abdelhak. « J’ai planté ces arbres il y a un an et demi. Ils entreront en production dans cinq ans », reprend-il, précisant qu’il a opté pour la picholine, une variété française. 

« Certains disent que les variétés espagnoles sont meilleures car elles offrent un plus grand rendement et entrent en production plus tôt. Mais qualitativement, l’huile des variétés françaises reste la meilleure ». Mais aussi résistants soient-ils, les oliviers ne peuvent survivre sans eau sur une longue période. Preuve en est, un verger d’oliviers en déperdition, à quelques centaines de mètres de là.

Des oliviers en déperdition.

Pour éviter une telle mésaventure, « j’irrigue mes oliviers deux fois par mois. En été, à cause de la pénurie d’eau, le verger est irrigué une fois tous les mois dans le meilleur des cas. Même si avec la chaleur, il en faudrait beaucoup plus », indique notre interlocuteur. Abdelhak a envisagé d’installer un système d’irrigation goutte-à-goutte, car il est conscient que l’irrigation de surface n’est pas durable.

Une irrigation par écoulement d’eau en surface.

Si j’avais cette somme, je préférerais l’utiliser pour aider mon fils à émigrer

Mais il n’a pas eu la force d’aller au bout de la procédure nécessaire pour bénéficier des subventions étatiques. Une démarche qu’il juge trop complexe et surtout inadaptée à l’urgence de la situation. Ainsi, il considère qu’il n’a d’autres choix que de pomper l’eau d’un puits dont il est propriétaire. Si dans d’autres régions la situation de Abdelhak serait enviée, il n’en mène pas large pour autant. « Je puise l’eau à 40 mètres. Pour moi, c’est beaucoup, car il y a à peine dix ans, je pompait à 20 mètres de profondeur », se souvient-il. 

« Je n’ai pas les moyens d’auto-financer l’installation d’un système d’irrigation localisé. Il me faudrait près de 60.000 DH. Si j’avais cette somme, je préférerais l’utiliser pour aider mon fils à émigrer car, de toute façon, je ne souhaite pas qu’il perde son temps en faisant ce métier », confie-t-il non sans une pointe d’amertume dans la voix.

Il faut dire qu’au même titre que la disponibilité des ressources hydriques, la succession est l’un des défis à surmonter en vue de la pérennité du secteur agricole. Qui plus est dans la région Béni Mellal-Khénifra, où l’activité a perdu près de 60.000 emplois à cause de la sécheresse.  

La pénurie d’eau est un terreau fertile pour le désintérêt croissant de la nouvelle génération pour l’agriculture, dans une région où l’immigration est considérée comme une échappatoire face à l’incertitude. Depuis plusieurs décennies, de nombreux habitants, principalement de jeunes agriculteurs, émigrent en quête de meilleures opportunités économiques, notamment en Europe et au Moyen-Orient. 

Une fuite en avant qui ne dit pas son nom, alimentée par des conditions climatiques difficiles qui réduisent le champ du possible. « Il y a encore quelques années, les opportunités dans le secteur agricole étaient nombreuses », affirme Hamid, la quarantaine. « Si les récoltes céréalières n’étaient pas bonnes, les agriculteurs avaient d’autres ressources financières comme la vente des olives ou du lait. Mais aujourd’hui, toutes les filières sont sous pression », déplore cet éleveur de vaches laitières, dont le cheptel sert aujourd’hui de variable d’ajustement. 

« Je possède actuellement huit vaches laitières contre dix-huit il y a cinq ans. Je me retrouve dans l’obligation d’en vendre deux par an, car je n’ai plus les moyens de les entretenir en raison de la hausse du prix des céréales fourragères. Je ne pouvais pas continuer à vendre le lait à perte ». 

Je possède actuellement huit vaches laitières contre dix-huit il y a cinq ans. Je me retrouve dans l’obligation d’en vendre deux par an, car je n’ai plus les moyens de les entretenir

Au vu du déficit hydrique dont souffre encore cette année le bassin hydraulique de Oum Er-Rbia, la tendance n’est pas près de s’inverser. « Avant ces années de sécheresse, je produisais jusqu’à 200 balles de foin par hectare. Mais aujourd’hui, j’arrive difficilement à en tirer une soixantaine », déplore Abdelhak. 

Le manque d’eau réduit donc les rendements, ce qui impacte systématiquement les prix de vente du fourrage pour le bétail. Une relation de cause à effet qui ne laisse pas insensibles les agriculteurs d’Afourer et fait appel à une résilience à toute épreuve. « De toute façon, nous n’avons pas d’autres choix », conclut Hamid en commandant une dizaine de balles de foin à Abdelhak. Signe que, malgré les conditions climatiques défavorables, la vie laborieuse des agriculteurs continue, en attendant que l’eau déloge la poussière des canaux d’irrigation de la plaine d’Afourer.