Réalisatrice reconnue au Maroc et à l’étranger, la première directrice de la cinémathèque du Maroc veut impulser une dynamique et un engouement populaire pour le cinéma marocain en le rendant accessible à un public plus large et diversifié. Engagée en faveur de la culture, de la préservation du patrimoine audiovisuel et de la liberté de création, Narjiss Nejjar espère positionner cet organisme comme un centre de réflexion et de promotion culturelle aussi bien au Maroc qu’à l’international.

Medias24 : Vous venez d’inaugurer la cinémathèque du Maroc, la première depuis l’Indépendance. Comment expliquer ce retard alors que le projet date d’au-moins 1995 ?

Narjiss Nejjar : N’étant pas responsable des manquements qu’il a pu y avoir jusqu’à présent ou des personnalités qui n’étaient pas suffisamment impliquées pour considérer que l’aboutissement de ce projet était prioritaire et essentiel, je suis en peine de vous répondre.

Je tiens cependant à rappeller que Souheil Benbarka, un homme particulièrement avisé, a tenté d’instituer une cinémathèque il y a 30 ans, en construisant le bâtiment qui abrite aujourd’hui la salle de cinéma.

Malheureusement, sans budget, cette initiative est restée lettre morte.

– Quelles sont alors ses missions ?

Pour l’essentiel, une cinémathèque a pour rôle de conserver des œuvres, de restaurer le cas échéant celles qui sont dans un état de déliquescence avancée et enfin de diffuser tout ce qui relève de la culture cinématographique.

Cela-dit, sa vocation n’est pas juste de diffuser des œuvres anciennes, mais aussi de mettre en résonance celles qui sont contemporaines voire avant-gardistes dans le cadre de cycles thématiques.

Une cinémathèque a pour rôle de conserver des œuvres, de restaurer le cas échéant celles qui sont dans un état de déliquescence avancée.

Pour résumer, la préservation et la conservation constituent le B.A.-BA d’une cinémathèque mais il y a aussi un volet « culture cinéma » tout aussi essentiel.

– La cinémathèque comporte un laboratoire de restauration ?

Absolument. Sachant que ce laboratoire dépendait au départ du Centre cinématographique marocain, il est toujours dans ses locaux, mais, suite à une convention tripartite que nous avons signée l’année précédente avec le ministère de la Jeunesse, de Culture et de la Communication, la cinémathèque dispose aujourd’hui de sa pleine gestion.

C’est cohérent puisque toutes les archives filmées y sont et que les prestations de post-production qu’offrait auparavant le CCM représentent désormais un pourcentage ridicule pour mobiliser toute une chaîne et un personnel, alors que la seule trace de notre mémoire est en train de disparaitre.

Nous avons donc réaménagé ce centre de conservation à savoir un important espace en rez-de-chaussée et en sous-sol, dans lequel sont stockées 20.000 bobines (négatifs) et 30 000 bobines (positifs), disposant d’une centrale de traitement d’air, avec une température et des normes hygrométriques adaptées à leur conservation.

Évaluées sanitairement et physiquement, elles ont d’ailleurs dû être séparées parce que certaines bobines étaient contaminées par le syndrome du vinaigre, dont la vitesse de propagation est rapide.

Partant de ce constat, il a fallu créer des zones de quarantaine pour les entreposer dans le cadre d’une chaîne de stockage qui a été assez complexe à mettre en place, car nous manquons cruellement d’espace.

  – Disposez-vous d’un personnel formé ?

Évidemment. Le personnel du laboratoire a été mis à la disposition de la Cinémathèque.

De plus, nous avons établi un partenariat avec un certain nombre d’institutions archivistiques pour des missions d’expertise et pour instituer des cycles de formation afin de renforcer leurs compétences.

Pourquoi a-t-il fallu créer une fondation pour la rendre opérationnelle ?

Parce que si l’idée de départ était de créer un établissement public, nous nous sommes rendus compte que le cadre juridique d’une cinémathèque nécessitait davantage de souplesse.

Une fondation constitue la meilleure forme juridique et la plus simple pour commencer à travailler rapidement et dans les meilleures conditions.

Sachant que toutes les cinémathèques du monde relèvent de fondations sous tutelle de l’État, une fondation constitue la meilleure forme juridique et la plus simple pour commencer à travailler rapidement et dans les meilleures conditions, mais il nous faudrait désormais qu’elle soit instituée par une loi afin de la consolider.

A l’image de la Fondation nationale des musées dirigée par Mehdi Qotbi ?

-Cette fondation fait en effet un travail formidable et à terme, j’aimerais qu’on puisse arriver à la même configuration parce que le Maroc qui est un grand pays en termes de rayonnement culturel se doit d’être doté d’une cinémathèque nationale qui puisse le représenter dignement.

