Dans un Maroc en pleine transformation footballistique, où les ambitions nationales visent à atteindre des standards internationaux, le rôle de l’agent sportif est stratégique. Véritable architecte de la carrière des joueurs, il négocie leurs contrats, oriente leurs choix professionnels et assure leur développement aussi bien sur le plan sportif que financier. Avec la professionnalisation accrue du football marocain, ces intermédiaires jouent un rôle déterminant dans l’essor du championnat local et l’exportation des talents à l’international.

Cependant, ce métier essentiel souffre d’une réputation entachée par des pratiques douteuses : agents non certifiés, conflits d’intérêts, commissions excessives, recrutements précoces abusifs etc. Ces dérives fragilisent la crédibilité du secteur et exposent les joueurs et les clubs à des risques financiers et juridiques.

Malgré les nouvelles réglementations mises en place par la FIFA, qui impose depuis 2023 une licence obligatoire et plafonne les commissions, les abus persistent, mettant en lumière la nécessité d’un encadrement plus strict.

Contacté par Médias24, Rizq Aarram, agent sportif agréé par la FIFA et co-fondateur de “Elite Sports Management”, estime que pour rétablir la confiance et professionnaliser davantage ce secteur, plusieurs réformes s’imposent pour “restaurer la confiance des joueurs, des clubs et du public, tout en professionnalisant un secteur souvent perçu comme opaque”.

Avant de se pencher sur les problématiques liées à ce métier ainsi qu’aux solutions envisageables pour en améliorer l’image et la gestion, il convient de s’intéresser au fonctionnement actuel de ce métier.

Un métier réglementé

Selon Rizq Aarram, “le métier d’agent sportif consiste à représenter et défendre les intérêts d’un joueur professionnel, en négociant des contrats, en gérant sa carrière, et en veillant à son développement sportif, financier et médiatique”.

Il estime que “les qualités requises pour être un bon agent” consistent en “un réseau relationnel solide, des compétences en négociation”, les qualités “d’intégrité, de transparence et de résilience”, mais aussi “une connaissance approfondie du football avec de l’adaptabilité, de l’empathie et un bon sens de la communication”.

“En résumé, un bon agent de footballeur allie savoir-faire technique, éthique et un réseau puissant, tout en étant un stratège visionnaire pour maximiser le potentiel de son client”, ajoute Rizq Aarram.

Mais pour pouvoir exercer ce métier au Maroc, il est obligatoire, depuis 2023, d’être certifié par la FIFA. Comme l’explique notre interlocuteur, “la FIFA impose une licence d’agent sportif pour représenter légalement des joueurs. Elle publie la liste des agents certifiés sur un site qui leur est dédié”.

Il convient de noter que la FRMF indique dans son règlement sur la collaboration avec les intermédiaires, précisément dans son article 3 que la liste des intermédiaires agréés par la fédération sera publiée annuellement. La dernière liste date toutefois de la saison 2019-2020, dans laquelle l’on compte 29 agents dont une seule femme. Après cette date, la FIFA a publié sa circulaire annonçant qu’elle allait prendre en charge elle-même l’octroi des autorisations ainsi que l’examen technique pour devenir agent. L’examen lui-même se déroule en ligne, les candidats sont installés dans les locaux de la FRMF. Les candidats admis sont informés par un mail de la FIFA qui leur délivre également un numéro de licence. Actuellement, 9.800 agents sont agréés dans le monde. On estime le nombre de Marocains à quelques centaines. Une à deux sessions sont organisées chaque année, avec un taux de réussite très élevé, de l’ordre de 90 à 95% selon nos sources.

Une fois que l’agent sportif est agréé par la FIFA, il a la possibilité de représenter des joueurs du football masculin, mais aussi féminin ainsi que les joueurs du Futsal. Pour l’instant, Rizq Aarram préfère se focaliser sur sa spécialité qui est le football masculin.

Notre interlocuteur représente 12 joueurs. Cinq d’entre eux sont au Maroc tandis que les sept autres évoluent à l’étranger. Il est lié à chacun d’entre eux à travers un contrat.

