Dans l’écrin solennel de l’Académie du Royaume du Maroc, face à une assemblée prestigieuse, le haut-commissaire au Plan et ancien ministre de l’Éducation, a livré une réflexion profonde sur les défis du système éducatif marocain et la nécessité d’un nouveau contrat social pour garantir une école publique de qualité, inclusive et ancrée dans les réalités contemporaines.
Son intervention, à la fois analytique et visionnaire, a mis en lumière les transformations en cours, les enjeux d’avenir et l’importance d’une gouvernance fondée sur la confiance et l’engagement collectif.
Nommé haut-commissaire au Plan en octobre 2024, par le Roi Mohammed VI, Chakib Benmoussa avait occupé plusieurs postes de responsabilité, dont celui de ministre de l’Éducation nationale, du préscolaire et des sports, ainsi que celui de ministre de l’Intérieur et, plus récemment, président de la Commission sur le Nouveau Modèle de développement.
Voici le texte intégral de son discours de réception :
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ACADÉMIE DU ROYAUME DU MAROC
LEÇON D’INVESTITURE le 19 février 2025
La transformation de l’éducation, un déterminant du contrat social
Par Chakib Benmoussa, haut-commissaire au Plan, ancien ministre de l’Éducation nationale, du préscolaire et des sports
Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume,
Mesdames et messieurs les membres de l’Académie du Royaume,
Excellences, honorable assistance, chers amis,
Toute ma gratitude à Sa Majesté le Roi pour cet honneur qui m’est fait en me nommant membre de cette prestigieuse Académie et qui m’offre le plaisir de m’adresser à vous aujourd’hui. Toute ma considération pour cette renaissance de l’Académie du Royaume afin d’en faire un forum vivant de débats et d’échanges en phase avec les sujets de son temps, ancrée dans l’identité du Royaume du Maroc et ouvert à l’universel. Mes remerciements à Si Lahjomri, Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume en tant que catalyseur de cette renaissance et pour le portrait qu’il a dressé en me présentant et qui reflète considération et estime partagées.
Ma reconnaissance va à Sa Majesté le Roi, que Dieu Le protège, pour la confiance plusieurs fois renouvelée, et sans laquelle ce parcours professionnel n’aurait pas été aussi riche et varié.
Permettez-moi de profiter de cette occasion solennelle pour dire un grand merci à toutes celles et ceux, sans les citer, qui m’ont inspiré, encouragé, soutenu ou accompagné avec bienveillance tout au long de ce parcours.
J’ai décidé de consacrer cette leçon d’investiture à l’éducation, un sujet qui m’est cher, au cœur du développement de notre pays et qui touche à l’essentiel : l’hubmain.
L’éducation est simultanément l’art de transmettre des connaissances à nos enfants et l’art de développer des compétences cognitives (apprendre à organiser l’information, à innover, à porter un jugement critique, à résoudre les problèmes, à continuer à apprendre tout au long de la vie) et des compétences émotionnelles et relationnelles (notamment former des citoyens partageant les mêmes valeurs dans le respect de la diversité).
L’éducation assure une fonction de reproduction culturelle et d’ancrage dans ce que nous sommes, dans notre identité et notre histoire, et une fonction de préparation à un futur meilleur et aux compétences permettant de le forger.
La complexité des systèmes éducatifs résulte de l’interaction forte entre de nombreuses composantes socio-économique et pédagogique, de la multiplicité des parties prenantes qui ont des perspectives différentes, et de la nature même de l’éducation qui consiste à agir sur le présent pour préparer un avenir incertain, en s’appuyant sur le legs du passé avec ses réussites et ses échecs.
Les réponses aux défis complexes que pose une éducation de qualité ne peuvent être techniques
Il est important à ce stade de souligner une conviction personnelle acquise tout au long de mon expérience terrain dans le service public, et qui sous-tendra cette leçon : les réponses aux défis complexes que pose une éducation de qualité ne peuvent être techniques. Ces réponses sont à trouver dans les interactions sociales et imposent de faire de l’éducation de qualité pour tous, une composante essentielle du contrat social.
