Ce mercredi 19 février, un vent de nouveauté souffle sur la finance marocaine. Dans l’effervescence feutrée des salles de marché, un nouveau dispositif voit le jour : le marché à terme interbancaire.
Ce marché ouvre la voie à des échanges directs entre établissements financiers, avec des engagements réciproques qui promettent d’apporter plus de souplesse et de transparence au secteur.
Derrière cette initiative, il ne s’agit pas seulement de lancer un nouvel outil technique. En réalité, ce marché propose deux mécanismes bien distincts : les swaps de change, qui permettent aux banques d’échanger des devises aujourd’hui avec la promesse de les rééchanger plus tard, et les swaps de taux au jour le jour (OIS), basés sur l’indice MONIA (Moroccan Overnight Index Average). L’idée ? Aider les banques à mieux naviguer entre les fluctuations des taux d’intérêt et optimiser leur gestion de trésorerie en devises.
Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Comment ces instruments fonctionnent-ils ? Pour en parler, Issam Mghabbar, directeur de la salle des marchés chez CFG Bank, nous explique ce que ce marché apporte de nouveau aux acteurs financiers.
Le marché à terme interbancaire est un espace où « les banques agissent comme contreparties les unes pour les autres avec des engagements réciproques. Chaque banque doit afficher un prix à destination des autres établissements et s’engager à l’honorer si une autre banque décide de l’exécuter, et inversement. Ainsi, toutes les banques publient des prix, appelés ‘cotations’, avec des spreads ou fourchettes bid-ask (achat-vente) bien définis, ce qui permet de garantir une certaine liquidité sur le marché », explique Issam Mghabbar.
Ce marché à terme ne doit pas être confondu avec le marché au comptant déjà en place. Depuis 2018, la Banque centrale a lancé un marché interbancaire de change où les banques cotent et échangent des prix sur « du dollar contre dirham ».
« Par exemple, si CFG Bank souhaite acheter des dollars contre dirhams, elle peut consulter les prix proposés par une dizaine de banques et choisir le plus avantageux. Elle exécute alors la transaction au meilleur prix, que ce soit pour acheter ou vendre des dollars contre des dirhams, avec un règlement standard de 2 jours ouvrés selon les normes du marché des changes », illustre-t-il. Ce type d’opération se réalise exclusivement entre banques, ce qui caractérise bien le fonctionnement d’un marché au comptant.
Maintenant, Bank Al-Maghrib a lancé un marché à terme, dont la spécificité réside dans le fait que le dénouement des opérations se réalise dans le futur.
« On exécute une opération aujourd’hui, on se met d’accord sur les conditions, et l’opération se dénoue dans le futur. C’est complètement différent des opérations au comptant », précise Issam Mghabbar.
Premier instrument : swap de change
Le premier instrument lancé est un swap de change. « Le swap de change consiste à vendre une devise au comptant tout en l’achetant à terme, ou inversement, » explique-t-il.
Pour le marché marocain, cela se traduit par des opérations entre le dollar et le dirham : « une banque de la place peut, par exemple, vendre des dollars contre des dirhams aujourd’hui et les racheter à terme, ou faire l’inverse ».
Cette mécanique génère une double opération de trésorerie
« En achetant des dollars aujourd’hui contre des dirhams et en les vendant à terme, on fige le cours dès le début, sans aucune incertitude sur le différentiel de cours, appelé ‘points de swap’. Ce différentiel reflète le différentiel de taux d’intérêt entre le dollar et le dirham. (Imaginons, j’achète par exemple à 10 et je vends à 9,98 à terme, le différentiel est de -0,02 ou -200 pips) », décrit Issam Mghabbar.
Ce marché permet aux banques marocaines de sécuriser leurs besoins de trésorerie en dirhams ou en dollars.
« Une banque va utiliser ce type d’opération lorsqu’elle a besoin de trésorerie dans une devise tout en disposant de la contre-valeur dans l’autre devise », souligne-t-il.
