Il n’est pas possible d’être un architecte novateur et de talent, sans une grande culture. Tarik Oualalou, malgré son jeune âge, fait et fera partie de cette catégorie, celle de l’architecture contemporaine marocaine de grande qualité.
Ce lundi 17 février 2025, il a présenté publiquement et pour la première fois, ce projet monumental et en tous les cas magistral, qu’est le futur Grand Stade Hassan II de Casablanca-Benslimane. Un pur moment de grâce que tout un chacun devrait écouter et, par moments, méditer. Cette présentation a été faite dans le cadre de la semaine scientifique de l’UM6P dont c’était la 5e édition.
La manière dont il évoque la modernité est intéressante et mériterait débat. Il rappelle que la tradition est « archéologique », « officielle ». Et que la culture est moderne. Il veut probablement dire en cela que la culture est vivante et que, par conséquent, elle est inventée et réinventée. Tandis que la tradition est figée, et donc muséographique. Ou, comme l’a dit un jour l’architecte français Jean Nouvel à Casablanca, la tradition a un jour été une modernité.
Oualalou n’a pas construit un bâtiment et d’ailleurs, rappelle-t-il, tous les stades se ressemblent. Mais un lieu vivant, auquel les visiteurs donneront chaque fois une tonalité. Un lieu qui s’inscrit dans l’expérience qu’est la sienne, celle des œuvres surgies de la terre et de l’eau, légères et monumentales, à l’instar de ses réalisations à l’IMA Paris, à Dubai, à Doha et à Marrakech. La tente ici n’est pas utilisée en tant que telle, mais en tant que « notion ».
Sur le stade lui-même, Oualalou explique que « c’est un stade de dernière génération qui s’appuie sur les dernières recommandations de la FIFA, avec énormément de retour d’expérience. Nous avons la chance d’avoir un partenaire, Populous, qui a construit des centaines de stades. Le stade utilise également les dispositifs techniques les plus avancés, de frugalité énergétique, de récupération des eaux, d’un arrosage intelligent… ».
En tous les cas, Tarik Oualalou inscrit sa démarche architecturale dans ce genre de réflexions et pas dans la construction architecturale. Dans le communiqué exposant le concept choisi pour le stade, il est écrit que « le projet a été conçu par les architectes de l’agence Oualalou + Choi, et par Populous, le leader mondial du design sportif ». Et, comme disait Boileau, « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Les mots ici sont bien ciselés. Cf. vidéo ci-dessous, à partir de 3:30:00.
Tout n’est pas dit, mais l’architecte a levé un peu plus le voile sur ce futur temple mondial du sport.
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« Je voudrais quand même vous dire, je vous ai écouté avec beaucoup d’attention aujourd’hui. Et je suis absolument fasciné par l’énergie, l’optimisme et la gourmandise que vous avez tous de l’avenir. Et peut-être une certaine confiance candide dans la technologie. Nous, architectes, on a un rapport très différent avec le futur. Le thème « Shaping the Future », c’est un peu notre travail puisque l’architecture est d’abord et avant tout une promesse.
« Mais au fond, l’architecture est une discipline vieille, têtue, vénérable qui est emprisonnée dans la gravité, dans les nécessités humaines et leurs désirs. Et peut-être à cause de cette lenteur ou grâce à cette lenteur, on a eu la fonction pendant 500 ans d’imaginer à quoi ressemble le futur. Depuis, je ne sais pas comment ça marche.
« Depuis les villes idéales de la Renaissance au 15e siècle jusqu’aux élucubrations des années 60, l’architecture a eu pour fonction d’imaginer le futur de l’établissement humain. Cette fonction a presque complètement disparu. Peut-être parce que nous l’avons fabriquée. Nous avons construit et participé avec un certain enthousiasme, et sans aucune résistance, mais dans une forme de collaboration sévère, à la détérioration de notre nature, de notre planète. À la fabrication d’environnement qui empêche la gestion et la structuration des formes politiques de nos tribus. Et à la création d’espaces où nos corps disparaissent.
Dialoguer avec la culture
« Cette fonction, d’imaginer l’avenir, devient à mon sens d’autant plus importante que le futur de l’architecture, c’est le futur de l’effondrement. De l’effondrement de la vie, de l’effondrement du travail, de l’effondrement de l’histoire. Et que la seule manière de l’imaginer autrement c’est de se remettre en résistance. Et cette résistance pour moi, dans notre travail, c’est d’abord un nouvel ancrage dans la culture.
Notre seule véritable tradition au Maroc, c’est la modernité
« Je parle de la culture parce que la conversation architecturale est emprisonnée depuis cent ans dans une dualité entre tradition et modernité, alors que notre seule véritable tradition au Maroc, c’est la modernité. Et il faut sortir de cette notion. Cette notion nous emprisonne. La tradition, au fond c’est l’histoire officielle. La tradition, elle est écrite, elle n’est pas mouvante, elle est figée, elle est folklorique. Elle n’est pas un outil avec lequel on peut travailler. La tradition, elle est archéologique, elle n’est pas architecturale.
Quand il s’est agi d’imaginer le stade de Benslimane, on a voulu trouver une intersection entre les cultures
« La culture, par contre, c’est quelque chose de mouvant, d’organique, de contradictoire, de sale, de pluriel, de protéiforme. Et c’est cette conversation-là que je veux engager avec vous aujourd’hui.
« Quand il s’est agi d’imaginer le stade de Benslimane, on a voulu trouver une intersection. Tous les stades du monde se ressemblent. Vous prenez une canette de Coca, vous l’écrasez et ça ressemble à un stade. En essayant d’imaginer quelque chose qui ne pourrait être qu’ici et nulle part ailleurs.

