Ls écoles pionnières marocaines, source d’inspiration à l’échelle internationale? C’est en quelques mots ce qui a été dit à PAris le 5 mars dernier, dans le cadre d’une conférence internationale de haut nieau, au sujet de la réforme de l’Education.

La qualité des apprentissages par les élèves est devenue au centre des objectifs de l’école, à l’échelle internationale. Ce recentrage a été opéré en partie grâce aux enquêtes internationales telles que PISA, TIMSS ou PIRLS, qui aboutissent à des classements internationaux périodiquement publiés.

Le Maroc est très mal classé dans ces enquêtes. Mais, il n’est pas le seul à s’en préoccuper. Des pays évolués comme la France ou l’Allemagne, s’en préoccupent et en font des débats publics.

Le 5 mars 2025, à Paris, le Conseil scientifique de l’éducation nationale français, a réuni une conférence internationale sur le thème « Les enquêtes internationales : quels enseignements pour l’éducation en France ?« . Plusieurs pays étrangers ont été invités à ces débats qui ont duré plus de 9 heures. Et le pays présenté comme une source d’inspiration pour les autres, ce fut le Maroc. Sebastien Dehaene, président du Conseil français, en a parlé en termes élogieux (26:30 vidéo ci-dessous).

Le Maroc a focalisé une partie de sa réforme sur les écoles pionnières, dans le but d’améliorer les apprentissages des langues, des maths et des sciences.

Le Maroc participe depuis plus de deux décennies à plusieurs évaluations internationales des systèmes éducatifs. Ces enquêtes, selon Youssef El Azhari, directeur général de l’action pédagogique au Ministère de l’Education nationale au Maroc, « offrent un cadre précieux pour accompagner, mesurer et évaluer les réformes éducatives engagées par le Royaume depuis le début des années 2000 ». Il s’exprimait dans le cadre de cette conférence internationale organisée à Paris (à partir de 5:52:00). directeur général de l’action pédagogique au Ministère de l’Education nationale au Maroc. Voici un résumé très succint de sa présentation intitulée « Quand les résultats des enquêtes internationales influencent les politiques éducatives : le cas du Maroc ».

Le système éducationnel du Royaume participe aux enquêtes TIMSS depuis 1999, à PIRLS depuis 2001, et plus récemment à PISA, dont il a rejoint le programme en 2018 et a renouvelé sa participation en 2022.

Malgré cet engagement, le haut responsable reconnaît que les résultats restent préoccupants. « Bien qu’on observe une légère tendance à l’amélioration, les résultats révèlent que le niveau moyen des élèves marocains demeure très faible« , a-t-il souligné.

Concernant la baisse de performance constatée récemment, M. El Azhari tient à nuancer l’impact de la crise sanitaire : « Certes, la pandémie a eu un effet négatif important sur les apprentissages, mais elle n’explique pas à elle seule les faibles performances. Le niveau était déjà bas avant cette crise ».

Il cite à cet égard le Programme national d’évaluation des acquis (PNEA), conduit par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, qui confirme cette tendance préoccupante.

De l’analyse des réformes menées entre 2000 et 2020, trois constats majeurs se dégagent :

  1. « Un rythme de progrès très lent » ;

  2. « Une forme de saturation dans les acquis » ;

  3. «  Une fragilité préoccupante : à la moindre perturbation, comme la pandémie, les résultats chutent significativement ».

Pour le directeur général, le Maroc souffre aussi du caractère partiel et sectorisé des réformes entreprises. « Elles se sont souvent concentrées sur une seule composante du curriculum à la fois, sans vision d’ensemble ».

Il énumère : « Réformes des approches pédagogiques, révisions des contenus, réforme des examens vers 2008, changements dans la formation continue ou initiale des enseignants… mais jamais ces réformes n’ont abordé de manière intégrée l’ensemble du système ».

Vers une réforme globale et intégrée

Pour dépasser ces limites, Youssef El Azhari plaide pour un changement de paradigme : «  Ces constats plaident en faveur de la nécessité d’adopter une approche plus holistique, plus cohérente, qui s’adresse à l’ensemble du curriculum et à l’ensemble des élèves, dans le but d’améliorer durablement la qualité de l’éducation au Maroc. »

L’objectif, martèle-il en filigrane, est de rompre avec les effets dispersés pour entrer dans une logique de transformation structurelle du système éducatif.

Une priorité : assurer à chaque élève le meilleur enseignement possible

Poursuivant son analyse, Youssef El Azhari a rappelé un principe fondamental de transformation éducative : « Le célèbre rapport McKinsey de 2007 reste toujours d’actualité : pour améliorer la qualité d’un système éducatif, il faut garantir à chaque élève le meilleur enseignement possible ».