Est-ce que ce n’est pas un moyen de couper le cordon ombilical avec le CCM ?

Il est essentiel de le couper, mais nous resterons partenaires avec cette institution mère du cinéma.

En d’autres termes, la cinémathèque ne sera plus une filiale du CCM ?

Elle l’est dans la mesure où les bâtiments appartiennent au CCM qui met aussi, pour l’instant, à la disposition de la cinémathèque une partie de son personnel.

Mais la convention que nous avons signée avec le CCM est faite pour que nous puissions travailler de manière autonome bien que cela reste contraignant par certains aspects au quotidien.

– Après ce statut provisoire, vous serez complètement autonomes ?

L’objectif est en effet d’avoir un meilleur statut à l’avenir, mais nous serons toujours partenaires.

Nous avons signé, grâce à notre ministère de tutelle, une convention avec le centre cinématographique marocain qui implique la mise à disposition de certains espaces de travail et la prise en charge d’une partie de notre personnel, mais pour d’autres évènements comme le marathon des 100 jours, nous avons reçu une subvention octroyée directement par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication.

Et bien heureusement, car pour l’heure, le ministère des Finances qui nous soutient également, nous a accordé un budget de remise à niveau, réparti entre investissement et fonctionnement.

La première tranche qui a transité par le CCM peine à être intégralement dépensée (pour des raisons discutables), afin que nous puissions bénéficier directement de la seconde, censée couvrir nos dépenses de fonctionnement.

C’est la limite de l’exercice qui prouve qu’il nous faut impérativement une indépendance totale.

Sachant qu’on ne peut pas fonctionner de manière cohérente uniquement avec des subventions et que nous avons absolument besoin d’un budget dédié, notre ministre de tutelle y travaille activement.

— Ce financement qui vous permettra d’être indépendant sera une première ?

Oui, avec un budget conséquent annuel voté par la loi de finances pour pouvoir fonctionner indépendamment, investir dans les équipements nécessaires, envisager un plan de recrutement parmi les jeunes désireux d’apprendre d’autres métiers en lien avec la conservation, et pour que l’on puisse se déployer à l’échelle nationale et internationale.

– Combien d’employés comptez-vous aujourd’hui ?

Près d’une quinzaine.

— Vous avez l’air de dire que ce n’est pas suffisant ?

Absolument, et je vais vous donner un exemple pour illustrer notre manque criant de personnel.

Pour restaurer un seul film, deux personnes vont d’abord le numériser avant que deux autres s’attèlent à sa restauration numérique image par image, et quand vous savez qu’il y a 24 images par seconde, imaginez le travail d’orfèvre que cela nécessite : 3 à 4 mois d’efforts, voire même 5 si le film est très abîmé.

Aujourd’hui, nous essayons en priorité de sauver ce qui est en train de disparaître, mais avec aussi peu de personnes dédiées, c’est presque mission impossible.

Il en faut le double, voire le triple, pour pouvoir tenir une chaîne de restauration qui soit vraiment efficace.

En arrivant, j’ai trouvé un bon nombre de films dans un état catastrophique. Il nous arrive parfois d’être abattus, mais nous sommes tous des passionnés, et j’ai bon espoir d’être entendue, car il s’agit de la mémoire de tout un pays.

– Sur l’ensemble du stock d’archives, combien nécessite une restauration urgente ?

Facilement 70%. Cela nécessite beaucoup de temps, mais surtout d’argent, car il faut recruter des gens pour faire ce travail et financer les équipements nécessaires de pointe.

Nous avons lancé des marchés pour acquérir des scanners extrêmement coûteux pour être en mesure de numériser des pellicules très abîmées.

— En dehors des aides publiques, quelles sont vos autres sources de financement ?

Pour le moment, nous en sommes là, mais, au regard des partenariats stratégiques que j’essaie de mettre en place avec des institutions archivistiques internationales, il y a plusieurs projets possibles, mais il faudrait d’abord une légitimité nationale complète.

En effet, la majorité des cinémathèques dans le monde sont subventionnées par l’État parce que c’est une mission d’intérêt public.

— C’est un pavillon national ?

Complètement, et j’espère bien que ça le restera.

— Quid du mécénat ?

Nous y sommes bien évidemment ouverts, mais à l’heure où l’on se parle, il n’y a encore rien de concret, parce qu’historiquement, on n’existait quasiment pas et que nous n’étions pas vraiment visibles.

Cela fait des années qu’on travaille un petit peu comme des rats de laboratoire et ce n’est que maintenant que l’on se met en selle, puisque nous venons à peine d’ouvrir la cinémathèque au public. 

– L’Institut national de l’audiovisuel (lNA) en France facture certaines prestations, cela sera votre cas ?