« On a essayé de trouver une notion qui est celle de la congrégation. Celle qui, au Maroc, appelle les gens entre eux à se réunir de façon temporaire. La notion du Moussem, elle est incroyablement belle. C’est souvent dans un territoire rural, au milieu de nulle part, des gens qui se retrouvent dans une période courte avec la notion de la fête, de la festivité. Et au fond, un match de football, ce n’est que ça.
« Et il y a tellement peu de moments dans le monde qui sont des moments de pur bonheur, qu’on a voulu construire autour de cette de cette idée du Moussem qui est une idée de structures temporaires qui s’appuient sur cette idée de la tente. La tente, elle s’installe dans un lieu, elle peut se déplacer, se remettre. C’est une figure presque proto-architecturale. Elle existe avant le bâtiment.

« Mais c’est surtout tout ce qu’il y a autour. La tente, c’est un petit lieu dans un grand territoire. Ce que vous voyez ici, c’est le grand territoire dans lequel le stade va s’installer. Et ce qui nous importait, ce n’est pas de faire un bâtiment ni un monument mais de faire un lieu qui soit un grand lieu public qui serve tout le temps. Un stade de football, c’est utilisé de temps en temps. Et le reste du temps, c’est pas utilisé. Et donc pour nous, il fallait qu’on imagine à quoi ça pouvait servir. À d’autres espaces de sport, des espaces de jeux pour les enfants, des parcours santé, un endroit pour faire le marché. Un endroit qui s’ouvre à sa communauté. Et de l’installer dans un rapport à la nature dont je parlerai tout à l’heure.


« Le stade de Benslimane, le Grand Stade Hassan II, il a été décidé d’en faire le plus grand stade du monde. Un stade, c’est déjà une grande chose. Mais alors, une très, très grande chose devient un objet un petit peu maladroit. Donc plutôt que de le rendre plus petit, on l’a rendu beaucoup, beaucoup plus grand. La tente qui couvre le stade, au fond, prend un territoire beaucoup plus large et devient un espace protecteur de la nature. Utiliser la notion de la tente — j’utilise le terme « notion » plutôt qu’autre chose parce que ce n’est pas une image.