Ce principe résonne particulièrement avec les défis rencontrés par le système éducatif marocain, notamment en matière d’acquis scolaires.

Apprentissages fragiles, retards persistants

Une autre réalité majeur concerne la faiblesse des apprentissages, que M. El Azhari qualifie de «  criante ». «  On observe un retard significatif, parfois de plusieurs années, et des écarts très importants entre les élèves  », a-t-il affirmé.

Ces inégalités s’expriment sur plusieurs plans : entre l’enseignement public et privé, mais aussi entre milieux urbains et ruraux, ou encore selon les contextes socio-économiques.

M. El Azhari a également évoqué un fait alarmant : la perte rapide des acquis scolaires annuels. « Dès la reprise des cours, une part non négligeable des apprentissages de l’année précédente semble oubliée ».

Des solutions adaptées au contexte marocain

Toute réforme éducative, souligne-t-il, doit tenir compte de la réalité marocaine. « Aujourd’hui, le Maroc compte environ 12.000 établissements publics et près de 7.500 établissements privés (15% du total des élèves), qui accueillent au total près de 8 millions d’élèves, dont 4,5 millions rien que dans le primaire. Le système repose sur environ 240.000 enseignants, dont 140.000 au niveau primaire ».

C’est dans ce cadre que s’inscrit le nouveau modèle pédagogique, avec pour finalité de mettre chaque élève dans les conditions de sa réussite, en l’aidant à mieux maîtriser ses apprentissages.

« Il s’agit de prendre les élèves tels qu’ils sont, et de les accompagner progressivement vers des niveaux supérieurs  »,  explique M. El Azhari.

Ce changement repose sur une philosophie claire : agir sur les difficultés au lieu de les subir. « Cela suppose d’abord de détecter les problèmes en temps réel. Autrement dit, l’évaluation doit être continue, et les remédiations apportées sans attendre », a-t-il insisté, mettant en garde contre l’accumulation des lacunes, qui finit par hypothéquer la réussite scolaire à long terme.

Youssef El Azhari précise que la réussite ne doit pas se résumer à l’abolition du redoublement, souvent critiqué. Pour lui, « la véritable réussite des élèves consiste à faire en sorte que chaque élève atteigne le niveau requis pour progresser vers le cycle suivant avec de réelles compétences ».

Inspecteurs : d’agents de contrôle à accompagnateurs pédagogiques

Au cœur de la mise en œuvre de cette réforme ambitieuse, les inspecteurs jouent un rôle fondamental. Ils constituent «  l’un des piliers essentiels de la transformation en cours », souligne le responsable. Ces derniers ont été formés aux nouvelles approches pédagogiques, notamment à l’approche Teaching at the Right Level (TARL) et à l’approche explicite, cette dernière étant privilégiée lors des phases d’introduction des apprentissages.

Mais plus encore, leur rôle a profondément évolué. « L’accompagnement pédagogique est désormais privilégié par rapport au simple contrôle », affirme-t-il. Alors qu’il y a encore quelques années, une visite annuelle, voire biannuelle, constituait la norme, les écoles pionnières bénéficient aujourd’hui de visites hebdomadaires.

Ce changement de fréquence a eu des effets structurants : la relation entre inspecteurs et enseignants s’est profondément transformée. Les inspecteurs sont désormais perçus comme des conseillers pédagogiques, des partenaires dans l’amélioration continue, et non plus comme de simples évaluateurs.

Modernisation des équipements pour accompagner la transformation

L’évolution pédagogique a aussi nécessité une transformation matérielle des établissements. Les leçons scriptées, largement adoptées dans les écoles pilotes, sont désormais disponibles sur support numérique. Cela a entraîné l’équipement progressif des classes en vidéoprojecteurs, ordinateurs et pointeurs, pour soutenir la mobilité des enseignants et garantir une meilleure transmission des apprentissages.

Une réforme « pilotée avec rigueur et par étapes »

Depuis le lancement des écoles pionnières en 2022, le ministère a adopté une approche progressive, rigoureusement pilotée.

  • En 2022-2023, la réforme a été testée à très petite échelle.

  • En 2023-2024, la phase pilote s’est étendue à 626 établissements, impliquant :

    • Environ 320.000 élèves

    • Plus de 10.000 enseignants

    • 159 inspecteurs.

  • En 2024-2025, 2.000 établissements supplémentaires sont intégrés au programme, portant le total à 2 626 établissements, soit :

    • Près de 1 million d’élèves

    • Environ 30.000 enseignants

    • 550 inspecteurs.

  • La phase suivante est déjà en préparation. Pour 2025-2026, 2.000 nouveaux établissements ont été sélectionnés. À cette étape, 4.626 établissements seront concernés, couvrant environ 51 % des élèves du primaire.

« L’objectif est une généralisation rapide mais maîtrisée », insiste M. El Azhari.

Une réforme portée par une forte adhésion sociale

Cette nouvelle approche pédagogique et organisationnelle suscite une forte adhésion sociale. «  De plus en plus de parents souhaitent que leurs enfants soient scolarisés dans ces établissements pilotes, preuve de leur impact positif  », indique le responsable.

Mais cette réussite soulève un impératif : veiller à ce que l’élargissement du programme ne compromette pas la qualité. «  La réussite de la réforme repose sur la capacité à maintenir, dans la durée, les standards observés aujourd’hui  », ajoute-t-il avec prudence.

Une gouvernance solide au service d’un changement à grande échelle

À mesure que le programme des écoles pionnières monte en puissance, sa réussite repose désormais sur une gouvernance rigoureuse. «  Nous sommes passés d’une phase où la conception et la vérification in situ des résultats étaient essentielles, à une phase de généralisation, qui ne peut réussir sans une gouvernance forte et un portage institutionnel au plus haut niveau », insiste Youssef El Azhari.

Cette gouvernance se structure autour de plusieurs niveaux de pilotage :

  • Le chef du Gouvernement préside au moins un comité de pilotage par an.

  • Le ministre de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports en assure un pilotage mensuel.

  • Sur le plan opérationnel, un suivi hebdomadaire est effectué à l’échelle territoriale.

Cette organisation est d’autant plus cruciale que le système éducatif marocain est fortement décentralisé. Les 12 régions du pays disposent chacune d’une académie régionale d’Éducation et de Formation (AREF), dotée d’une certaine autonomie. «  Il est donc nécessaire d’harmoniser l’action de toutes ces structures autour d’un même objectif  », explique le responsable.

Une évaluation indépendante pour mesurer l’impact réel

Soucieuse de crédibilité et de rigueur, la réforme a également été soumise à une évaluation indépendante d’impact, menée en parallèle des évaluations internes et du suivi des inspecteurs. Cette démarche a été pilotée en partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique de Benguerir, en collaboration avec les chercheurs du J-PAL, reconnus mondialement pour leur expertise en économie expérimentale de l’éducation.

L’évaluation a porté sur 138 écoles pionnières et 138 écoles témoins comparables, constituant un groupe de contrôle. Les résultats mesurent l’évolution du pourcentage de réponses justes dans les disciplines évaluées (arabe, français, mathématiques).

Les élèves des écoles pionnières ont enregistré un gain net de 22 points de pourcentage :

  • +33 points en français

  • +23 points en mathématiques

  • +12 points en arabe

« Nous étudions actuellement les raisons de cette performance plus modeste en arabe », précise Youssef El Azhari.

Un impact exceptionnel reconnu au niveau international

Les chercheurs du J-PAL ont également replacé ces résultats dans une perspective internationale. Selon eux, une réforme est considérée comme ayant un effet modéré à partir d’un impact de 0,1 écart-type (SD). Le programme marocain atteint un impact de 0,9 SD, ce qui le classe parmi les plus forts effets jamais mesurés à l’échelle mondiale.

« Selon les chercheurs, seules 10 % des réformes éducatives dans le monde dépassent 0,4 SD. Notre programme atteint 0,9, ce qui rend le cas marocain particulièrement remarquable  », affirme fièrement le M. El Azhari.

Vers une évaluation à plus grande échelle et une visibilité internationale

En 2024, la même évaluation d’impact est reconduite, cette fois sur l’ensemble des 2.626 établissements actuels engagés dans le programme. « Les résultats définitifs seront disponibles à la fin de l’année scolaire, mais les premières tendances sont encourageantes  », indique M. El Azhari.

Par ailleurs, le Maroc se prépare à inscrire ses écoles pionnières dans les prochaines grandes enquêtes internationales, notamment PIRLS 2026 et TIMSS 2027

Seules les écoles ayant appliqué intégralement le programme depuis le départ seront sélectionnées. « Nous sommes impatients de voir comment ces établissements se positionneront dans ces évaluations internationales », ajoute-t-il.

«  Le défi aujourd’hui est de réussir le passage d’un projet pilote, à une extension modérée, puis à une généralisation à grande échelle  », conclut Youssef El Azhari. « Nous sommes conscients de la complexité du processus, mais aussi pleins d’espoir, car les premiers résultats sont très prometteurs ».