« En achetant ces hélicoptères Apache, le Maroc a fait un pas important dans l’investissement en faveur de sa sécurité et de la sécurité régionale. Cet investissement lui permet désormais d’atteindre un niveau supérieur de capacité de combat », a déclaré le général Michael Langley, commandant du commandement américain pour l’Afrique, qui était présent à la cérémonie de réception des hélicoptères commandés par le Maroc en 2020 et dont 6 ont été livrés il y a quelques jours.

Cette cérémonie, qui s’est déroulée à Salé, a récemment offert un aperçu concret des ambitions du Royaume en matière de défense et d’industrie militaire. En plus de la présence notable du ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour, de celui chargé du budget, Fouzi Lekjaa, aux côtés du ministre chargé de la Défense Abdeltif Loudyi, l’événement a réuni une importante délégation américaine, dirigée par le général d’armée Michael Langley et la chargée d’affaires de l’ambassade des États-Unis, Aimee Cutrona, témoignant d’un partenariat stratégique renforcé entre le Maroc et ses alliés. La présence de Loudyi est naturelle. Celles de Mezzour et de Lekjaâ sont clairement liées aux perspectives de coopération industrielle.

La fabrication et la réparation de pièces de rechange et superstructures de l’Apache prévues au Maroc
Avec l’acquisition des hélicoptères Apache, le Maroc ne renforce pas seulement son armement et ses capacités militaires aériennes, il fait un pas de plus vers son ambition d’installer un secteur d’industrie de la défense au Maroc.
Le programme d’acquisition des hélicoptères Apache est assorti d’un accord de compensation industrielle signé en 2023 avec la compagnie américaine Boeing. Cet accord permet de renforcer l’autonomie des Forces royales air en matière de météorologie, de fabrication et de réparation en composite de différentes pièces de rechange et superstructures.
Il était également question de la qualification de bureaux d’ingénierie marocains aux normes internationales du secteur de l’aéronautique, ainsi que de la réalisation, en partenariat avec l’université Mohammed VI Polytechnique de Benguérir, d’un centre de recherche pour la fabrication d’additive avancée 4.0.
La formalisation de ce centre de recherche a eu lieu moins d’un an plus tard, en novembre 2024, lors du Marrakech Air Show par la signature d’un accord portant sur la création d’un centre de recherche en fabrication avancée en partenariat avec Boeing, intitulé « Centre africain de fabrication d’excellence (ACME)« . Ce dernier fera partie de l’université Mohammed VI Polytechnique et sera situé à Nouaceur. Il opérera dans le domaine de la R&D, en se positionnant sur des technologies clés, notamment la fabrication avancée, l’industrie 4.0, l’automatisation et les nouveaux matériaux.
Une stratégie d’industrie de la défense ambitieuse et volontariste
Les annonces faites, il est difficile d’avoir plus de détails sur l’avancement des projets. « Le volet militaire est assez secret et réservé (…) mais le Maroc travaille pour prendre une position dans cette industrie« , déclarait M. Mezzour au micro de Médias24 en marge du Marrakech Air Show (MAS), quand on l’a interrogé sur les projets en cours.
Les détails sont peut-être secrets, mais l’ambition marocaine, elle, est affichée et affirmée. On peut la résumer par cette déclaration de Abdeltif Loudyi, ministre délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale au MAS 2024 : « Le Maroc s’est doté d’un cadre juridique et législatif dans le but d’ouvrir la voie à la création d’une industrie de défense nationale en général et d’une industrie aéronautique militaire en particulier. (…) Le Royaume a réalisé un saut qualitatif dans sa trajectoire de développement de ses capacités de défense avec la création de deux zones industrielles de défense destinées à recevoir des investissements dans ce secteur ».
Il poursuit : « cette réalisation contribuera progressivement à renforcer l’indépendance défensive du pays et à limiter sa dépendance totale aux sources externes pour répondre à ses besoins d’armes, de munitions, etc. ».
Abdeltif Loudyi expliquait que le Maroc compte installer ce type d’industrie en attirant des investissements étrangers et en localisant la technologie liée au domaine militaire en mobilisant les acteurs privés et publics pour nouer des partenariats avec des étrangers avec une politique d’ouverture sur différents fournisseurs.
