Rachid Nekkaz, connu pour ses prises de position polémiques, fonde son affirmation sur l’origine algérienne de Abdelmoumen, le souverain almohade qui avait ordonné la construction de la mosquée. Pourtant, cette affirmation ne reflète pas la réalité des faits. Plus encore, elle montre qu’à l’époque, l’empire marocain étendait son influence sur une partie non négligeable de ce qui est devenu l’Algérie actuelle.
Une interprétation historique erronée
Médias24 : Quelles sont les origines et les dates exactes de la construction de la Koutoubia ?
Nabil Mouline : La mosquée Koutoubiyyin naît dans le tumulte de la conquête almohade de Marrakech en 1147, lorsque Abd al-Moumin ibn Ali (1130-1163), premier calife de la dynastie, s’empare de la ville et en fait le cœur de son empire. Dans le cadre de son projet de refondation politique et religieuse, il ordonne la construction d’une grande mosquée impériale, destinée à symboliser la rupture avec l’héritage almoravide.
La première Koutoubiyyin voit ainsi le jour peu après 1147, à proximité du Qasr al-hajar, l’ancienne forteresse almoravide. Bien que fonctionnelle, cette première structure ne répond cependant pas entièrement aux ambitions du souverain. En 1158, il lance alors la construction d’une seconde mosquée, légèrement décalée par rapport à la première. Cette dernière devient rapidement le lieu de prière principal et l’un des symboles les plus éclatants de l’architecture almohade.

L’historien Nabil Mouline.
L’œuvre monumentale ne s’arrête pas là. Après la disparition de Abd al-Moumin en 1163, son fils et successeur, Abou Ya‘qoub Youssef (1163-1184), poursuit l’embellissement du site. Son petit-fils, Ya‘qoub al-Mansour (1184-1199), parachève ce projet grandiose en édifiant avant 1198 le minaret monumental, qui s’impose aujourd’hui encore comme l’un des chefs-d’œuvre de l’Occident musulman.
– Qui étaient les commanditaires et les architectes de ce monument emblématique ?
– La Koutoubiyyin doit son existence à Abd al-Moumin, véritable fondateur du califat almohade. Fidèle à la doctrine de son maître Ibn Toumart, il fait de Marrakech une capitale impériale et inscrit, à travers cette mosquée, la présence almohade dans la pierre. Ses successeurs, Abou Ya‘qoub Youssef et Ya‘qoub al-Mansour, poursuivent son œuvre et parachèvent le minaret avant 1198, consacrant ainsi la puissance almohade dans l’un des plus grands chefs-d’œuvre du monde islamique.
Sous Abou Ya‘qoub Youssef, deux architectes se distinguent dans l’édification de cet édifice magistral : Ahmad ibn Bassou et Ali al-Ghoumari, artisans selon toute vraisemblance d’un monument qui incarne à la fois l’ambition impériale et l’idéal spirituel des Almohades.
– Quelles sont les sources d’inspiration de la mosquée ?
– Les sources d’inspiration de la Koutoubiyyin s’inscrivent dans une dynamique de synthèse et d’innovation propre aux Almohades. Les mosquées de Tinmel et de Taza, premières grandes réalisations de la dynastie, posent les bases d’un style qui marquera durablement l’architecture marocaine. Mais cette filiation locale s’accompagne d’un dialogue avec les grands monuments de l’islam, témoignant de l’ambition almohade de refonder le monothéisme et d’instaurer un empire universel.
Les architectes de la Koutoubiyyin s’inspirent ainsi des modèles prestigieux du monde musulman : la mosquée al-Aqsa de Jérusalem, celles des Omeyyades de Damas, de Samarra, de Kairouan, de Tunis, du Caire, de Cordoue, de Tolède et de Fès. De cette diversité naît une synthèse audacieuse où se mêlent influences orientales et andalouses, traduisant la volonté des Almohades de dépasser les traditions locales pour imposer un langage architectural nouveau.
Plus qu’un simple édifice religieux, la Koutoubiyyin incarne la capacité des élites almohades à intégrer et transformer les innovations idéelles et organisationnelles du monde musulman pour leur donner un caractère proprement local, à la mesure de leur ambition impériale.
– Quelle était l’étendue de l’empire marocain au moment de la construction de la Koutoubia ?
– Sous les Almoravides, l’empire s’étend de l’Andalousie aux fleuves Sénégal et Niger et de l’Atlantique aux portes de Bougie, formant l’un des plus vastes ensembles politiques de l’Occident musulman.
Les Almohades, après leur victoire sur cette dynastie, héritent d’une grande partie de ce territoire. Au moment de la construction de la Koutoubiyyin, leur empire couvre un espace allant de l’Andalousie au Sahara et de l’Atlantique à la Tripolitaine, consolidant ainsi leur domination sur l’ensemble de l’Afrique du Nord et d’al-Andalus.
– Quels étaient les liens politiques et culturels entre le Maroc et l’ouest de l’Algérie à cette époque ?
– Sous les Almoravides, l’empire s’étend sur une grande partie du nord-ouest de l’Algérie actuelle. La frontière avec les Hammadides se situe à quelques lieues à l’ouest de Bougie. Témoins de cette domination, les grandes mosquées de Tlemcen et d’Alger portent l’empreinte architecturale almoravide. C’est dans ce cadre que naît Abd al-Moumin, dans le village de Targa, près de Nedroma, en tant que sujet almoravide, à une époque où les notions modernes « d’Algérie » et de « Maroc » n’existent pas encore.
Avec l’avènement des Almohades, le nord de l’Algérie actuelle est intégré à l’empire, renforçant ainsi son unité politique et culturelle.
N’ayant pas hérité d’un État central structuré avant la colonisation, les élites algériennes s’efforcent de (re)construire un récit qui leur permet de revendiquer une continuité historique et culturelle
– Pourquoi certaines figures publiques avancent-elles des théories contestées sur l’origine de monuments comme la Koutoubia ?
– La polémique autour de la Koutoubiyyin et d’autres monuments emblématiques ne relève pas seulement d’un débat d’experts, mais d’une bataille pour la « souveraineté narrative ». Derrière chaque contestation, il ne s’agit pas simplement d’attribuer un monument à une nation, mais bien d’imposer un récit, de redessiner l’histoire à l’aune des enjeux politiques contemporains.
Dans une région où l’identité nationale reste une construction en perpétuelle évolution, chaque État cherche à asseoir sa légitimité en maîtrisant le passé et en façonnant la mémoire collective.
Dans ce jeu d’influence, les élites algériennes adoptent une stratégie de réinterprétation historique, inscrite dans leur quête de consolidation nationale. N’ayant pas hérité d’un État central structuré avant la colonisation, elles s’efforcent de (re)construire un récit qui leur permet de revendiquer une continuité historique et culturelle.
Dans ce cadre, l’appropriation ou la contestation de certains marqueurs du patrimoine marocain ne sont pas anodines : elles participent d’une volonté de redéfinition des rapports de force dans la région.
En contestant ou en s’appropriant des éléments culturels associés au Maroc, l’Algérie cherche à relativiser son influence historique et à se positionner comme le centre de l’Afrique du Nord. Cette démarche cherche à diluer l’empreinte du Maroc en l’intégrant dans un récit plus large où son rôle se fond dans une histoire régionale uniformisée. En revendiquant ou en contestant certains héritages culturels, il s’agit de redéfinir les repères historiques, de minimiser l’influence du voisin occidental et d’imposer une lecture plus conforme aux intérêts des élites algériennes.