Quel dénominateur commun pourrait-on trouver entre le Parti de la justice et du développement (PJD), l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le Parti du progrès et du socialisme (PPS) et le Mouvement populaire (MP) ? Pas vraiment d’affinités, si l’on excepte des visions partagées entre les ittihadis et les camarades de Nabil Benabdallah qui ont raté plusieurs occasions de se rapprocher pour une action commune.

Le dénominateur commun entre ces quatre partis est qu’ils se trouvent sous le même parapluie de l’opposition. Sauf que chacun regarde de son côté.

Petits calculs entre « amis »

« Cette opposition aurait gagné à coordonner ses efforts, mais ce n’est pas le cas pour des raisons objectives, et on ne parle pas seulement de divergences idéologiques. Elle aurait pu travailler main dans la main sur plusieurs sujets », relève ce jeune cadre d’un parti de l’opposition.

Le PJD n’arrive toujours pas à digérer la cuisante défaite du scrutin législatif du 8 septembre 2021 et son résultat catastrophique : 13 députés au lieu de 125 lors de la précédente législature. « En dehors de Abdellah Bouanou, chef du groupe du PJD et ancien député-maire de Meknès, qui pourrait nous citer quelques noms des douze autres députés ? », nous met au défi un ancien membre du parti de Abdelilah Benkirane, qui a fini par prendre ses distances avec cette formation politique. À l’instar d’autres anciennes figures de proue du même parti comme Lahcen Daoudi, Aziz Rabbah ou Abdelkader Amara.

Le PJD fait de l’opposition, mais non pas grâce à ses députés. C’est en grande partie par le biais de Abdelilah Benkirane depuis le salon de son domicile du quartier Les Orangers à Rabat, ou lors des meetings qu’il préside un peu partout au Maroc, avec la complicité de son chauffeur-caméraman qui assure les lives.

À l’USFP, les socialistes ont trouvé un honorable héritier aux anciens orateurs du parti à l’Hémicycle, mais Abderrahim Chahid, chef du groupe ittihadi, ne peut pas tout faire à lui seul.

« La direction du parti a toujours été conciliante avec la majorité, surtout avec le RNI. Elle ne veut surtout pas se mettre à dos Aziz Akhannouch, car elle a depuis l’automne 2021 caressé l’idée de faire partie du gouvernement, y compris lors du remaniement d’octobre 2024. Maintenant, c’est trop tard », avoue un membre du conseil national de l’USFP en froid avec le bureau politique et contestant ses choix.

Et la motion de censure que l’USFP a cherché à initier contre le gouvernement, début avril 2024 ? « C’était du cinéma. Une telle initiative était irréalisable. D’ailleurs, elle a été tuée dans l’œuf », répond notre interlocuteur. On se rappelle qu’à l’époque, Abdelilah Benkirane avait émis son véto, n’ayant jamais oublié, avait-il argumenté, que Driss Lachguar avait fait avorter la formation d’un gouvernement par Benkirane après les législatives de l’automne 2016 ; le fameux « blocage » dont l’issue avait été la désignation de Saâd Eddine El Otmani pour former une équipe. Ne parlions-nous pas de petits calculs ?

Les égarés et les indécis

Le Mouvement populaire (MP) a lui aussi choisi de faire cavalier seul ou alors de s’allier à des partis qui n’ont aucun poids et qui n’ont aucun siège au Parlement. Au lieu de trouver un terrain d’entente avec les trois autres partis de l’opposition (USFP, PPS et PJD), Mohamed Ouzzine, secrétaire général du MP, a préféré s’allier au Parti marocain libre (PML) d’Isaac Charia et au Parti démocratique national (PDN) de Khalid Bekkali. C’était le 9 janvier dernier pour annoncer la constitution d’un « bloc populaire », dont l’ambition est de se positionner en tant qu’alternative à ce que les chefs des trois partis ont appelé « la dictature numérique », en référence à la majorité de Aziz Akhannouch. Pour le moment, on n’entend plus parler de ce front.

« L’actuelle direction du MP aime les coups d’éclat et les grandes annonces, même sans lendemain. C’est tout simplement un parti qui n’a pas l’habitude de camper dans les rangs de l’opposition », affirme un cadre du parti de l’épi. Notons toutefois que les interventions de Mohamed Ouzzine, secrétaire général du MP, aussi bien au Parlement qu’à l’étranger, ne laissent pas indifférent. Au Parlement, il est passionné et parfois accusé de verser dans le populisme. Mais son verbe lui sert également, notamment à l’étranger, pour défendre la cause nationale, ce qu’il a fait à plusieurs reprises d’une manière brillante. Dans un entretien avec Médias24, il promettait que le MP a rompu avec l’ère des seconds rôles et qu’il aspire au leadership.