Ce qu’on a construit pour le Grand Stade Hassan II, ce n’est pas une tente qui existe déjà. C’est l’idée d’une tente
« La tente, elle est intimement marocaine. Mais elle est complètement universelle. La tente, elle existe en Mongolie, c’est la yourte, elle existe chez les Amérindiens, c’est le tipi, elle existe partout en Afrique. C’est une forme universelle. Et ce qu’on a construit pour le Grand Stade Hassan II, ce n’est pas une tente qui existe déjà. C’est l’idée d’une tente. C’est l’idée d’une notion. Et ce qui nous intéressait, c’est de proposer un lieu où on arrivait à proposer ce qui est intimement une part de notre ADN qui est l’hospitalité.
« Alors, c’est très intangible mais on est dans un moment de telle contraction de nos civilisations où vous allez en Europe, vous allez aux États-Unis. Partout, on rejette l’autre. Peut-être le Maroc est un des derniers lieux où le rapport à l’autre est quelque chose qui nous plaît, qui nous enrichit et qu’on veut mettre en avant.
Accueillir la Coupe du monde de football 2030, c’est montrer au monde comment on sait accueillir
« Accueillir la Coupe du monde de football 2030, c’est montrer au monde comment on sait accueillir. Et ce n’est pas une phrase publicitaire de l’office du tourisme. C’est, en fait, vraiment vrai. Et il faut que ça continue à être vrai. Et pour que ça le soit, il faut l’incarner, il faut lui donner des formes.
« Et l’idée de cette tente permettrait à la fois de dialoguer avec la culture qui est intimement marocaine mais aussi que les gens, par familiarité, s’y retrouvent. Parce que l’Américain qui va venir, le Japonais qui va venir, l’Européen qui va venir va s’y retrouver. Et ce qui nous importe quand on fabrique un projet architectural, ce n’est pas de se montrer tel qu’on est, différent. Mais c’est de montrer les intersections qu’on a avec les autres cultures. Leur donner des points d’entrée. Des moments de conversation avec nous.

« Ce moment de conversation, il commence d’abord dehors. Un match de football, c’est avant, pendant et après. Et c’est tous les lieux de l’avant, du pendant et de l’après qui nous ont intéressés.

« C’est des lieux où on a voulu proposer un nouveau rapport à l’extérieur. Quand on construit un stade dans la forêt de Benslimane, on fait d’abord ça avec douceur dans la nature. Mais quand on installe une très, très grande chose, c’est compliqué de le faire avec douceur.
« Donc la nature, on doit travailler avec elle, on doit aussi la reconstruire et on doit imaginer le projet architectural comme quelque chose qui protège, pas quelque chose qui détruit. Et cette notion de reconstruire des climats, au fond, elle est incroyablement nécessaire.
Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’imaginer des bâtiments qui sont des carapaces
« En 2025, on n’a plus le droit d’imaginer des bâtiments qui sont des carapaces. L’histoire de l’architecture depuis la grotte jusqu’à aujourd’hui, c’est une histoire de mise à distance. C’est une histoire de protection. La nature est quelque chose qu’on doit ordonner et dont on doit se protéger. Sauf qu’en faisant ça, on l’a ruinée. On vit aujourd’hui la sixième grande extinction de cette planète. La moitié de ce qui vivait il y a cent ans ne vit plus. Et l’architecture doit d’abord témoigner pour la vie plus que d’être dans le confort des humains. Et pour ça, elle ne peut plus se fermer à la nature, elle doit devenir une membrane, une respiration. Et ça, ça existe chez nous.

« Quand vous vous baladez dans une petite ruelle, derb, de la médina kadîma de Marrakech ou à Rabat ou à Fès, il peut faire 45 °C dehors. Quand vous êtes à l’intérieur de cette petite rue, il fait 15 °C de moins. Le vent circule, le rapport au corps change, on commence à se toucher autrement.
« La manière dont on peut fabriquer le climat change notre rapport à notre corps. À l’organisation de nos tribus. Et à la fin, dans notre rapport à la nature qui n’est plus quelque chose qui doit nous faire peur. Et ce rapport, il existe dans cet espace qui est une immense ombrière puisque, au fond, le stade, c’est un bâtiment.