Mais une fois certifié, que fait concrètement un agent de joueur ?

Manager, défendre, conseiller et développer

Selon Rizq Aarram, “un agent sportif est un couteau suisse qui doit à la fois manager, défendre, conseiller et développer les intérêts de son client. Le quotidien est rythmé par des défis variés, où l’adaptabilité et la confiance mutuelle avec le joueur sont essentielles”.

“La gestion de carrière d’un joueur par un agent est un processus stratégique, multidimensionnel et évolutif qui s’étend des débuts professionnels jusqu’à la retraite. Un agent gère la carrière d’un joueur comme un CEO piloterait une entreprise : en alliant une vision sur le long terme à une réactivité face aux crises et à une optimisation constante des opportunités. L’objectif est de maximiser le succès sportif et la pérennité financière, tout en protégeant l’intégrité du joueur”, explique-t-il.

Il convient de préciser que comme le précise Rizq Aarram, “l’agent a le droit d’accompagner les joueurs au Maroc et à l’étranger. Il est possible d’opérer dans n’importe quel championnat sauf quelques exceptions où il faut passer par un agent enregistré dans la fédération de son pays comme c’est le cas en France, ou à travers un avocat mandataire sportif”.

Cet accompagnement au-delà des frontières permet de gérer la vie du joueur sur la durée, sachant que l’intermédiaire gère également les aspects financiers et extra-sportifs de l’athlète. Il s’agit d’ailleurs de l’une des missions que notre interlocuteur estime comme étant l’une des plus critiques dans son métier, pour laquelle il est nécessaire de combiner entre “expertise technique, relationnel et vision à long terme”.

Dans le cadre de l’accompagnement des athlètes, précisément sur le plan financier, l’intermédiaire peut conseiller la diversification des investissements (par exemple dans l’immobilier, les marchés financiers, etc.). Tandis qu’au niveau de la gestion extra sportive, comme l’indique Rizq Aarram, “les missions de l’intermédiaire vont de la protection de l’image publique de son client à son accompagnement lors de son installation à l’étranger, tout en l’engageant socialement, en le soutenant logistiquement et en veillant sur sa santé mentale et son équilibre personnel”.

“L’agent peut même préparer la reconversion et les projets post-carrière de l’athlète. Pour résumer il faut anticiper les risques, multiplier les opportunités et sécuriser tous les aspects de la vie de l’athlète, permettant à ce dernier de se concentrer sur ce qu’il fait de mieux ; à savoir performer”, poursuit-il.

C’est dans ce sens que l’intermédiaire intervient également pour résoudre les conflits entre un joueur et son club si nécessaire, que ce soit à travers une “médiation”, “une négociation” ou via un “recours aux instances juridiques”.

“Un agent efficace se doit de gérer les conflits de manière stratégique. Il faut combiner l’écoute active, la créativité contractuelle et le recours ciblé au droit, tout en assurant la protection de l’image et l’avenir du joueur pour transformer une crise en un tremplin”, explique Rizq Aarram.

Commissions plafonnées

Concernant la commission de l’intermédiaire, Rizq Aarram indique qu’elle est “plafonnée par les lois de la FIFA”. Selon lui, “cela dépend du niveau de la représentation ; c’est-à-dire s’il s’agit d’une entité de départ, d’arrivée, du joueur ou bien d’une double représentation (joueur et entité d’arrivée)”.

Il convient de préciser que la loi 30-09, relative à l’éducation physique et aux sports, dispose que “sous peine de nullité de la convention conclue par l’agent sportif avec la partie pour le compte de laquelle il agit, le montant de la rémunération de l’agent sportif ne peut excéder 10% de la rémunération fixe, hors primes variables, perçue par la partie dont il est le mandataire, dans le cadre du contrat conclu par les parties”.

