Après un début de saison marqué par l’angoisse et une sécheresse persistante, les épisodes pluvieux survenus en février, et surtout en mars, ont redonné un souffle d’optimisme au monde agricole. Mais ce sursaut météorologique sera-t-il suffisant pour infléchir la tendance sur le terrain, sauver les cultures et soulager les ressources en eau ?

Pour répondre à ces questions, Médias24 s’est entretenu avec Mostafa Errahj, professeur-chercheur à l’École nationale d’agriculture (ENA) de Meknès .

Certaines régions pourraient sauver leur production céréalière

Selon le Pr Errahj, les récentes précipitations ont été salvatrices dans plusieurs régions, mais leur impact demeure contrasté à l’échelle nationale. Les différences en termes de cumuls pluviométriques et les conditions de départ, très hétérogènes d’une zone à l’autre, limitent les effets uniformes. Certaines régions, mieux arrosées, pourraient sauver leur production céréalière, tandis que d’autres peinent à combler un déficit hydrique plus sévère.

« Je n’ai pas vraiment les statistiques précises pour toutes les régions du Maroc, mais d’après ce que j’ai vu de mes propres yeux et de ce que j’ai pu suivre à travers les informations officielles du ministère de l’Agriculture – en plus de quelques observations de terrain –, on peut dire que la partie nord du Maroc souffre moins que la partie sud, même si les dernières pluies ont également concerné le sud de Casablanca ».

Dans le même sens, notre interlocuteur insiste sur le fait que les disparités entre zones irriguées et zones bour (pluvial) jouent un rôle central dans l’interprétation de l’état de la campagne.

« Dès le lancement de la campagne agricole, on voyait clairement qu’elle avait très mal démarré au sud de Casablanca, alors que le Saïss et les zones montagneuses s’en sortaient un peu mieux. Ces récentes pluies, naturellement, seront plus efficaces pour sauver la campagne céréalière dans les régions qui ont survécu au stress hydrique du début de saison – là où il reste encore quelque chose à sauver », souligne-t-il.

Ces pluies atténuent la pression sur les ressources mobilisées pour l’irrigation, mais ne règlent pas le fond du problèmeLa succession de jours de pluie, conjuguée à des températures modérées, a créé des conditions hydriques favorables à une recharge des sols. Dans les périmètres irrigués, les effets sont visibles sur les niveaux d’humidité et sur le remplissage des barrages. Cela contribue à atténuer la pression sur les ressources mobilisées pour l’irrigation, sans pour autant régler les problèmes de fond.

« Il a plu pendant longtemps et en quantité suffisante, ce qui fait que les sols resteront engorgés d’eau pendant un certain temps. De plus, avec des températures relativement basses, les risques d’évaporation sont minimes. On n’est pas du tout dans le scénario de bonnes pluies suivies immédiatement de fortes chaleurs, et cela permet de préserver une certaine humidité dans les sols », précise notre interlocuteur.

« En plus, il y a les taux de remplissage des barrages, dont l’évolution affiche un rythme encourageant. Cela nous permet de rester optimistes quant à la capacité de nos structures hydrauliques à capter l’essentiel de ces précipitations, ainsi que celles qui viendront avec la fonte des neiges ».

Cultures de printemps : la pluie ne suffit pas

Face aux pertes sur les cultures d’automne, les agriculteurs pourraient être tentés par les cultures de printemps comme solution de rattrapage. Toutefois, les facteurs économiques, notamment l’accès au financement et la trésorerie des exploitations, restent des freins majeurs. Les intentions de culture ne se traduiront en surfaces effectives que si les conditions financières sont réunies.

« Les cultures de printemps ont toujours été, depuis longtemps d’ailleurs, des cultures de rattrapage. Et cela paraît logique, surtout dans le contexte actuel… Sauf que ce n’est pas aussi simple qu’on le pense. La pluie n’est pas le seul facteur qui détermine les choix des agriculteurs. Il y a aussi, et surtout, leur capacité à financer leurs activités. Et cela ne vient pas avec la pluie. Bien sûr, les précipitations calment les esprits. Elles apportent une forme de sécurité sur le plan des ressources naturelles et de la disponibilité en eau. Mais s’il n’y a pas de financement derrière, avoir de l’eau ne suffit pas pour faire de l’agriculture. Surtout qu’une bonne partie des petits agriculteurs sortent d’une succession d’années difficiles, qui ont fortement impacté leur trésorerie et leur capacité à se lancer facilement dans une prise de risque nouvelle », explique le Pr Errahj.