La stratégie marocaine est globale, en ce sens que le Royaume a entrepris une politique d’ouverture à des marchés extérieurs diversifiés et à réduire sa dépendance à un nombre limité de fournisseurs. « Des éléments qui figurent parmi les facteurs ayant renforcé la concurrence pour répondre aux besoins des forces armées » et également, « jeter les bases d’une industrie de défense nationale en incitant les fournisseurs étrangers à investir dans des projets avec des partenaires locaux ou en encourageant le transfert technologique au profit d’acteurs nationaux afin de leur permettre de développer des projets à l’échelle nationale ».
MEDZ et ALEM porteur des zones industrielles militaires
De cette stratégie sont nés plusieurs projets qui forment aujourd’hui le noyau de la concrétisation de la stratégie industrielle militaire marocaine.
Il y a d’abord les deux zones industrielles dédiées aux activités de défense. Celles-ci sont portées par la CDG et l’administration de la défense à travers une joint venture entre MEDZ et l’Agence de logements et d’équipements militaires (ALEM). Le décret portant création de ces deux zones a été publié au bulletin officiel en juin 2024.
On y apprend que les zones seront installées sur des terrains appartenant à l’ALEM. Les activités qui y seront développées sont les suivantes :
- fabrication d’équipements et de matériels de défense et de sécurité ;
- fabrication de systèmes d’armement ;
- fabrication de munitions ;
- Autres activités industrielles de défense ;
- Services liés aux activités définies dans le présent article.
Les deux futures zones d’accélération industrielle de défense seront ouvertes aux investisseurs concernés par ce secteur selon les dispositions de la loi 10.20 et le décret 2.21.405.
Ce que dit le cadre légal de l’industrie militaire
Comme expliqué, le Maroc s’est doté d’un arsenal législatif pour encadrer la mise en place de cette industrie naissante et sensible. Il y a d’abord la loi 10.20 relative aux équipements militaires qui précise les types d’équipements pouvant être développés localement en coopération avec des industriels.
Les deux premiers articles de la loi distinguent trois catégories de matériels et équipements de défense et de sécurité, des armes et des munitions, à savoir les catégories A, B et C. Les listes détaillées de ces catégories, ainsi que les types de matériels susceptibles de servir à la fois à un usage militaire et civil (dual use), sont données dans les quatre annexes au décret d’application (A consulter ici) :
- Catégorie A : les matériels de défense, destinés aux opérations militaires
- Catégorie B : les matériels de sécurité destinés à la sauvegarde de la sécurité et de l’ordre publics
- Catégorie C : les armes à feu et leurs munitions, destinées notamment à la chasse, au tir sportif, les armes de départ pour les compétitions sportives, les armes traditionnelles et les armes à air comprimé
Dans un policy paper consacré à cette loi, le PCNS explique : « Le périmètre d’application de la loi concerne uniquement les matériels conventionnels de défense et de sécurité. Aucune référence n’est faite aux armes de type nucléaire, radiologique, bactériologique ou chimique, connues sous l’acronyme (NRBC). Cette approche sélective consacre la crédibilité du Royaume en tant que futur producteur responsable d’équipements de défense et son souci pour le respect de ses engagements internationaux ».
Il poursuit, « en vertu de la loi n° 10-20, s’appesantit sur le principe de prohibition, sur le territoire national, de tout ce qui se rapporte à la détention des moyens des catégories A et B. (…) Toutes les activités relatives à l’importation, l’exportation, le commerce et le transport sont tributaires d’une autorisation de fabrication encadrée. Ainsi, seuls les fabricants, expressément autorisés, pourraient importer, exporter, vendre, acheter et transporter sur le territoire national, et ce en rapport direct avec les besoins de l’exercice de leurs activités de fabrication autorisées ».
Par ailleurs, la loi n° 10-20 dispose parmi les conditions pour l’octroi de l’autorisation de fabrication que « [la personne morale demanderesse doit] avoir un capital détenu majoritairement au Maroc par des Marocains, sauf dérogation accordée par l’administration pour des raisons de défense, de sécurité ou de politique générale ou économique ».