De plus, le règlement sur la collaboration avec les intermédiaires de la FRMF prévoit, dans son article 7, que “la rémunération totale par transaction due à un intermédiaire mandaté par un joueur ne peut excéder :

  • 3% du revenu net total du joueur sur la durée entière du contrat, si le revenu net total est supérieur à 10 millions de DH ;
  • 4% du revenu net total du joueur sur la durée entière du contrat, si le revenu net total varie entre 5 et 10 millions de DH ;
  • 5% du revenu net total du joueur sur la durée entière du contrat, si le revenu net total est inférieur à 5 millions de DH.

Des pratiques douteuses qui persistent

Si, en théorie, le métier d’agent sportif repose sur des principes clairs de transparence, d’éthique et de rigueur professionnelle, la réalité du terrain est parfois bien différente. Derrière cette façade réglementée, de nombreuses pratiques douteuses persistent et viennent ternir l’image de la profession.

Dans les coulisses du football marocain, de nombreuses informations circulent sur les dérives du métier. On évoque notamment des agents qui font pression sur les clubs en conditionnant le renouvellement de certains joueurs à l’achat d’autres footballeurs sous leur gestion, et ce, même si ces derniers ne correspondent pas aux besoins réels de l’équipe.

C’est ainsi que certains recrutements effectués lors des mercatos laissent les supporters perplexes. On voit parfois des joueurs peu performants être engagés, ou encore des clubs empiler des doublons, voire des triplons à certains postes, tandis que d’autres besoins essentiels restent ignorés.

Dans d’autres cas, ce sont les conflits d’intérêts qui suscitent des interrogations. Par exemple, lorsqu’un même agent représente à la fois plusieurs joueurs d’un club et l’entraîneur de l’équipe A, il se retrouve en position d’influencer directement les choix sportifs, allant jusqu’à façonner la composition de l’équipe selon ses propres intérêts.

Contactés par nos soins, des supporters d’équipes marocaines partagent leurs doutes quant à l’utilisation des réseaux sociaux par les agents eux-mêmes pour influencer le public.

“Ils ciblent des clubs disposant d’un large public, puis manipulent l’opinion en créant ou en finançant des administrateurs de pages sur Facebook, par exemple. À travers une campagne médiatique intense, ils encensent un joueur de manière répétitive, jusqu’à ce que la pression populaire pousse l’équipe à le recruter à un prix bien supérieur à sa réelle valeur”, nous indique un supporter d’une équipe casablancaise.

Pour autant, il ne faut pas diaboliser le métier d’agent sportif, car certaines dérives ne relèvent pas uniquement de leur fait, mais aussi des clubs eux-mêmes. Dans certains cas, ces derniers sont pleinement complices des arrangements. Ils savent pertinemment qu’un joueur ne vaut pas la somme annoncée, mais acceptent de gonfler artificiellement son prix afin de conclure l’affaire et de permettre le partage de commissions entre différentes parties.

Dans d’autres cas, ce sont les clubs eux-mêmes qui exercent des pressions sur les joueurs et leurs agents. Par exemple, certains refusent de libérer un joueur vers un autre club tant qu’il ne leur verse pas une partie de l’argent du transfert, transformant ainsi une opération sportive en une transaction aux allures de rançon.

Rizq Aarram nous confirme que certaines pratiques de ce genre sont effectivement décriées dans le milieu. Il s’agit, selon lui, de “manque de professionnalisme” qui se traduit par l’incompétence ou encore l’abandon du joueur après la signature, mais aussi par les violations des réglementations puisque certains se permettent d’exercer sans être certifiés.

Il existe aussi, selon lui, des cas de conflits d’intérêts comme la représentation multiple ou la dualité entre club et joueur, mais aussi l’exploitation financière à travers des commissions excessives, le détournement de fonds etc.

Dans d’autres cas, il s’agit de “pression sur les jeunes talents, tel que le recrutement précoce ou les incitations illégales”, mais aussi des “pratiques de transferts douteux ou forcés”.

Pour Rizq Aarram, “ces abus nuisent à la crédibilité du secteur, alimentent les inégalités et exposent les sportifs à des risques juridiques, financiers ou psychologiques. Des organismes comme la FIFA ont renforcé leurs régulations notamment via l’examen obligatoire pour les agents ou encore le plafonnement des commissions, mais la vigilance reste nécessaire”.