S’il n’y a pas de financement derrière, avoir de l’eau ne suffit pas pour faire de l’agriculture

Par ailleurs, dans un contexte où les céréales ont souffert d’un mauvais départ, les cultures fourragères et les légumineuses apparaissent comme des alternatives intéressantes. Elles participent à la sécurisation de l’alimentation animale et à la rotation des sols. Toutefois, leur développement dépend aussi des moyens d’investissement des agriculteurs.

« Dans les zones où la campagne céréalière a mal démarré, ou bien là où elle peine à donner de bons résultats, les cultures fourragères et les légumineuses, en tant que cultures de printemps, restent comme toujours une solution de rattrapage ».

Un répit hydrique, mais un climat structurellement instable

La tentation est grande de croire que les pluies de cette année marquent un retour à la normale. Pourtant, notre interlocuteur insiste sur le fait que ces épisodes de répit ne doivent pas occulter la récurrence des sécheresses et la vulnérabilité structurelle de l’agriculture marocaine face au changement climatique.

« Je pense qu’on est entré dans des cycles de sécheresse récurrents, et que raisonner uniquement en termes de campagne agricole ne me paraît pas être une bonne option ». L’eau n’est pas seulement une question d’offre. C’est une question d’offre et de demandeMême si les dernières précipitations ont été importantes, une lecture optimiste à court terme ferait abstraction des déséquilibres structurels.

« Pour l’instant, on a assez d’eau. On en aura, incha’Allah, suffisamment dans les barrages d’ici la fin de la campagne, ce qui nous permettrait de bien démarrer l’été, voire une autre campagne agricole en 2025-2026. Mais l’eau n’est pas qu’une question d’offre. C’est une question d’offre et de demande », insiste le Pr Errahj.

Selon notre source, si le Maroc veut garantir la sécurité hydrique de son agriculture, il doit équilibrer l’accroissement de l’offre avec une gestion rigoureuse de la demande.

« Tabler sur le levier de l’offre, aller chercher des solutions de ce côté-là, comme le stockage, le transfert d’eau ou le dessalement… je ne suis pas contre ces choix. Ce sont des options qui nous permettent d’améliorer encore davantage notre offre en eau. Mais si elles ne sont pas accompagnées d’une bonne gestion de la demande, je ne pense pas qu’on sorte du cycle vicieux de la pénurie. Réhabiliter des périmètres, amener des ressources… il ne suffit pas qu’il y ait de l’eau dans les canaux pour que ça fonctionne. Il y a tout un aspect de capacité collective à gérer la ressource naturelle qu’il ne faut surtout pas perdre de vue », souligne notre interlocuteur.

Pastoralisme et élevage extensif : une transition fragilisée

Si les parcours naturels ont bénéficié d’un net regain de verdure, cela ne suffit pas à inverser la dynamique de recul de l’élevage pastoral. Plus qu’une crise liée à la sécheresse, c’est une transformation socio-économique profonde qui fragilise ce mode de production ancré dans les territoires.

« Les parcours se portent bien après ces pluies. On verra ce qu’il en est après le retour du soleil, car une bonne partie d’entre eux est encore sous la neige ou sous la pluie. Mais je pense qu’il y aura une bonne biomasse fourragère. Ce sont des activités qui ont été durement affectées, pas uniquement à cause de la sécheresse. L’élevage extensif n’a pas reçu l’attention qu’il mérite. Et il y a aussi des transformations profondes dans la société rurale marocaine. Le métier de berger, qui est au cœur de la pérennité de l’élevage transhumant, a quasiment disparu pour des raisons sociales et économiques », explique le Pr Errahj.

Le métier de berger, qui est au cœur de la pérennité de l’élevage transhumant, a quasiment disparu pour des raisons sociales et économiques

Par ailleurs, au-delà des aléas climatiques, c’est toute une vision du développement rural qui mérite d’être réinterrogée à l’échelle des territoires. « Il ne faut pas qu’on soit toujours piégé dans une analyse linéaire sur une production ou sur une ressource. Il faut contextualiser les pratiques agricoles dans les territoires où elles prennent place », conclut-il.