Dans ce sens, j’aborde ce qui permet de favoriser la transformation vertueuse du système éducatif et souligne la place qui doit être accordée à la conduite du changement pour passer des intentions aux résultats concrets pour les citoyens. Le sujet de la transformation a été au cœur de mon parcours professionnel, j’en tire quelques éléments de réflexion, que j’ai l’honneur de partager avec vous aujourd’hui.
Excellences, Mesdames et messieurs,
L’édification d’un Etat social est tributaire de la satisfaction des attentes prioritaires des citoyens notamment en matière d’éducation. Il est établi que l’éducation contribue à l’épanouissement des individus et à la réalisation du potentiel de chacun, qu’elle favorise la croissance économique à long terme et stimule l’innovation, qu’elle participe à améliorer les revenus et à réduire la pauvreté et qu’elle renforce les institutions et consolide la cohésion sociale.
Ce lien structurel entre éducation et développement explique que la communauté internationale ait consacré le quatrième objectif de développement durable (ODD) à l’éducation.
Près de 3 millions de jeunes exposés à devenir des NEET en une décennie
Le Maroc, à travers le HCP et le rapport national sur les ODD, mesure régulièrement les progrès accomplis dans l’éducation, avec le constat d’avancées notables en matière de scolarisation des enfants mais sans générer les résultats attendus sur la qualité des apprentissages et cela malgré la mobilisation de financement public conséquent. Ce constat est corroboré par les évaluations nationales (PNEA 2019) et internationales (PISA, PIRLS ou TIMSS). A cela s’ajoute, un nombre important d’élèves qui abandonnent l’école avant l’âge de 16 ans. Ils sont près de 300.000 chaque année à abandonner l’école ; sur une décennie, c’est près de 3 millions de jeunes qui sont exposés au risque de devenir des NEET. L’école publique subit aussi, une grave crise de pertinence, puisqu’elle ne dote pas assez les nouvelles générations des valeurs, connaissances et compétences dont elles ont besoin pour s’épanouir dans le monde complexe d’aujourd’hui et encore moins de demain.
Dans le même temps, notre société, à l’instar d’autres sociétés dans le monde, est impactée par les transformations radicales en cours, qu’elles soient démographiques, technologiques, climatiques ou géopolitiques. Ce nouveau contexte nécessite de redéfinir un contrat social qui soit guidé par le courage de se réformer pour préparer un avenir meilleur, par la confiance en nous en tant que collectif composé d’individus différents, par le sens de l’intérêt général et de l’unité nationale, au-delà des intérêts de groupes et de classes et contre les privilèges dont sont exclus la majorité ou les situations de rente. Le défi est de répondre aux attentes des citoyens en construisant avec toutes les parties prenantes et en se projetant au-delà du court terme pour mettre en avant l’intérêt de la Nation. A travers le contrat social, il s’agit de reconnaitre notre interdépendance, et d’investir davantage dans les biens communs. L’éducation est une composante essentielle de ce nouveau contrat social. Pour jouer pleinement son rôle, l’éducation doit être repensée dans sa conception, dans son rôle et son organisation, mais aussi dans le contenu de nos apprentissages comme le souligne le rapport de 2021 de l’UNESCO sur les futurs de l’éducation.
Un nouveau contrat social pour l’éducation signifie un effort des familles et de la société, justifié par le bénéfice collectif. Il faut pour cela un financement public adéquat et équitable pour l’éducation, et parvenir à intégrer l’ensemble du tissu social dans des débats qui concernent fondamentalement chacun.
Parmi les déterminants permettant de guider l’élaboration de ce contrat social, j’en évoquerai quatre :
· La confiance des citoyens ;
· La mixité sociale à l’école publique ;
· L’appel au tiers secteur pour la gestion de certaines composantes du système éducatif ;
· L’incarnation de la nouvelle école publique.
Le premier déterminant pour que l’Education soit un élément d’un contrat social redéfini est le rétablissement de la confiance des citoyens, grâce à la bonne gouvernance du système éducatif.
