Chaque année, à l’issue du cycle de formation supérieure et du cycle annuel des exercices des unités, les différentes armes (artillerie, infanterie, blindée) organisent une journée d’études pour débattre de sujets d’actualité liés à leurs domaines respectifs. Le char, notamment l’Abrams, a fait l’objet d’un focus spécial.

Le thème central de l’édition organisée le 24 décembre dernier était le rôle des chars dans les conflits modernes. Une idée répandue suggère que le char de combat est devenu obsolète, notamment face à l’émergence de technologies comme les drones, souvent perçus comme la solution miracle face aux défis des guerres modernes, qu’elles soient conventionnelles ou asymétriques.

Cependant, cette vision mérite d’être nuancée. Si les drones offrent des avantages indéniables en termes de surveillance, de reconnaissance et même d’attaque, ils ne peuvent à eux seuls assurer la maîtrise d’un terrain. En effet, dominer une zone, qu’elle soit urbaine, désertique ou montagneuse, nécessite une présence humaine. Les drones, en particulier les modèles aériens actuels, ne remplacent pas l’humain dans cette tâche. Ainsi, l’arme blindée, héritière de la cavalerie d’autrefois, reste pertinente, mais doit nécessairement se moderniser et s’adapter aux menaces contemporaines.

Contacté par Médias24, Abdelhamid Harifi, notre consultant militaire, a estimé que la perception de l’obsolescence des chars est largement influencée par « les images de chars détruits sur les champs de bataille actuels, comme au Yémen, en Ukraine, en Syrie, en Irak ou en Libye ».

D’après Harifi, le problème ne réside pas dans l’arme elle-même, mais plutôt dans son utilisation. « Des erreurs tactiques ou humaines expliquent la plupart de ces échecs », soutient-il. Pour illustrer ce point, il cite « les chars Abrams saoudiens détruits à la frontière yéménite ». Selon lui, « le problème ne vient pas de l’Abrams en tant que tel, mais de son emploi inadapté ». Ce char, qui équipe les FAR en grand nombre, est conçu pour « être efficace en mouvement et dans une configuration de combat appropriée », mais devient vulnérable en position statique.

L’évolution des menaces et la modernisation des FAR

Harifi note que, malgré leur ancienneté, « les Abrams marocains restent adaptés au terrain national », mais les adversaires disposent aujourd’hui de « missiles antichars modernes (TCGM), utilisés depuis des positions fixes ou des véhicules légers et rapides ». Ces armes peuvent surpasser en mobilité « les chars lourds comme l’Abrams, qui pèse 60 tonnes et atteint difficilement 60 à 70 km/h« .

Pour faire face à ces défis, les Forces armées royales (FAR) semblent avoir commencé à équiper les blindés marocains du système de protection active (APS) israélien Trophy« , une technologie capable de neutraliser les missiles antichars et de protéger les équipages ». Cependant, Harifi souligne que « l’arme blindée marocaine reste légèrement en retard par rapport à ses voisins », citant notamment l’Algérie, qui a intégré de tels systèmes sur ses T-90.

La nécessité d’une coopération interarmes

Pour renforcer le soutien aux chars, les FAR ont également acquis des hélicoptères Apache, permettant d’assurer une couverture aérienne lors des opérations terrestres. Selon Harifi, les unités blindées doivent aussi « être accompagnées d’unités d’infanterie, transportées par des M113« . Le Maroc dispose d’ailleurs d’un parc important de ces véhicules, « environ 500 à 600″.

Comme le montrent des images qui figurent dans un article du dernier numéro de la Revue des FAR, les M113 semblent eux aussi en cours de modernisation, avec « l’ajout de tourelles téléopérées, de canons et de missiles« , afin de mieux protéger contre les drones, les menaces aériennes et les attaques d’infanterie ».

« Ces initiatives témoignent d’une prise de conscience accrue parmi les décideurs de l’armée », affirme l’expert. Lors de la journée d’études, les FAR ont d’ailleurs mentionné pour la première fois « l’APS et le combat collaboratif« , insistant sur « la nécessité d’une interaction interarmes et interarmées ».

La logistique, un pilier stratégique souvent négligé

Harifi met également en avant « l’importance de la logistique« , en prenant l’exemple des chars russes en Ukraine, devenus inopérants faute de « carburant ou de soutien logistique ». « Aucune arme, aussi performante soit-elle, ne peut être efficace sans une logistique solide », insiste-t-il.

Les M113 qui sont censés transporter l’infanterie pourraient être modernisés et transformés en véhicules autonomes ou semi-autonomes », ce qui permettrait « d’améliorer leur efficacité tout en réduisant les risques pour les équipages qui pourraient être visés par des drones kamikazes à bas coût, surtout en cas de conflit en zone urbaine.

En conclusion, cette journée d’études met en lumière « une sensibilité accrue du haut commandement marocain aux enjeux modernes ». Selon Harifi, cette prise de conscience « est rassurante pour la sécurité, la souveraineté et la dissuasion du pays ». Les FAR semblent ainsi « engagées dans une démarche proactive pour adapter leurs forces aux défis contemporains, tout en tirant les leçons des conflits récents ».