Bien sûr, la cinémathèque va facturer quand il s’agira, par exemple, d’une exploitation commerciale d’images.

Pour le reste, nous apportons notre soutien aux chercheurs ou aux étudiants qui en ont besoin sans contrepartie.

– L’apport financier de l’État restera donc prépondérant ?  

C’est nécessaire parce que la culture a besoin d’être subventionnée, mais on aura d’autres sources de revenus comme les entrées des salles.

— C’est-à-dire ?

Nous avons une salle à la cinémathèque et une deuxième qui est le Septième Art de Rabat dont nous assurons la gestion et dont nous percevrons les recettes.

La majorité des cinémathèques dans le monde sont subventionnées par l’État parce que c’est une mission d’intérêt public

Ce ne sera pas une manne financière considérable, car les tarifs seront extrêmement bas, afin qu’ils restent accessibles à l’ensemble de notre jeunesse.

— Avec des tarifs préférentiels ?

Nous avons en effet signé une convention avec le ministère de la Culture sur le Pass jeunes qui permettra aux jeunes de moins de 30 ans de bénéficier d’une entrée dans nos salles à 10 dirhams.

– Quel est votre budget actuel et celui qui vous permettra d’être vraiment efficace ?

Comme nous démarrons, je ne peux pas répondre à votre première question, mais pour ce qui est du budget moyen de la cinémathèque, il faudrait une somme d’au moins 25 millions de dirhams par an.

Nous avons d’ores et déjà un programme d’emploi qui nous permettra de financer la masse salariale, les investissements et les achats de droits à venir, parce que les films se payent avec des droits de location importants qui coûtent entre 200 euros et 1.000 euros la séance.

Sans compter le travail que nous menons pour apporter de l’aide et l’expertise aux institutions africaines qui sont dépourvues de ressources humaines pour sauver leurs films.

C’est le prix à payer pour démocratiser la culture cinéma et arriver in fine à façonner des générations de cinéphiles ou de cinéastes qui auront « ingéré » suffisamment de cinéma pour faire de bons films, à l’instar de tous les grands de ce monde qui ont fait leurs classes dans les cinémathèques.

— En d’autres termes, aujourd’hui vous êtes loin de 25 millions de dirhams ?

C’est exact, mais je considère qu’à terme, c’est parfaitement possible, car il y a un vrai intérêt à doter notre cinémathèque de tout ce dont elle peut avoir besoin pour être une institution digne de ce nom.

— Vous devez convaincre le ministère des Finances ?

Le ministère des Finances est déjà convaincu de l’importance de notre mission, reste à trouver le cadre.

— Vous allez puiser vos archives et réserves au CCM ?

Nous avons en effet récupéré la gestion de ces fonds qui n’étaient pas correctement entreposés.

À mon arrivée, j’étais choqué et très en colère lorsque j’ai découvert une centaine de films noyés dans 1 mètre d’eau, après des inondations dues à des infiltrations d’eau non résorbées.

J’ai d’ailleurs filmé cet abject désintérêt pour notre patrimoine qui m’a valu des nuits blanches, tellement j’étais sidérée.

À mon arrivée, j’étais choqué et très en colère lorsque j’ai découvert une centaine de films noyés dans 1 mètre d’eau.

Je tiens d’ailleurs à rendre hommage à notre ministre qui a fait de son mieux pour nous soutenir en prenant à bras-le-corps cette affaire.

Son aide nous a permis, entre novembre 2021 et début 2023, c’est-à-dire en pratiquement un an et demi, de sauver pas moins de 15.000 bobines.

– Combien d’archives ont été numérisées ?

À l’époque où Sarim Fassi Fihri était à la tête du CCM, un partenariat avait été engagé avec une société privée italienne qui a envoyé quelqu’un insitu pour numériser à la chaîne, mais aujourd’hui, nous sommes obligés de renumériser une bonne partie de ce qui a été fait.

Après quoi, on s’est rendu compte que l’appareil utilisé était un prototype et pas un scanner neuf adapté au travail requis.

C’est pourquoi, nous entretenons depuis, des liens très étroits avec la Fédération internationale des archives du film (FIAF) dont nous sommes membres à part entière, et suivons scrupuleusement ses préconisations en matière de conservation et d’éthique.

– Quelle est la ventilation de vos archives entre films et activités royales ?

On doit être à pratiquement 50-50.

— Quelle est la production marocaine depuis les débuts du cinéma ?

En termes quantitatifs, nous sommes tenus d’un point de vue éthique de tout sauver, mais nous avons une ligne éditoriale qui privilégie la qualité dans nos cycles de projection.

Le premier film de fiction intégralement marocain date de 1958

Pour répondre à votre question, les longs-métrages, depuis le début, sont au nombre de 512, pour être précise.