La confiance est un aspect fondamental du développement et du bien-être général des individus et des sociétés, elle est la pierre angulaire d’une société saine, prospère et fonctionnelle. L’Etat doit garantir un cadre pour agir en confiance et en responsabilité selon des règles claires et appliquées à tous, renforçant l’État de droit, la bonne gouvernance et les libertés. C’est la nouvelle doctrine du rôle de l’État telle qu’elle a émergé dans le cadre du Nouveau Modèle de développement. Cette doctrine élargit les champs et l’autonomie d’action des acteurs, et permet de les mettre en responsabilité. L’autonomie de décision, le renforcement des libertés, la lisibilité des leaderships et la traçabilité de l’action doivent aller de pair avec des devoirs assumés et la responsabilisation de tous.
La confiance passe par la transparence
L’instauration de la confiance nécessite un savant mélange d’amélioration des prestations des services publics et de gouvernance de ces services. Une étude récente sur la confiance dans les institutions publiques au Maroc a fait ressortir que la crédibilité et l’intégrité des institutions publiques est plus importante que leur performance. En d’autres termes, la satisfaction à l’égard de la qualité des processus publics comme la transparence de l’information et de la prise de décision, l’implication des citoyens dans ce processus ou l’équité des politiques publiques et des prestations de service, génère un dividende de confiance plus élevé que les résultats des politiques.
Il est donc utile de noter que si la confiance des citoyens est tributaire de l’accès et de la qualité de l’éducation, elle dépend encore plus de la transparence dans la gestion des ressources, de l’intégrité de ceux qui fournissent ces services et de leur engagement à les traiter équitablement.
Un système à plusieurs vitesses dans l’éducation
Le second déterminant de ce contrat social est de faire de l’école publique le creuset de la mixité sociale.
Au Maroc, les enfants de la classe aisée ont quitté depuis longtemps l’école publique pour le privé marocain ou l’enseignement étranger. La classe moyenne cherche à en faire de même, lorsque que les conditions matérielles le lui permettent, même au prix de l’endettement. Cette tendance porte en soi des risques pour le vivre ensemble et la cohésion sociale et crée un système à plusieurs vitesses en contradiction avec l’objectif d’équité et d’égalité des chances. On ne peut évoquer un contrat social autour de l’éducation si chaque segment de la société a son propre système au détriment de ce qui fait sens ensemble, et de la protection des biens communs qui permettent de construire un avenir meilleur. En conséquence œuvrer à favoriser la mixité sociale dans les écoles publiques est un axe essentiel de la transformation de l’éducation.
La gratuité de l’enseignement public faisant consensus, la question de la mixité passe essentiellement par la qualité de l’école publique et par l’accent mis sur le développement des compétences transversales des enfants. Ce constat est confirmé par des transferts d’inscription d’enfants du secteur privé vers le secteur public, qui ont été observés au niveau du préscolaire et des écoles primaires publiques inscrites dans le programme d’écoles pionnières.
Le troisième déterminant du contrat social autour de l’éducation est la place à accorder au tiers secteur dans la gestion de certaines composantes du système éducatif.
Le secteur public, à travers l’État et les collectivités locales, est traditionnellement le principal opérateur de l’éducation. Son rôle est crucial pour garantir l’accès à une éducation de qualité pour tous les élèves, indépendamment de leur milieu socio-économique.
Les établissements privés jouent un rôle complémentaire aux écoles publiques, et bien qu’ils ne garantissent pas un accès universel, ils sont souvent associés à l’innovation et à la diversification de l’offre éducative.
A côté des secteurs publics et privés, le tiers secteur, composé des organisations non gouvernementales (ONG), des associations, des fondations, et des entreprises sociales, joue un rôle croissant dans l’éducation. Ces organisations sont souvent motivées par des objectifs sociaux ou éducatifs spécifiques, et elles interviennent là où ni le secteur public ni le secteur privé ne peuvent répondre à certains besoins. Elles interviennent aussi avec plus d’efficacité dans la gestion d’un bien commun comme l’éducation et dans l’instauration d’une relation de confiance et de proximité avec l’ensemble des parties-prenantes.
Le tiers secteur peut dans un cadre de partenariat, combiner la défense de l’intérêt général en assurant l’accès à un service public, avec l’efficacité du privé. C’est le modèle retenu dans notre pays pour la gestion des classes de préscolaire, qui accueillent les enfants entre 4 et 6 ans, pour la gestion de l’école de deuxième chance ou pour le développement des activités extrascolaires, dans une approche de « faire-faire » contractuelle mais aussi pour développer des programmes éducatifs innovants. Le renforcement du tiers secteur, comme le préconise le Nouveau Modèle de Développement, est à ce titre un puissant levier de transformation. Il peut donc, de manière complémentaire aux secteurs public et privé, combler des lacunes et offrir un soutien aux élèves les plus vulnérables tout en apportant des solutions innovantes et inclusives.
Enfin, pour que ce contrat social autour de l’Education puisse être établi, il faut que cette école publique nouvelle soit incarnée et qu’elle devienne un maillon fort de la chaine éducative, c’est le sens de la réforme entreprise par notre pays dès 2022.
L’école nouvelle, telle qu’esquissée par la loi cadre repose sur trois fondements :
* l’équité et l’égalité des chances ;
* la qualité pour tous traduite par une meilleure maitrise des apprentissages et une plus grande pertinence ;
* la promotion de l’individu et de la société en liaison avec l’apprentissage tout au long de la vie.
Ces concepts doivent trouver leur traduction opérationnelle en veillant dans les faits à ce que l’école soit centrée sur l’apprenant et offre une diversité de parcours d’apprentissage en fonction des aspirations, des capacités et des acquis des apprenants.
Les récentes avancées en neuroscience montrent que les méthodes d’apprentissage les plus efficaces veillent à stimuler l’enfant dès le plus jeune âge ; à encourager l’enfant à être actif, curieux, engagé et autonome ; à valoriser les efforts et à consolider les apprentissages en assurant un feed-back bienveillant et de qualité des enseignants.
Ces lignes directrices ont sous-tendu de nombreux projets au cœur de la feuille de route 2022-2026 relative à la réforme du système éducatif et en particulier la généralisation d’un préscolaire de qualité avec des pratiques pédagogiques éprouvées et l’expérimentation des écoles pionnières lancée en 2023 et celle des collèges pionniers lancée en 2024 avec des objectifs concrets et mesurés d’amélioration des apprentissages.
Le recours aux nouvelles technologies a permis de faciliter la réalisation des objectifs de la nouvelle école en personnalisant les apprentissages, en rendant les cours plus interactifs ou en libérant du temps enseignant.
Excellences, Mesdames et messieurs,
Ce nouveau contrat social autour de l’éducation n’atteindrait pas des résultats concrets pour les citoyens, si les problèmes de conduite du changement ne sont pas adressés. Cette rupture de transmission entre la politique éducative et la réalité du terrain s’explique par la prévalence d’un mode de gestion axé sur les moyens et non sur les résultats. En l’absence d’indicateurs et d’objectifs clairs centrés sur la qualité, les efforts des acteurs sont biaisés. Ce phénomène de déconnexion est amplifié par une gestion en silos du processus de réforme qui ne prend pas en compte le caractère systémique de la transformation de l’éducation.
Le changement ne se limite pas à identifier les pratiques et les outils adéquats et à les disséminer dans l’ensemble du système éducatif à travers les normes et les prescriptions spécifiques. La réforme doit concrétiser la capacité à reconnecter la politique éducative avec la réalité des établissements et des classes en agissant notamment sur la pratique effective des enseignants.
La réforme de l’enseignement ne peut réussir sans l’implication et la mobilisation de l’ensemble des acteurs pour sa mise en œuvre. C’est le sens du dialogue constructif né dans le sillage des concertations pour « une école de qualité pour tous », mené de mai à juillet 2022 auprès de plus de 100.000 parties prenantes de toutes les régions du Royaume, et qui a abouti à l’établissement et l’adoption de la feuille de route 2022-2026. C’est aussi le sens du dialogue mené en 2022 et 2023 avec les partenaires sociaux, qui a abouti à un accord sur un nouveau statut des enseignants adopté en février 2024, après une longue période de grève qui a permis à tous les acteurs de converger in-fine vers le sens donné à la feuille de route.
Mais pour que la transformation réussisse, il convient de réaliser que c’est un process rigoureux qui se décline en étapes qui construisent sur les résultats successifs et des ajustements continus. Ce process n’est jamais linéaire.
