Dans le cadre de ses travaux d’analyse du secteur de la distribution du médicament et de l’impact des délais de paiement, le Conseil de la concurrence a récemment tenu une série d’auditions avec les différents acteurs de la filière pharmaceutique, notamment les pharmaciens d’officine, explique à Médias24 le Dr Mohamed Lahbabi.

La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) qu’il préside, et qui est l’une des instances les plus représentatives du secteur, a également été conviée par ledit Conseil pour une séance d’audition destinée à recueillir son avis sur les principaux freins au développement du secteur officinal.

De nombreuses problématiques structurelles entravant l’évolution de l’officine au Maroc ont alors été relevées par la Confédération. Il faut dire que ces enjeux sont signalés depuis plusieurs années par l’ensemble des syndicats du secteur. Ils concernent principalement les ruptures de médicaments, le retard dans la publication de certains textes législatifs, le modèle économique de l’officine et la fixation des prix des médicaments.

Plus de 14.000 pharmaciens en 2024

Le secteur pharmaceutique a connu une évolution notable en termes de nombre de pharmaciens entrants dans le secteur et de licences délivrées pour l’exercice de la profession.

Le taux de croissance du nombre de pharmaciens dans le Conseil de la région du Nord a varié entre 2,91% et 8,06% entre 2014 et 2024. Ainsi, le nombre de pharmaciens a augmenté de 3.929 en début 2014 à 6.656 à la fin de l’année 2024.

Le même accroissement a été observé dans le Conseil du Sud, avec un taux de croissance variant entre 1,87% et 6,86% au cours de la période 2014-2024, portant le nombre de pharmaciens de 4.806 en 2014 à 7.465 en fin 2024.

Le volume des transactions dans le secteur a atteint 14,6 milliards de DH. 

Une crise d’approvisionnement et de trésorerie aggravée par des délais de paiement contraignants…

Les pharmacies rencontrent plusieurs défis concernant l’approvisionnement et la distribution des médicaments, auxquels s’ajoutent les difficultés liées aux modalités de paiement. En effet, depuis la pandémie de Covid-19, de nombreux médicaments sont régulièrement en rupture de stock en raison de divers facteurs, notamment d’importation, de production ou de marges insuffisantes.

« Ces problématiques se sont accentuées par l’application de la loi de finances 69-21, modifiant la loi 15-95 relative au Code de commerce, qui introduit de nouvelles obligations en matière de délais de paiement », nous explique la Confédération, jointe par nos soins.

« Dans un contexte économique difficile pour les pharmacies, toute mesure imposant un règlement immédiat des paiements, sans tenir compte des contraintes financières, pourrait fragiliser davantage leur équilibre économique. Cela limiterait leur capacité d’approvisionnement et accentuerait les tensions sur leur trésorerie ».

« Dans ce contexte, toute mesure contraignant strictement les délais de paiement et imposant des amendes financières aux contrevenants perturbe ainsi directement et sérieusement l’équilibre financier des pharmacies. De plus, en raison du faible taux de consommation de médicaments au niveau national, et en raison de la réalité socio-économique de notre pays, la plupart des pharmaciens se retrouvent contraints de traiter avec leurs patients par des facilités de paiement et des crédits, affectant ainsi une part importante de leurs ventes. Cela rend leur engagement envers les délais de paiement légalement dépendant de la récupération des créances ».

… et des marges réduites

« Par ailleurs, en raison de la faiblesse des marges bénéficiaires et de la dépendance croissante aux importations, une part importante des pharmacies se retrouve en difficulté face aux conditions imposées par certains fournisseurs et laboratoires. Une grande partie d’entre elles fonctionne avec des stocks limités et est contrainte de réduire son approvisionnement en médicaments essentiels, mettant en péril l’accès des patients aux traitements », souligne-t-elle.

« Concernant la distribution des médicaments, la disponibilité inégale de certains produits sur le marché national pousse certains grossistes à privilégier l’approvisionnement des structures hospitalières et des grandes enseignes au détriment des pharmacies de proximité ».

« Cette situation crée des déséquilibres dans la chaîne d’approvisionnement et favorise des pratiques commerciales qui ne respectent pas toujours les principes d’une concurrence équitable », ajoute la CSPM, qui estime qu’à terme, « cela pourrait impacter la distribution des médicaments à l’échelle nationale et compliquer davantage l’accès aux traitements pour les patients ».

Les marges impactées par les prix élevés des médicaments T3 et T4 et la baisse continue des T1 et T2

L’autre problématique à laquelle fait face le secteur pharmaceutique a trait à la fixation des prix. Le décret relatif à la fixation des prix des médicaments, qui réduit les marges des segments T3 et T4, lesquels sont déjà très onéreux, a entraîné une négligence de leur distribution, provoquant un manque d’accès pour les patients. Ce décret a également entraîné une baisse continue des prix des médicaments déjà accessibles (segments T1 et T2), impactant négativement l’équilibre financier du secteur, d’autant que le modèle économique de l’officine repose exclusivement sur la marge comme unique source de revenu du pharmacien.