— C’est très peu en près d’un siècle ?

Moins d’un siècle, parce que le premier film de fiction intégralement marocain date de 1958 et que les productions antérieures n’étaient pas considérées comme des films marocains, car produites par des compagnies françaises.

— Quelle place vont occuper les productions nationales à la cinémathèque ?

Une place privilégiée car nous aspirons à faire de la cinémathèque « la maison cinéma » en donnant une place prépondérante au cinéma Marocain, mais également au cinéma africain qui comporte des œuvres époustouflantes de modernité.

Bien évidemment, nous inviterons le reste du monde sur nos écrans et nous nous inviterons en retour sur les écrans du monde.

— La place d’une cinémathèque, c’est aussi d’être présente dans les évènements cinématographiques ?

Oui et à ce propos, l’année dernière, nous avons eu la chance d’être sélectionnés au Film Héritage à Berlin qui a retenu un film marocain Le Soleil de printemps, de 1969 dans sa sélection annuelle.

C’est un motif de fierté car c’est le premier film restauré entièrement sur le continent africain par une entité nationale sans expertise extérieure et qui plus est, a été très applaudi.

— Vous allez organiser des ateliers et des formations pour les jeunes?

Si montrer des films est déjà une forme de formation, des ateliers sont plus que nécessaires parce que l’éducation à l’image doit commencer chez les plus jeunes.

Etant assujettis à une réglementation qui est très claire, nous ne pourrons montrer que des films qui ont obtenu un visa d’exploitation dans les salles marocaines.

Nous allons donc faire de la médiation cinématographique auprès des petits, avec des ateliers de sensibilisation pour apprendre ce qu’est une pellicule en la manipulant et faisant des petits montages.

Au niveau des écoles, nous allons consacrer une programmation dédiée aux scolaires, de manière régulière, avec des débats autour des films.

— Sachant que l’une de vos missions est aussi de faire découvrir le cinéma étranger, pensez-vous que vous serez soumis à la censure au niveau de votre programmation ?

Quel type de censure ?

     -Est-ce que le film Zin Li Fik de Nabil Ayouch, par exemple, pourra être programmé à la cinémathèque ?

Etant assujettis à une réglementation qui est très claire, nous ne pourrons montrer que des films qui ont obtenu un visa d’exploitation dans les salles marocaines.

— N’aurait-il pas été plus simple de l’interdire au moins de 16 ans ?

C’est un des chantiers initiés par notre ministre dans le cadre de la nouvelle loi sur l’industrie du cinéma avec une interdiction aux moins de 16 ou 18 ans pour certains films.

— En tant que réalisatrice, vous n’êtes pas vraiment fan de censure ?

Je ne le suis assurément pas, mais je défends l’idée que l’on se doit de prévenir le public sur ce qu’il va voir afin qu’il puisse prendre ses responsabilités dans le cas où le film projeté contient des scènes violentes ou des scènes qui peuvent heurter sa sensibilité morale.

— Allez-vous donner davantage de visibilité à certaines communautés ou minorités ?

La fonction que j’occupe est antinomique avec le fait de défendre des positions personnelles, et je ne suis pas là non plus pour faire du militantisme pour une cause en particulier, mais ma responsabilité m’enjoint de promouvoir la culture cinéma dans ce qu’elle a de plus large.

Je voudrais un cinéma qui donne à réfléchir, à ressentir. Bousculer parfois oui, mais choquer non.

Certes, je suis une fervente humaniste et la liberté est une valeur cardinale, mais je n’ai absolument pas l’intention d’apporter un focus particulier sur une minorité en particulier. Car en définitive, tout un chacun de par son récit intime, est une minorité.

Il est, selon moi, totalement improductif de programmer un cycle de 15 films qui va provoquer un tollé dans notre public. C’est pourquoi je préfère mettre en avant un cinéma qui donne à réfléchir, à ressentir. Bousculer parfois oui, mais choquer non.

Je m’inscris dans un Maroc qui n’est en aucun cas dans le rejet de l’autre et je veux encourager notre jeunesse à s’ouvrir sur le monde sans provocation inutile sous couvert de liberté.

— Dernière question, vous allez arrêter complètement votre carrière de réalisatrice ?

C’est un sujet sur lequel je ne souhaite pas m’exprimer, mais je vous répondrai que pour l’instant, après le décès de mon fils il y a 3 ans, je ne suis plus en état de créer.

En revanche je crée autrement en offrant au public tout le cinéma du monde.

— En d’autres termes, votre nomination est ce qui pouvait vous arriver de mieux ?

-Absolument, car j’y mets tout ce qu’il me reste de courage, de passion, de foi et de joie aussi.

Ci-après, photos Medias24 de la cinémathèque du Maroc: