À la lumière des nouveaux droits de douane imposés par les États-Unis, les dynamiques commerciales internationales connaissent une recomposition incertaine. Plusieurs observateurs s’interrogent sur les impacts, les défis et notamment les opportunités, pour des pays comme le Maroc.
Interrogé par Médias24 dans ce sens, Abdelmalek Alaoui, analyste économique et PDG de Guepard Group, livre une lecture nuancée, prudente et stratégique de la situation.
Redéploiement des chaînes de valeur : des annonces prématurées
« Comme le dit l’adage populaire marocain, ‘celui qui fait ses comptes seul finit toujours avec un excédent’. Il est, à mon sens, beaucoup trop tôt pour dégager à ce stade des enseignements permettant d’établir des perspectives durables sur la modification des chaînes de valeurs mondiales. Rappelez-vous l’époque du Covid qui constituait un choc majeur et durant laquelle les analystes prévoyaient un basculement du centre de gravité de la production manufacturière européenne en zone « nearshoring », dont le Maroc. Quatre ans plus tard, ce qui était alors présenté comme une évidence ne s’est pas déroulé comme prévu et les industries occidentales continuent d’être hyperdépendantes de l’Asie du Sud-Est, ce qui explique en partie le choc des tarifs douaniers », analyse-t-il.
« Je dirais que notre région a une carte à jouer, mais qu’il convient de l’appréhender avec une prudence de Sioux, car ce qui caractérise cette période que nous vivons est précisément l’imprévisibilité », poursuit notre interlocuteur.
Compétitivité et attractivité : le Maroc face à ses propres fondamentaux
De telles conditions laissent penser que les entreprises localisées dans les économies les plus taxées devraient, en principe, envisager une délocalisation vers des pays offrant à la fois des droits de douane moins élevés, et un climat d’investissement plus favorable. C’est dans ce cadre que le Maroc apparaît comme une option envisageable.
Pour Abdelmalek Alaoui, la réponse est « oui, mais à certaines conditions ». Le Maroc a une carte à jouer, notamment en se rendant plus compétitif, stable et prévisible :
« Les multinationales, et notamment celles qui sont cotées, ne peuvent évidemment pas rester les bras ballants face à la fermeture du marché américain. Plus leurs cours dévissent, plus les investisseurs leur demandent des mesures drastiques et rapides, au risque de renverser les conseils d’administration.
« Mais, pour autant, une modification des stratégies d’implantation se base d’abord sur l’avantage compétitif intrinsèque des nouvelles localisations. Dans ce cadre, le Maroc peut notamment profiter des modifications de stratégies des grosses PME et des entreprises de taille intermédiaire.
« Pour les multinationales, les mouvements sont plus lents, à l’image d’un paquebot qui doit négocier un virage.
« De manière générale, plus notre offre sera compétitive, transparente et surtout stable sur le plan fiscal et des subventions, plus le Maroc pourra capter des mouvements de relocalisation. Avant de nous intéresser à la géopolitique, il nous faut continuer à travailler sur nous-mêmes pour être plus compétitifs, plus transparents et, in fine, construire un tissu industriel qui se base d’abord sur l’investissement national », indique-t-il.Avant de nous intéresser à la géopolitique, il nous faut continuer à travailler sur nous-mêmes pour être plus compétitifs, plus transparents« Seule la performance protège. Compter sur une dégradation des paramètres de marché chez nos concurrents pour en tirer un avantage compétitif est d’emblée une stratégie perdante…
« Le Maroc, il faut le rappeler, n’est pas un immense marché et la perspective la plus intéressante pour ceux qui voudraient investir dans notre pays est celle de l’Afrique de l’Ouest, puis de l’Afrique dans son ensemble. C’est dans ces moments de très fortes tensions que nous devons revenir à nos fondamentaux qui nous différencient, à savoir la capacité à maintenir notre trajectoire et à nous inscrire dans un agenda de long terme.
« La perspective de la coorganisation de la Coupe du monde est à cet égard une opportunité unique de redessiner notre appareil industriel et de gagner des points de souveraineté en investissant dans le secteur productif tout en contrôlant les dépenses publiques », poursuit notre interlocuteur.
« Par ailleurs, il est à noter que le positionnement international du Maroc envoie des signaux positifs aux investisseurs et aux observateurs des marchés émergents. À ce titre, la récente sortie internationale du Maroc, qui nous positionne légèrement au-dessus de pays plus avancés comme la Roumanie, est un bon indicateur sur le fait que le marché considère que le Maroc est prometteur. À l’exécutif désormais de transformer l’essai et de traduire dans les actes la vision de Sa Majesté le Roi, qui nous a permis de nous hisser au niveau auquel nous sommes aujourd’hui », explique Abdelmalek Alaoui.
Effet de détournement, IDE chinois et équilibre diplomatique : vigilance et maîtrise du récit
L’idée d’un effet de détournement de commerce, favorisé par le faible taux (10%) appliqué au Maroc, peut sembler prometteuse. Pour notre analyste, fonder une stratégie sur un levier aussi incertain relèverait davantage de la spéculation que d’une véritable vision économique.
« Potentiellement, les barrières actuelles resteront-elles stables ? Cependant, il semblerait qu’elles s’inscrivent plus à ce stade dans une logique de négociation pour pousser les partenaires des États-Unis à discuter. En tout cas, à titre personnel, je ne bâtirais pas une stratégie sur un élément qui semble à ce stade conjoncturel. Ma conviction est que cette crise doit nous pousser à travailler encore plus dur sur le renforcement de nos fondamentaux plutôt que d’essayer de capter une fenêtre opportuniste« , précise-t-il.Le Maroc doit contester les droits de douane, car notre balance commerciale avec l’Amérique est déficitaireDe même, Abdelmalek Alaoui écarte l’idée d’un afflux massif d’investissements chinois cherchant à contourner les nouvelles barrières. « Je pense qu’il ne faut surtout pas insulter l’intelligence des Américains. Le mouvement actuel, dont on ne connaît pas, à l’heure qu’il est, la pérennité et l’impact, ne devrait pas pousser les IDE chinois de manière substantielle au Maroc. En effet, les Américains regardent d’abord l’origine de la propriété intellectuelle plus que le taux d’intégration ».
« S’ils estimaient que des entreprises chinoises essayaient de contourner les barrières tarifaires en s’installant au Maroc et en localisant certaines industries dans le Royaume, rien ne les empêcherait de relever spécifiquement les taux. Cela rappelle la récente mesure prise par l’UE en défaveur du fabricant de jantes chinois Di Castal. Rien n’empêcherait l’Oncle Sam de dupliquer, voire d’amplifier le même type de mesures. À mon sens, le Maroc doit d’abord contester les nouveaux droits de douane, car notre balance commerciale avec l’Amérique est déficitaire ».
Adopter une posture opportuniste dans un contexte de tensions commerciales comporte des risques, notamment sur le plan de l’image et de la fiabilité perçue. L’enjeu, pour le Maroc, est moins de profiter de brèches conjoncturelles que de se positionner comme un partenaire stratégique de long terme.
« La poursuite d’un agenda opportuniste est toujours source de risque. Bien sûr, il faut pouvoir capter des opportunités lorsqu’elles se présentent. Mais si l’on veut être totalement cohérent, le moment est peut-être propice pour aussi tenter de booster les IDE américains au Maroc, en faisant valoir notamment l’action stabilisatrice du Royaume pour le Sahel et l’ensemble de la région. Les USA sont sensibles aux dimensions d’alliances et de sécurité, et c’est à nous de formuler une offre en adéquation avec leurs besoins et pas conforme à nos désirs », conclut-il.