« Et au lieu d’être fermé, il est couvert par un immense territoire dont on pourrait considérer qu’on n’en a pas besoin. Mais qui est le lieu des oiseaux, des insectes, des animaux, des enfants, des marchés. Et c’est un lieu qui est protégé un peu de la pluie, un peu de la température. Mais il pleut quand même un petit peu. Et il fait chaud quand même un petit peu.
« C’est un lieu où l’interaction est encore indéterminée. On ne dit pas aux gens « faites ça ici ». D’ailleurs, ça ne marche jamais au Maroc. Les gens ne font jamais ce que vous voulez là où vous voulez qu’ils le fassent. Et donc l’important pour nous, c’est de donner une cimaise à l’activité humaine.

« Ces lieux, ils sont dedans, ils sont dehors, ils sont minéraux, ils sont végétaux, ils sont habités, ils sont sanctuarisés, ils sont protégés et surtout ils sont changeants. Ils sont mutables.

« Ce sont des lieux qui sont suspendus, qui sont enterrés, qui sont sur le sol et qui permettent que l’ensemble de ce volume puisse vivre.
« Je parle de volume avec une certaine gourmandise parce que quand on construit, on utilise beaucoup de masse. Des grandes masses. Quand on est dans un bâtiment comme ça, c’est des centaines de milliers de tonnes de matière qu’on utilise. Quand on construit avec des structures tendues, c’est d’une très, très, très grande légèreté. C’est la manière la plus efficace avec très peu de matière de fermer un très, très grand volume. Et cette légèreté-là, elle nous importe.
Quand on construit un bâtiment, on construit un univers
« La troisième notion que je voulais partager avec vous, c’est celle d’un imaginaire géographique. Parce qu’un bâtiment, c’est une toute petite partie du monde. Mais c’est un monde en tant que tel. Et cette idée est incroyablement importante pour moi. Quand on construit un bâtiment, on construit un univers. Et un univers, c’est une géographie. C’est une place dans le territoire qui se vit de très loin. Qui se vit de plus en plus proche. Qui se vit de dedans. Qui doit presque changer d’échelle.

« Quand on le regarde, on ne doit pas savoir si c’est grand, si c’est petit. Il doit très vite retrouver sa place. Mais ça, ce sont des images. Et après, on doit travailler très, très dur à leur donner une incarnation réelle. Et c’est tout le travail qui a été fait durant cette dernière année. Et je dois dire qu’il a été fait avec le sentiment de participer à une aventure fabuleuse. Et ça, c’est assez génial parce qu’on n’a pas ça tout le temps. Et dans tout ce qui se passe autour de la Coupe du monde, il y a un sentiment d’appropriation qui est absolument fabuleux.

« Je vais pas entrer dans des choses trop techniques, mais il y a une idée vraiment intéressante. N’importe quelle structure, pour qu’elle soit stable, quand c’est une structure tendue, elle doit avoir une double courbure pour qu’elle soit rigide. Or, quand on a dessiné la tente, elle est dessinée de façon très ventrue comme un voilage. La double courbure lui donne une forme presque de mur.

« Et ici, il y a une idée qui a été développée, que je trouve délicieuse, c’est au fond que la forme ne soit pas donnée par une seule membrane mais par deux membranes. Une qui a une courbure complètement négative, celle qu’on voit de l’extérieur. Et une grande membrane qui est sous la tente, qui la rigidifie. Qui est une espèce de voûte céleste qui vient la mettre en tension par en dessous. Et cette intersection ou cet interstice entre deux mailles qui permet presque à deux objets de dialoguer entre eux, permet un monde du dehors et un monde du dedans.


