La décision du 18 mars dernier a pris le marché par surprise. Alors que les grandes banques centrales du monde maintiennent globalement une politique monétaire restrictive, Bank Al-Maghrib (BAM) a décidé une baisse de 25 points de base, ramenant ainsi son taux directeur à 2,25%.
Cette orientation va explicitement à l’encontre des attentes des analystes marocains, dont beaucoup prévoyaient plutôt un statu quo, au regard des tensions inflationnistes persistantes et d’un environnement économique international encore incertain.
« Le décalage entre les anticipations et cette décision finale s’explique par l’absence préalable d’un signal fort annonçant une telle inflexion« , relève un analyste financier. « Ce n’est pas tant le fond qui surprend, mais le timing choisi par BAM ».
Certains professionnels des milieux d’affaires et de finance s’inquiètent notamment d’une possible divergence de trajectoire entre la politique monétaire du Maroc et celle des grandes économies, pouvant affecter les flux de capitaux ou exercer une pression sur le dirham.
Le contexte international : entre tensions inflationnistes et prudence monétaire
Ce sentiment d’étonnement est amplifié par la situation internationale actuelle, particulièrement tendue et incertaine. Malgré un reflux progressif de l’inflation globale (3,2% en 2025 contre 3,7% en 2024), celle-ci demeure supérieure aux cibles des banques centrales, notamment aux États-Unis (autour de 3%) et en Europe (supérieure à 2%). Au Maroc, l’année a démarré par un léger rebond inflationniste nettement supérieur au chiffre de 2024.
En réaction, la Réserve fédérale américaine (Fed) marque une pause depuis janvier 2025 après trois baisses successives en 2024, avec des taux toujours élevés (entre 4,25% et 4,50%).
En Europe, la Banque centrale européenne (BCE) poursuit également une politique prudente, ayant réduit ses taux directeurs pour la cinquième fois consécutive, mais en restant à des niveaux restrictifs.
« Le contexte mondial reste marqué par une incertitude élevée, avec notamment les récentes annonces de hausse des droits de douane par Donald Trump, qui risquent d’alimenter à nouveau l’inflation internationale », expliquent Jérôme Boumengel et Tarek Amiar, fondateurs de African Financial Investment.
Ces annonces, liées à un regain de tension dans la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, n’étaient pas anticipées par le marché et ajoutent une dose de volatilité supplémentaire à un environnement déjà fragile.
Ce risque géopolitique renforce la prudence générale des banques centrales mondiales dans les prochaines décisions.
Les justifications de BAM : une économie nationale en besoin de soutien
Pour autant, cette décision de BAM n’est pas sans fondement. Elle trouve une justification limpide dans les fondamentaux économiques du Maroc, très différents du contexte mondial.
L’inflation marocaine était redescendue à 0,9% en 2024 après deux années de tension (6,6% en 2022 et 6,1% en 2023), avec des projections anticipant une stabilisation autour de 2,2% à 2,4% à moyen terme.
Sur le plan de la croissance, l’économie marocaine affiche une dynamique modérée mais prometteuse : une croissance de 3,2% en 2024, avec des prévisions à la hausse pour 2025 (3,9%) et 2026 (4,2%), portée principalement par l’investissement dans les infrastructures et une activité non agricole robuste.
Toutefois, le chômage reste élevé (13,3%) et le taux d’activité demeure faible (43,5%) ; deux défis majeurs auxquels Bank Al-Maghrib entend répondre par cette baisse de taux et un programme ciblé de refinancement à taux bonifié (2%) pour faciliter l’accès au crédit des très petites entreprises (TPE).
« Derrière ces chiffres macroéconomiques, il y a un enjeu social et entrepreneurial majeur. BAM a clairement choisi de l’intégrer dans sa politique monétaire », estime l’un de nos interlocuteurs.
Une décision qui divise les experts
La décision de BAM a ouvert un débat vif et diversifié dans les milieux économiques et financiers marocains.
Dans certains cercles d’investissement, la surprise s’est accompagnée de critiques sur le timing. Pour ces experts, BAM aurait pu patienter pour mieux appréhender les répercussions internationales et consolider le recul de l’inflation au niveau local.
« Certes, l’inflation marocaine a ralenti, mais le contexte international est loin d’être stabilisé. On aurait pu attendre un peu plus », estime un analyste financier.
D’autres acteurs expriment leur inquiétude quant à l’efficacité réelle de cette baisse, rappelant que les précédentes n’ont pas encore produit les effets attendus sur le crédit, notamment pour les TPE.
« Le problème principal reste l’accès effectif au financement bancaire. Tant que les contraintes prudentielles et les garanties exigées restent inchangées, la portée réelle de cette baisse sera limitée ».
Plus profondément, cette décision relance le débat sur le rôle que devrait jouer Bank Al-Maghrib. Certains experts voient dans ce choix un début d’évolution vers un mandat élargi pour la Banque centrale, intégrant plus directement les objectifs de croissance économique et d’emploi.
« Cette baisse montre une volonté de dépasser le cadre traditionnel de la stabilité des prix. C’est une évolution importante qui mérite un vrai débat public », affirme-t-il.
Face à ces critiques, Jérôme Boumengel et Tarek Amiar défendent fermement la décision prise par Bank Al-Maghrib, la considérant comme une stratégie logique, cohérente avec les fondamentaux économiques marocains :
« Alors que le marché s’attendait à un maintien du taux directeur, BAM a choisi une baisse de 25 points de base, la deuxième consécutive depuis décembre 2024, afin de renforcer le soutien à l’économie et à l’emploi. Avec une inflation fortement réduite (0,9% en 2024), des anticipations stables et une croissance qui s’accélère (3,9% prévue en 2025 et 4,2% en 2026), la Banque centrale avait toutes les raisons d’agir dès maintenant pour consolider la reprise ».
Ces experts rappellent que, même aux États-Unis, la Fed anticipe désormais une baisse importante de ses taux, face à l’incertitude mondiale accrue par les tensions géopolitiques et commerciales. Cela valide, selon eux, l’anticipation stratégique de BAM.
Enfin, ils soulignent que la réaction immédiate des marchés marocains à cette décision confirme son bien-fondé : « L’indice MASI a augmenté de près de 1% dès le jour de l’annonce, gagnant encore 2,1% dès le lendemain, suivi par plusieurs séances positives. Le volume moyen des transactions quotidiennes est passé de 460 MDH avant la décision à plus de 825 MDH après celle-ci. Cette réaction forte démontre à quel point les marchés ont favorablement accueilli ce signal monétaire accommodant ».