Permettez-moi de passer en revue les étapes principales de ce processus.
→La première étape est l’amorçage de la transformation.
La transformation suppose d’établir un sens de l’urgence. Ce qui signifie un état des lieux sans complaisance et une évaluation des risques si on ne fait rien, pour justifier pourquoi les parties-prenantes doivent sortir de leur zone de confort.
La transformation suppose de développer une vision co-construite qui s’appuie sur des femmes et des hommes de terrain engagés. Une vision qui soit ambitieuse mais réaliste et simple, pour être en mesure de guider le changement en semant en chacun le sentiment qu’un monde meilleur est à la portée. A la portée du Maroc.
La transformation de l’éducation suppose de la méthode. Ce qui signifie de bien choisir ses priorités et ses batailles, de rester ferme sur le cap et souple et agile sur le chemin et de privilégier une approche basée sur l’expérimentation et les données probantes d’impact sur les apprentissages des élèves. De la méthode aussi à travers la mobilisation d’une task force dédiée. A l’éducation, ce fut la raison d’être de la création de l’unité d’appui à la réforme, composée de personnes engagées en capacité d’initier le mouvement, de mobiliser un premier groupe d’acteurs de terrain disposés à faire partie de l’aventure, sur la base du principe de volontariat et d’appuyer la dynamique de mise en œuvre au niveau des écoles.
La conduite de changement est tributaire d’un mindset ou état d’esprit qui favorise la confiance. Pour cela, il est important d’avoir un effet d’exemplarité au niveau du leadership. Etre en mesure de s’inscrire dans une démarche d’apprentissage continu, de reconnaitre, valoriser, encourager et inspirer sans peur d’échouer et d’être guidé par des valeurs d’intégrité, de transparence et d’engagement désintéressé pour les élèves.
→La seconde étape est l’implémentation.
Il n’y a pas de bonne politique éducationnelle, si elle ne peut être mise en œuvre. Dès le départ, il convient d’être redevable auprès de tous, des résultats et pas des intentions.
Les engagements de la feuille de route ont été traduits en projets concrets pouvant faire l’objet d’un suivi détaillé autour de 3 axes : élève, enseignant, école.
Le contenu pédagogique a été adapté à la réalité des enfants et ajusté en fonction de leur progression d’apprentissage. Les enseignants ont été formés, leurs conditions de travail améliorées et un encadrement bienveillant de proximité assuré par les inspecteurs pédagogiques. Pour un impact optimal en classe, l’ensemble du dispositif a été mis en œuvre simultanément dans chacune des écoles expérimentales. Cette nécessaire convergence des mesures dans le temps et l’espace est un véritable défi, particulièrement dans des systèmes éducatifs déconcentrés et suppose une attention particulière à l’exécution et aux détails.
La gestion du changement suppose aussi une approche d’ensemble : mesurer l’impact par des évaluations régulières internes, effectuées par les enseignants et contrôlées par échantillonnage par une tiers partie et des évaluations externes, tant au niveau national à travers le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation ou l’Observatoire nationale de développement humain, qu’au niveau international, à travers une étude lancée en septembre 2023 avec l’UM6P-JPAL et dont les résultats ont été présentée en Septembre 2024. Ces évaluations ont pour objectif d’ajuster les processus, de communiquer en toute transparence, y compris sur les écueils, et surtout d’investir dans les relations humaines notamment dans les conditions d’échanges et de feedbacks et de diffusion des bonnes pratiques à travers des approches de tutoring et de coaching.
→La troisième étape est la mise à l’échelle et l’institutionnalisation.
Comment passer d’une expérimentation qui concerne un nombre limité d’établissements scolaires, d’enseignants et d’élèves à une mise à l’échelle du programme en préservant la qualité et l’impact ? Comment passer d’une approche artisanale, à une approche industrielle, sans perdre l’âme et le sens de l’action ? C’est là qu’intervient un travail d’anticipation, de planification et de séquencement rigoureux pour lister tous les chantiers de déploiement et définir des process documentés permettant d’agencer l’ensemble des chantiers de manière fluide et efficace. Un travail qui nécessite l’émergence de nouveaux leaders en capacité de porter le projet de manière déconcentrée avec la même ADN, dès lors qu’ils ont été formés et dotés des moyens adéquats, et un plaidoyer porté par les premiers agents du changement pour mobiliser et former de nouveaux volontaires pour l’extension du programme.
Au-delà de la maitrise de l’extension du programme, sa pérennisation est aussi en cause. Cela suppose que les nouvelles approches deviennent la norme, en les institutionnalisant à travers l’amendement des circulaires et textes réglementaires qui doivent l’être et cela en collaboration avec toutes les instances consultatives prévues à cet effet.
Un autre levier pouvant aider la mise à l’échelle est de favoriser une gestion par la demande des parents et de la société. En communiquant efficacement sur les résultats des écoles pionnières, et en élargissant les règles d’inscription dans les établissements scolaires, il est possible d’augmenter la demande des parents pour l’inscription de leurs enfants dans des établissements de qualité. Cette hausse de la demande crée une pression positive sur le système éducatif pour que l’offre éducative publique soit ajustée dans le sens de l’extension du programme.
Une réforme n’est jamais une fin en soi, il ne s’agit pas d’un instant ou tout un système bascule vers un nouvel état, la finalité est la dynamique de progrès.
Toute transformation du système éducatif ne peut être permanente, ni définitive, mais doit s’inscrire dans une dynamique vertueuse d’ajustements continus.
Pour cela, tout en encourageant le recours aux pratiques pédagogiques ayant fait leurs preuves, il est essentiel de préserver et encourager une liberté d’initiative permettant aux enseignants d’adapter leurs approches au contexte spécifique de chaque élève, mais aussi en fonction du lieu et du moment. L’expérimentation de pratiques innovantes peut parfois faire appel aux nouvelles technologies comme elle peut s’exprimer plus simplement à travers l’attention et l’empathie de l’enseignant pour ses élèves (caring teacher).
La mise en place d’un Fonds de l’innovation de l’éducation comme prévu dans la feuille de route 2022-2026, peut aider à soutenir des projets innovants portés par les enseignants, ayant un impact sur la qualité de l’enseignement et sur la performance des élèves. La mise en réseau et le partage des pratiques professionnelles, en s’appuyant sur des facilitateurs au niveau des bassins scolaires ou sur des forums d’enseignants, est ensuite un puissant moyen de dissémination.
En conclusion de mon intervention, permettez-moi de rappeler que l’éducation est un droit humain constitutif du développement, mais ce droit ne peut se matérialiser pour tous, de manière inclusive, avec la qualité requise et une pertinence des contenus, en phase avec les enjeux d’aujourd’hui et de demain, que si on le considère comme une composante essentielle du contrat social et si la conduite du changement dans l’éducation permet d’aligner les intentions avec la réalité des apprentissages des élèves.
Le contrat social autour de l’éducation nécessite d’être attentif à quelques principes essentiels :
· la confiance de la société, notamment par des processus co-construits, transparents et justes ;
· la mixité sociale pour que l’école publique joue son rôle d’éducation à la citoyenneté et d’ascenseur social ;
· l’appel au tiers secteur pour allier gestion d’un bien commun et intérêt collectif, avec efficacité et obligation de résultats ;
· et enfin la promotion de l’école de demain, bienveillante, qui assure la transmission effective des savoirs fondamentaux et des compétences de vie depuis la plus petite enfance et qui fait de la technologie l’alliée des enseignants au profit des élèves.
La transformation de l’éducation resterait une simple intention si elle n’est vécue en classe et si sa mise en œuvre effective n’est pas organisée par une démarche structurée et formalisée de conduite du changement.
Je l’ai dit au début de mon intervention, le secret de la réussite n’est jamais dans les solutions techniques. Si la méthode suivie, que je viens d’exposer, a pu aider notre pays à obtenir des premiers résultats encourageants, c’est parce que des femmes et des hommes se sont engagés sur un chemin où ils ont trouvé du sens, et que cet engagement a redéfini les liens de collaboration entre les acteurs et a créé une dynamique vertueuse de transformation, qui in fine est la raison d’être du contrat social. [FIN]