« Le monde du dehors c’est cette figure géographique. Le monde du dedans, c’est ce grand univers qui est vraiment une espèce de voûte céleste qui, quand on regarde le ciel, vient tenir le territoire. Et j’ai pour habitude de dire que l’architecture est la relation que les hommes créent entre le sol et le ciel. On peut presque regarder chaque acte architectural en regardant son sol et en regardant son profil. Et ce qui se passe entre les deux, est au fond relativement peu important. Mais pour arriver à faire ça, il y a un très grand travail de maîtrise de géométrie, de modélisation. J’utilise tous ces mots pour que les scientifiques qui sont dans la salle ne nous regardent pas souvent comme les cousins débiles des semaines de la science qui nous arrivent souvent.
Il y a un travail où la technologie est utile, mais elle n’est pas déterminante
« Mais il y a un travail où la technologie est utile mais elle n’est pas déterminante. C’est un élément qui nous permet d’aller plus vite, d’aller plus loin, d’avoir une meilleure maîtrise mais en aucun cas, c’est un objectif en tant que tel.
Un objet d’une très grande simplicité, mais aussi d’une très grande complexité


« La tente est elle-même faite non pas d’un voile mais de grands éléments horizontaux qui sont espacés entre eux et qui permettront de faire passer le climat. Elle tient sur 36 mâts. C’est rien du tout pour quelque chose qui fait 500 m de diamètre. Qui est immense. Chaque mât que vous voyez là tient le poids d’une Tour Eiffel. À peu près 10.000 t. Donc c’est une chose très légère qui tient sur des éléments très ponctuels. Et c’est cet effet d’étonnement presque enfantin qui est pour moi un des plaisirs architecturaux les plus importants. Vous rentrez dans une église gothique, vous ne savez pas comment ça tient. Et ce presque moment de fragilité, presque d’inquiétude nous redonne cet effet de surprise enfantine qui est pour moi un des déclencheurs de l’émotion architecturale les plus extraordinaires. Et donc, un objet d’une très grande simplicité, mais aussi d’une très grande complexité. Et tout le travail, c’est d’arriver à cette complexité.
« Je passe un film très rapidement qui est celui qui a été présenté au concours qui essaie de raconter le rapport entre Casablanca et ce territoire-là parce que c’est bien sûr le stade de la finale de la Coupe du monde, on l’espère. Mais c’est aussi le stade de deux grands clubs. Deux grands clubs historiques de la grande ville du football au Maroc. C’est le stade du Raja et du Wydad qui ça sera leur nouvelle maison. Et on a construit ce bâtiment d’abord pour eux, pour que cette appropriation puisse se faire. Pour que dans tous les lieux intermédiaires, quelque chose qui est pensé comme des questions sécuritaires, problématiques, dangereux pour la ville; ces moments de congrégation deviennent tout d’un coup des moments de fête, de plaisir, de partage et une projection pour le monde parce qu’aujourd’hui, nous sommes capables de le faire. Ça, nous le savions. Mais nous ne croyions pas complètement.
Le Maroc est un immense lieu d’invention. Un immense lieu d’expérimentation. Peut-être un des grands théâtres où l’humanité peut inventer sa place sur cette Terre au XXIe siècle
« Et pour moi, un projet comme celui-là c’est une manière de collectivement commencer à croire à ce que l’on sait déjà, que le Maroc est un immense lieu d’invention. Un immense lieu d’expérimentation. Peut-être un des grands théâtres où l’humanité peut inventer sa place sur cette Terre au XXIe siècle. Peut-être qu’on doit encore passer un peu de temps à se nettoyer, finir de se décoloniser de certains carcans, de certaines images qu’on a du mal à laisser partir. Et il faut le faire avec douceur, avec gentillesse mais aussi avec une certaine autorité qui se construit aussi dans des lieux comme cette université.
« Ce qui est important pour moi, c’est de dire non seulement on peut le faire mais que c’est un travail absolument collectif ».