Par exemple, une banque ayant besoin d’emprunter des dollars tout en possédant des dirhams pourra acheter des dollars au comptant et les vendre à terme.
Un marché interbancaire pour permettre aux banques de couvrir leurs engagements auprès des entreprises
L’utilité de ce marché va au-delà des seules opérations bancaires. « Les banques ont une clientèle corporate qui réalise des opérations de change à terme pour se couvrir. Si une banque ne souhaite pas garder le risque, elle peut le transférer sur le marché interbancaire », indique Issam Mghabbar.
Ce marché offre également des solutions pour les prêts en devises. « Quand une entreprise privée a besoin de refinancer en devise, la banque peut prêter les devises à son client tout en couvrant son risque sur le marché interbancaire des swaps de change », ajoute-t-il.
« Par exemple, si une entreprise me vend à terme 10 millions de dollars, je peux me tourner vers le marché interbancaire pour couvrir cette opération. Je trouverai alors des banques disposées à réaliser cette transaction avec moi. Ce qui était moins fluide avant le lancement de ce marché « .
Il y a une vraie utilité pour les banques à disposer de ce marché interbancaire, car il répond aux besoins de leurs clients en matière de prêt-emprunt en devise, que ce soit pour le refinancement ou le change à terme.
Deuxième instrument : swaps de taux au jour le jour (OIS) indexés sur le MONIA
Concernant le second instrument, celui des swaps de taux, Issam Mghabbar précise qu’il restera initialement limité aux banques : « Il y a très peu d’entreprises privées qui couvrent le risque de taux. Ce marché servira principalement aux banques pour se protéger contre les fluctuations des taux d’intérêt ».
Ce marché est avant tout destiné à la couverture du risque de taux
« Un swap de taux, c’est emprunter à taux fixe et prêter à taux variable, ou inversement, sur une période déterminée », explique-t-il.
L’objectif est de profiter d’une hausse des taux : « Quand je pense que les taux vont monter, j’emprunte à taux fixe et je prête à taux variable. Ainsi, si les taux augmentent, je génère un gain ». L’inverse est également possible : prêter à taux fixe et emprunter à taux variable, ce qui permet de bénéficier d’une baisse des taux.
L’opération de swap de taux peut engendrer des gains ou des pertes selon l’évolution des taux d’intérêt : « Au même titre que les autres opérations, la banque, quand elle prend une position sur ce type d’instrument, se retrouve soit avec un gain, soit avec une perte. Par exemple, lors d’un swap de change, si les taux d’intérêt dollars baissent après une transaction vendeuse de dollars à terme, la banque peut se retrouver désavantagée« , précise-t-il.
Le swap de taux permet aux banques de couvrir leur exposition au risque de taux. « Par exemple, si j’ai prêté à une entreprise à taux fixe à 4% et que je m’attends à une hausse des taux, je peux faire un swap de taux ‘payeur’. J’emprunte à taux fixe et je prête à taux variable, ce qui me permet de me couvrir contre cette hausse ».
Ce type d’instrument reste peu utilisé par les entreprises marocaines
« En général, les entreprises préfèrent choisir directement entre un emprunt à taux fixe ou à taux variable », note Issam Mghabbar. L’initiative de couverture revient donc principalement aux banques, qui doivent gérer leur risque de taux en interne.
Le marché des swaps de taux pourrait toutefois intéresser les sociétés de gestion, notamment les OPCVM, qui disposent de produits de taux dans leurs portefeuilles.
« Typiquement, une société de gestion peut solliciter une banque pour exécuter une opération de swap de taux. Par exemple, elle peut vouloir recevoir du taux fixe et emprunter à taux variable si elle anticipe une baisse des taux », ajoute-t-il.
Ce marché est indexé sur le taux MONIA (taux au jour le jour), avec un taux qui s’affiche quotidiennement. « Lors d’une opération, même s’il n’y a pas d’échange de nominal à l’initiation, il y a des versements d’intérêts basés sur l’écart de taux sur la période entre le taux fixe et le taux variable qui fluctue selon le MONIA », conclut-il.