« En ce qui concerne la distribution des médicaments, notamment ceux des segments T3 et T4 destinés aux maladies graves, il a été observé qu’après la mise en place dudit décret, fixant une faible marge bénéficiaire pour les distributeurs en gros, la majorité de ces derniers a cessé de s’intéresser à cette catégorie de médicaments. Ils préfèrent ne pas les fournir aux pharmaciens, car la marge ne correspond pas aux risques économiques liés », nous confie-t-on.

« Ce manque d’intérêt pour la distribution de ces médicaments a conduit à l’apparition de circuits parallèles non éthiques qui ne respectent pas la concurrence loyale, avec une distribution dominée par quelques pharmaciens dans certaines régions du pays. Cela a créé une difficulté d’accès aux médicaments pour les patients, qui doivent parfois voyager dans d’autres villes pour les acheter ».

« Il est aussi important de noter que la hausse des prix des médicaments des catégories T3 et T4 est due à l’absence de plans clairs d’investissement dans la production locale de médicaments génériques, et souligne la nécessité de mettre fin au monopole des laboratoires fabricants. Cela nécessite des investissements dans les unités de production, la recherche et développement, ainsi qu’un soutien de l’État aux laboratoires nationaux pour trouver des solutions alternatives ».

Et d’ajouter : « En ce qui concerne la marge bénéficiaire des pharmaciens, elle dépend principalement du prix de vente des médicaments au public (PPV). La baisse continue des prix affecte ainsi négativement cette marge, car la consommation reste stable au niveau national, et il n’y a pas d’autres sources de revenus pour compenser ces baisses. Cela menace l’équilibre financier du secteur et conduit à la faillite de nombreux pharmaciens ».

Il faut savoir que les principaux facteurs, sur lesquels repose la concurrence dans le secteur de la distribution des médicaments au Maroc, se concentrent principalement sur la proximité et la facilité d’accès aux médicaments. L’autre facteur important est la disponibilité stable et constante des médicaments chez les distributeurs, grâce à une bonne gestion des stocks de médicaments et à la résolution rapide des problèmes liés à l’approvisionnement et à la distribution.

« Les tâches du pharmacien doivent être élargies »

Le modèle économique actuel de l’officine est incapable de suivre les changements observés dans le système de santé et manque de mécanismes essentiels pour permettre aux pharmaciens de fournir des services qui répondent aux défis actuels et aux exigences essentielles du secteur. Dans ce contexte, « il est nécessaire de renforcer le rôle du pharmacien et d’élargir ses responsabilités », estime la Confédération, comme le préconisent les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), notamment par la diversification des services pharmaceutiques et la numérisation, à travers :

– L’élargissement des tâches du pharmacien sur la base de pratiques suivies dans de nombreux pays. « Ces tâches incluent la prévention, le suivi de l’état de santé des patients, et la réalisation des vaccinations », souligne la CSPM. « Le coût de la prévention et du suivi est bien inférieur à celui des maladies et de leurs traitements, ce qui est essentiel pour maintenir l’équilibre économique des caisses de sécurité sociale », estime-t-elle.

– La télémédecine et les prescriptions électroniques : « Les pharmaciens peuvent agir comme intermédiaires pour la consultation médicale à distance entre le médecin et le patient, ce qui est particulièrement important pour les zones isolées qui manquent de médecins. Ce processus numérique constitue également une source de revenus supplémentaires pour la pharmacie ».

Le droit de substitution pour alléger les dépenses des caisses de prévoyance

L’organisation de la distribution géographique des pharmacies pour éviter la concentration excessive dans certaines régions et garantir que ce service essentiel soit disponible dans tout le Royaume est également l’une des propositions de la Confédération pour améliorer le service dans le secteur. Elle appelle aussi à la lutte contre la vente illégale des médicaments en dehors de leurs circuits légaux, en renforçant les sanctions pénales contre les auteurs de ces délits.

Pour ce qui est de la distribution et de l’amélioration de l’accès au médicament, la CSPM appelle à :

  • organiser la distribution et la disponibilité des médicaments de manière plus moderne et transparente ;
  • lutter contre les pratiques anticoncurrentielles des entreprises qui faussent la concurrence par des manœuvres déloyales et non justifiées économiquement ;
  • renforcer la concurrence et l’accès aux médicaments coûteux en développant des médicaments génériques et des alternatives biosimilaires ;
  • promouvoir l’industrie pharmaceutique locale pour les médicaments à haute valeur thérapeutique ;
  • réduire les pressions financières sur les acteurs ne pouvant pas supporter le coût des nouvelles réglementations sur le marché pharmaceutique national ;
  • mettre en place un système de veille et de suivi rigoureux pour surveiller la disponibilité et les types de médicaments sur le marché.

Elle appelle par ailleurs au droit de substitution, qui est l’une des principales revendications des pharmaciens, et ce, depuis plusieurs années. « Il est nécessaire d’octroyer ce droit aux pharmaciens, afin d’alléger les dépenses des caisses de prévoyance et pallier l’inobservation thérapeutique », nous confie le Dr Lahbabi. « Même la Caisse nationale de la sécurité sociale en est consciente ».

Enfin, la Confédération appelle à l’accélération de la publication de certaines lois importantes, notamment celle relative aux compléments alimentaires.