[Tarik Oualalou décrit alors un cheminement expérimental, un retour d’expérience qui a permis d’arriver à cette œuvre en devenir qu’est le Grand Stade Hassan II].
« […] la terre était enfermée dans une perception vernaculaire, folklorique. On veut la sortir, l’injecter dans le monde contemporain. On a ensuite travaillé sur un bâtiment un peu plus grand en inventant l’idée d’un bloc de terre préfabriqué. Mais on a pu le faire sur une chose expérimentale et temporaire, ici à Doha (Qatar). Et en prenant ce travail d’expérimentation, on a commencé, grâce aux universités, grâce aux jeunes ingénieurs à mettre en place un matériau qui nous appartient; que l’on sait utiliser; qu’on peut d’autorité proposer. Et qui n’existait pas avant mais qui est, au fond, rien de plus que de faire un peu de cuisine. C’est un peu d’eau, un peu de terre, 2 grammes de ciment, un peu de chaux. Mais ce travail -là de mise au point, cette invention par la matière, par l’itération, c’est quelque chose dont les architectes n’ont pas besoin et pour vous, dans cette école, vous en avez l’habitude.
« Et comme vous avez un département d’architecture, je prends mon bâton de pèlerin pour vous dire que le plus important pour un département d’architecture dans une école comme celle-ci, c’est d’apprendre à expérimenter. De réapprendre à expérimenter plutôt qu’à simplement assembler ce qui existe déjà. Alors, on ne peut pas le faire sur tout et on ne peut pas le faire à grande échelle. Et on le fait de façon incrémentale sur de petits sujets. On le fait sur la fixation sur un projet, on le fait sur la dimension sur l’autre, on le fait sur le mélange sur l’autre. Et au fur et à mesure, on construit une compréhension de la matière. On en développe un rapport à sa plasticité à ses possibilités plastiques.
« Et ce qui nous a permis ensuite de faire le bâtiment permanent de l’Expo Universelle à Dubaï qui est le plus haut bâtiment en terre jamais construit. Qui est entièrement structurel, qui se tient. Qui parle du Maroc non pas parce qu’on fait des arcades, des tuiles vertes vernissées, qu’on met des motifs de zellige dessus. Ça, c’est le folklore. Il parle du Maroc par sa matérialité. Par ses jardins suspendus, parce que c’est un bâtiment qui est une ville, parce que c’est un bâtiment qui est organisé autour d’un patio, parce que c’est un bâtiment que l’on vit à travers une grande rue qui est une rampe que l’on traverse. Et on n’a pas besoin de donner une image. On a besoin de faire vivre une expérience. Et quand je disais tout à l’heure, « il faut se décoloniser un peu plus, il faut se décomplexer« , c’est de considérer qu’on n’a plus besoin de se montrer mais d’inviter les gens.
« Avant de faire le stade, et je vais terminer sur ça, avant de faire cette immense structure tendue, on en a fait une toute petite de 500 m² sur le parvis de l’Institut du Monde Arabe. C’est la première structure tendue qu’on invente. C’est pas l’imitation d’une tente existante. On utilise une structure, on invente une topographie, on utilise un matériau, ici le flij, la laine de chameau qui est tissée dans le désert marocain [Le vélum de la tente noire est obtenu par l’assemblage les bandes tissées, flij, à partir de poils de chèvres et de dromadaires]. Et on commence à mettre en contrôle ces dispositifs. Ça, on continue à développer cette expérimentation à une échelle un petit peu plus grande pour le village de la COP22 à Marrakech où on fait une canopée plus grande, plus complexe qu’on continue à développer quelques années plus tard sur l’installation pour le village du FMI et de la Banque Mondiale et qui nous permet ensuite, quand on propose de faire quelque chose d’aussi grand, d’aussi fou, qui n’a jamais été fait avant, de dire « on sait le faire. » On sait le faire parce qu’on l’a déjà fait de façon incrémentale. Cette autorité-là qui doit venir de la maîtrise d’œuvre, elle se construit, elle ne se décrète pas ».
Vidéo de Tarik Oualalou (à partir de 3:30:00)