Les associations de la société civile tirent la sonnette d’alarme. La méthadone, traitement essentiel pour les personnes souffrant d’addiction aux opiacés, est en rupture de stock au Maroc. Plusieurs organisations, dont l’Association Hassanouna (AHSUD), l’Association de lutte contre le sida (ALCS), RdR Maroc et ITPC-MENA, dénoncent une situation préoccupante qui met en péril la santé de nombreux patients.

Qu’est-ce que la méthadone, et pourquoi est-elle essentielle ?

La méthadone est un opiacé de synthèse utilisé dans le cadre de la thérapie de substitution aux opiacés. Elle permet de stabiliser les patients en limitant les symptômes de sevrage et en réduisant les risques de rechute. Selon le Guide national de réglementation de la méthadone, son usage est strictement encadré, depuis l’approvisionnement jusqu’à la prescription dans les centres d’addictologie.

Son action prolongée permet d’éviter les variations brutales du taux de substances dans le sang, ce qui aide les patients à éviter les symptômes de manque et réduit considérablement les envies compulsives. Contrairement aux opiacés à action rapide comme l’héroïne, la méthadone procure une sensation de normalisation sans euphorie, permettant aux patients de reprendre progressivement une vie sociale et professionnelle.

En plus de son rôle dans la stabilisation des patients, elle contribue à la réduction des risques sanitaires associés aux drogues injectables, notamment la transmission du VIH et de l’hépatite C.

Selon le Dr Imane Kendili, psychologue addictologue, jointe par Médias24, la méthadone est une alternative efficace qui permet aux patients de retrouver un équilibre et d’éviter les rechutes. Toutefois, elle souligne que ce traitement seul ne suffit pas : il doit être combiné à un suivi psychothérapeutique, car la dépendance aux opiacés ne se limite pas à une addiction physique. Elle est également liée à des facteurs sociaux et environnementaux qui nécessitent un accompagnement global du patient.

Une pénurie aux conséquences alarmantes

Face à la baisse des stocks, un communiqué conjoint de plusieurs associations indique que le ministère de la Santé a mis en place une mesure de réduction automatique des doses administrées aux patients, y compris ceux atteints de maladies chroniques comme le VIH et l’hépatite C. Cette décision, prise sans concertation avec les associations concernées, suscite de vives inquiétudes.

Selon les ONG, les conséquences de cette pénurie sont multiples :

  • Hausse du risque de rechute : une réduction brutale des doses peut entraîner un retour à la consommation de drogues dures.
  • Syndrome de sevrage aigu : douleurs, anxiété, insomnies et troubles physiques graves.
  • Risque sanitaire accru : augmentation potentielle des contaminations par le VIH ou l’hépatite.
  • Décrochage des patients : l’incertitude sur la disponibilité du traitement peut décourager les patients à poursuivre leur parcours de soin.

Le Dr Imane Kendili explique que la méthadone, lorsqu’elle est prescrite de manière encadrée, permet aux patients de se stabiliser et d’entamer un processus de réhabilitation. Toutefois, la réduction soudaine des doses peut provoquer des symptômes de manque, des troubles psychologiques et une rechute rapide vers les drogues illicites. Cette instabilité risque d’anéantir les progrès réalisés par de nombreux patients en traitement.

L’accès à la méthadone reste encore limité au Maroc, notamment en dehors des grandes villes. De nombreux patients, notamment en milieu rural, ont des difficultés à bénéficier d’un suivi régulier et doivent parcourir de longues distances pour se rendre dans un centre de traitement.

Par ailleurs, la stigmatisation de la prise de méthadone demeure un frein important. Être sous ce traitement est encore perçu par une partie de la société comme un signe de faiblesse ou d’échec, alors qu’il s’agit d’un véritable traitement médical. Cette perception négative peut dissuader certains patients de demander de l’aide, de peur d’être jugés ou rejetés par leur entourage.

En plus de ces obstacles, les patients sous méthadone rencontrent plusieurs difficultés liées au traitement lui-même :

  • Effets secondaires : somnolence, transpiration excessive, troubles du sommeil, nausées.
  • Risque de complications à long terme : modifications métaboliques, troubles hormonaux et risques cardiaques (allongement de l’intervalle QT sur l’électrocardiogramme).
  • Dépendance au traitement : certains patients ressentent une frustration d’être sous médication quotidienne.
  • Interactions médicamenteuses dangereuses : la méthadone ne doit pas être combinée avec certains médicaments comme les benzodiazépines ou l’alcool, car cela peut entraîner une dépression respiratoire grave.

Selon le Dr Imane Kendili, une des difficultés majeures rencontrées par les patients est la dépendance prolongée à la méthadone. Certains doivent la prendre sur le long terme, voire à vie, ce qui soulève des questions sur l’équilibre entre une substitution contrôlée et un sevrage définitif. En outre, elle met en garde contre les risques de mésusage et rappelle l’importance d’un suivi médical strict pour ajuster les doses et prévenir les complications.

Un appel à des solutions urgentes

Les associations signataires du communiqué demandent aux autorités de prendre des mesures immédiates pour rétablir l’approvisionnement en méthadone. Parmi leurs recommandations :

  • Réapprovisionnement en urgence : travailler avec les organismes internationaux pour assurer une livraison rapide.
  • Respect des protocoles de réduction de doses : tout ajustement doit se faire avec le consentement des patients.
  • Solutions alternatives : exploration d’autres médicaments de substitution.
  • Amélioration de la gestion des stocks : mise en place d’un plan de prévention des ruptures.
  • Concertation avec la société civile : intégrer les associations dans la gestion de la crise.

Le Dr Imane Kendili souligne également l’importance de sensibiliser la population afin de lutter contre la stigmatisation des patients sous méthadone. « Le Maroc a fait un grand pas en avant avec la méthadone, mais il faut aller plus loin. L’addiction est une maladie chronique qui nécessite un suivi à long terme. Assurer un accès stable et encadré à ce traitement est crucial pour garantir une réinsertion réussie et durable des patients ».