Les annonces se succèdent et ne se ressemblent pas !
Outre le partenariat stratégique avec Boeing, plusieurs projets à protée industrielle ont été annoncés. D’après le ministère délégué chargé de l’Administration de la défense des activités industrielles de défense ont d’ores et déjà démarré sans donner de détails. Il s’agit notamment de :
– la fabrication de drones équipés de matériel d’observation, de surveillance et d’armement ;
– la maintenance des avions militaires ;
– le développement de la fabrication des armes et des munitions.
>> Usine de Tata pour fabriquer des véhicules blindés WhAP
Fin septembre 2024, le Maroc a signé un contrat avec Tata Advanced Systems Ltd (TASL), filiale du groupe Tata, pour mettre en place une ligne de fabrication de défense majeure. L’usine de 20.000 m2 sera construite dans la région de Casablanca, probablement à Benslimane. Elle produira initialement des véhicules blindés WhAP pour les Forces armées royales et prévoit, à long terme, de servir de hub pour le marché africain.
Cette usine, livrable dans un délai de 36 mois, débutera avec un taux d’intégration locale de 35%, qui devrait atteindre 50% à mesure que le programme progressera. Il devrait créer environ 90 emplois directs et 250 emplois indirects, et aura une capacité de production de 100 véhicules par an.
>> Le turc Baykar crée une entreprise au Maroc
Fournisseur attitré de drones au Maroc, le turc Bayraktar s’installe au Maroc. Il a décidé d’ouvrir une filiale au Maroc sous la dénomination Atlas Defense.
Selon l’acte de constitution de cette nouvelle société, cette entité aura pour spécialités la conception, la fabrication et la maintenance de drones et d’équipements aéronautiques sans pilote, le développement, la production et la distribution de solutions technologiques pour les industries de la défense, en plus de la fabrication d’équipements électroniques, mécaniques et robotiques.
L’acte de constitution de cette société a été enregistré au tribunal de commerce de Rabat le 5 décembre 2024. Cette installation se fera concomitamment à la livraison du premier drone de combat Akinci au Royaume.
Selon notre consultant militaire, Abdelhamid Harifi, lors du Marrakech Air Show 2024, l’entreprise a marqué les esprits en présence de son fondateur et PDG. Des discussions approfondies ont eu lieu lors de cet événement, visant à renforcer la coopération bilatérale entre les deux parties. « Cette coopération se concrétisera par l’installation prochaine d’une unité de production de Baykar au Maroc, dans la région de Benslimane« , souligne M. Harifi. Cette usine, loin d’être un simple centre de maintenance, sera chargée d’assembler et de produire un modèle inédit de drones, actuellement non opérationnel.
>> Aerodrive Engineering Services – drones
Le premier drone militaire marocain, baptisé Atlas Istar, conçu et développé localement par Aerodrive Engineering Services, est destiné à renforcer les capacités des Forces armées royales (FAR) en matière de renseignement et de surveillance. Ce drone a effectué avec succès son premier vol, le 10 octobre 2024.
>> Drones. Le portugais Tekever signe un MoU avec Droneway au Maroc
Selon un communiqué de Tekever, « le partenariat verra la compagnie portugaise accompagner le développement de l’industrie marocaine des drones à travers la création d’un bureau après-vente et l’investissement dans diverses activités complémentaires : projets industriels, plateforme de test, formation, assemblage , maintenance et soutien logistique ».
>> Maintenance Aeronautics Assets (MedZ, Sabca et Sabena Aerospace)
Maintenance Aeronautics Assets est la société qui porte le projet de centre de maintenance, de réparation, de révision et de mise à niveau d’avions et d’hélicoptères militaires signé entre le Maroc et le groupe aérospatial belge Blueberry. Cet accord signé en 2022 comprend la construction d’un centre de maintenance, de réparation, de révision et de mise à niveau (MRO&U) ultramoderne de 15.000 m2 pour les avions et hélicoptères militaires à l’aéroport de Benslimane. Il soutient la création de 300 emplois.