Il estime que “les réglementations encadrant la profession d’agent sportif ont évolué ces dernières années, notamment sous l’impulsion d’organismes comme la FIFA ou des législations nationales. Cependant, leur suffisance reste sujette à débat en raison des défis persistants. Par exemple, la FIFA a introduit en 2023 de nouvelles règles, incluant une certification obligatoire, un plafonnement des commissions et l’interdiction des conflits d’intérêts. Ces mesures visent à limiter les abus financiers et à professionnaliser le secteur. Si les réglementations actuelles marquent un progrès significatif, elles ne suffisent pas à éliminer toutes les pratiques abusives. Une application plus stricte, une coordination transnationale et une meilleure éducation des parties prenantes sont nécessaires pour protéger pleinement les joueurs et garantir l’éthique du métier d’agent sportif”.

Dans ce sens, Rizq Aarram estime que des réformes sont nécessaires pour améliorer l’image et la gestion du métier. Il s’agit notamment de l’harmonisation internationale visant à “renforcer la coopération entre fédérations pour un cadre commun”, mais aussi d’une mise en place de “sanctions dissuasives” telles que ”les suspensions à vie ou les amendes proportionnelles aux revenus pour les violations les plus graves”.

Rizq Aarram suggère également la mise en place de “sanctions sévères pour les représentants de clubs qui travaillent avec des gens qui ne sont pas licenciés”.

Pour de nombreux supporters, la crise récurrente des clubs ne découle pas uniquement des pratiques douteuses de certains agents, mais d’un dysfonctionnement global de l’écosystème du football marocain.

La solution, selon un supporter contacté par Médias24, est “la formation capable de produire des joueurs de qualité, permettant aux clubs de puiser dans leur propre vivier en fonction de leurs besoins. Même les plus grands centres de formation, comme La Masia, peinent à former certains profils, notamment des attaquants de pointe et des gardiens, et doivent donc recruter”.

“Mais ces recrutements se limitent à quelques éléments. Or, au Maroc, l’on constate des recrutements excessifs pouvant aller jusqu’au remplacement complet d’une équipe ; soit plus de 11 joueurs”, poursuit ce supporter.

Il souligne également l’importance d’une structuration plus rigoureuse des clubs : “En plus d’un centre de formation performant, chaque club devrait disposer d’une direction sportive et d’une direction technique, ainsi que d’une équipe de ‘scout’ (cellule de recrutement, ndlr) chargée d’identifier les talents. L’entraîneur peut alors exprimer ses besoins à ces équipes, qui lui soumettent des profils adaptés. L’administration intervient ensuite pour mener les négociations en fonction du budget disponible.”

Toutefois, ce supporter met en garde contre les dérives potentielles : “Bien sûr, il restera toujours une marge permettant certaines manœuvres opaques, mais l’essentiel est que chaque acteur de cette chaîne fasse preuve de conscience professionnelle. Il est anormal qu’un membre du comité chargé de la trésorerie ou de la communication intervienne dans les recrutements ou dirige même l’opération complète. Ils ne sont même pas habilités à négocier avec les intermédiaires qui peinent eux aussi à trouver des interlocuteurs spécialisés ; à savoir des directeurs sportifs et/ou techniques”.

En attendant que tous les clubs marocains s’alignent sur la dynamique de réforme en structurant efficacement leurs directions sportives, des mesures peuvent être mises en place dès à présent pour améliorer l’image et la gestion du métier d’agent sportif.

De son côté, Rizq Aarram rappelle que des mécanismes de contrôle existent et qu’ils ont même été renforcés ces dernières années pour mieux encadrer la profession. Il s’agit notamment de la “FIFA Clearing House” qui est un “organe qui centralise les transactions financières impliquant des agents pour vérifier leur conformité aux règles en vigueur”. Et de la plateforme “FIFA Agent” qui publie la liste des agents licenciés avec leurs transactions enregistrées.

“D’autres mécanismes de certification et de contrôle existent mais leur efficacité dépend de la rigueur des fédérations et de la coopération internationale”, souligne l’agent sportif.

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