Dès la formation du gouvernement Akhannouch I, l’UC de Mohamed Joudar et le MDS de Abdessamad Archane avaient décidé de rallier la majorité. Avec le gouvernement Akhannouch II, ils sont passés du soutien critique au soutien sans réserve. Cela fait un apport de 22 sièges (17 UC et 5 MDS), à une majorité déjà plus que confortable (268 sièges pour le RNI, le PAM et le PI sur 395).

L’un des rares points lumineux au sein de l’opposition aura été la prestation des élus du PPS conduits par Rachid Hammouni, son chef de groupe. Fidèle à ses idéaux de formation de la gauche progressiste, le PPS ne rate aucune occasion pour rappeler le gouvernement à l’ordre, surtout quand il s’agit des grandes questions sociales et sociétales : pouvoir d’achat, thématiques liées aux femmes et aux enfants, multilinguisme, questions de santé publique, enrichissement illicite…

« Nos élus le sont à plein temps et coordonnent au jour le jour avec la direction. La discipline partisane est l’une des clés du succès », affirme un membre dirigeant du Parti du livre. Au-delà de l’Hémicycle, le parti ne chôme jamais, que ce soit au niveau central, au niveau des actions locales ou régionales, ou alors pour ce qui est des activités des organisations parallèles.

Et des électrons libres

En plus des groupes du MP et du PPS et du groupement du PJD, l’opposition compte aussi des « francs-tireurs » qui ne sont affiliés à aucun groupe ou groupement. C’est le cas de Nabila Mounib, (seule et unique) élue sous les couleurs du Parti socialiste unifié (PSU). Ses prises de parole sont très attendues et très médiatisées. Mais que retenir de son action après quasiment trois ans de députation ?

« Pas grand-chose. Les gens se souviennent davantage de ses sorties contre le vaccin anti-Covid que d’autre chose. Pour l’action de contrôle du gouvernement, comme le permettent les lois nationales, on est loin du compte », commente une source parlementaire. Le show ne paie pas, pas toujours. Et l’on peut dire la même chose de Rim Chabat, élue sous les couleurs du (presque) défunt Front des forces démocratiques (FFD).

« Elle vient surtout au Parlement le jour où Aziz Akhannouch est dans les parages, et qu’elle aime particulièrement chahuter quand les séances sont diffusées en direct sur la télévision publique. À part cela, elle n’a rien fait de remarquable », ironise un membre du conseil national du parti de l’Istiqlal, le parti d’origine de Rim Chabat et de son père, Hamid.

Mais, au sein aussi de ces « francs-tireurs », on retrouve celles et ceux qui se démarquent parmi les députés. C’est le cas de Fatima Tamni, (seule) élue du Congrès national ittihadi (CNI, né d’une scission au sein de l’USFP début 2001).

Faisant preuve d’une assiduité exemplaire, la députée de la région Casablanca-Settat (liste réservée aux femmes) ne rate aucune occasion de rappeler le gouvernement à ses obligations ou encore ses engagements. Le tout sans jamais perdre son calme ni manquer aux usages envers les institutions du pays.

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Pour conclure, on peut dire que l’opposition parlementaire a raté sa mission en grande partie. Elle ne peut pas, pour se justifier, rejeter la faute sur « l’hégémonisme » de la majorité et sa « dictature numérique ». Car, fait assez rare dans la région, la Constitution marocaine a fixé les droits de l’opposition parlementaire. Et fini le temps où appartenir à ses rangs pouvait être lourd de conséquences.

Dans la Loi suprême, l’article 10 stipule que « La Constitution garantit à l’opposition parlementaire un statut lui conférant des droits à même de lui permettre de s’acquitter convenablement de ses missions afférentes au travail parlementaire et à la vie politique« . Des droits, mais aussi des devoirs, puisque le même article affirme que « les groupes de l’opposition sont tenus d’apporter une contribution active et constructive au travail parlementaire« .

Cette opposition jouit d’autres avantages législatifs comme la présidence (obligatoire et exclusive) de la commission permanente de contrôle des finances publiques au sein de la Chambre des représentants.

L’opposition dispose de près d’une année et demie pour se ressaisir et se donner plus de crédibilité. Sinon, d’autres se chargeront de porter la voix du peuple, de la veuve et de l’orphelin, comme le déjà très célèbre « Moul lhout« .