Il existe un large consensus parmi les économistes : cette stratégie ne présente ni intelligence économique ni véritable vision stratégique sur le fond. Des économistes de premier plan, tels qu’Olivier Blanchard et John Cochrane, ainsi que des prix Nobel comme Paul Krugman, Joseph Stiglitz et Daron Acemoglu, ont vivement critiqué la démarche de l’administration Trump, allant jusqu’à la qualifier de « stupidité économique ».
« Ça ressemble à tout, sauf à un plan »
Dans le même esprit, Médias24 a sollicité l’avis d’un économiste marocain. Celui-ci s’inscrit dans la même ligne d’analyse, en dénonçant les contradictions internes des objectifs poursuivis par les États-Unis et en qualifiant les hausses tarifaires de piètre stratégie, aux effets incertains à court terme, mais potentiellement nocifs à long terme.
« Les objectifs de Trump sont illisibles et contradictoires en soi. Personne n’y comprend rien. Si son objectif est de négocier, alors les tarifs ne seraient pas permanents, et donc provisoires. Mais si son objectif est de rapatrier de la production, alors les tarifs doivent être permanents pour justifier des investissements aux États-Unis. Si, enfin, son objectif est de compenser des baisses d’impôts par les recettes douanières, alors il a besoin que les importations restent élevées, car c’est la base de taxation, or la hausse des tarifs va mécaniquement baisser les importations. Bref, c’est un tissu d’objectifs divergents, chacun porté par un de ses conseillers », explique-t-il.À court terme, les effets restent incertains et dépendront largement de l’orientation de la politique monétairePour ce qui est des impacts à court et à long terme, « les effets macroéconomiques à court terme sont indéterminés, ça dépendra beaucoup de la réaction de la FED. Donc il est très difficile de prévoir l’évolution du dollar par exemple ; il est soumis à des forces contradictoires : une force financière qui pousse plutôt à la baisse et une force commerciale qui pousse plutôt à la hausse, puisqu’il y aura moins d’importations », indique notre interlocuteur.
« Les effets macroéconomiques à long terme sont par contre certains. C’est du masochisme économique. La croissance potentielle américaine est solide à 3% – soit 2 points de plus que l’Europe –, le plein emploi est atteint (4% de chômage)… donc la dernière chose à faire, c’était d’enrayer la machine. Or la hausse des tarifs, c’est l’équivalent d’un immense choc d’offre négatif, avec une hausse de toute la structure des coûts. Ça change tout l’équilibre macroéconomique et ça conduit à une allocation inefficiente des ressources, donc à un affaiblissement de la productivité à long terme. Au lieu de faire de la tech, les Américains vont refaire des biens à faible valeur ajoutée », poursuit-il.
Pour notre source, il s’agit de la pire erreur économique de l’histoire. « Je pense que ce n’est pas abusif de dire que c’est probablement la pire erreur économique de l’histoire, je pense que c’est pire que les erreurs après la crise de 1929 (austérité budgétaire et resserrement monétaire en pleine dépression) », conclut-il.
Et si les droits de douane étaient une vraie stratégie ?
Dans les milieux académiques et médiatiques, une conviction domine : il n’y aurait aucune stratégie derrière cette politique. Rien, sinon une série de coups de force improvisés, guidés par l’obsession de paraître fort et de flatter la base électorale.
Cependant, lorsqu’on examine le profil des économistes qui entourent Trump, l’approche agressive et protectionniste de sa politique économique prend sens. La plupart de ses conseillers sont des experts reconnus en macroéconomie et en économie internationale.Ce que beaucoup prennent pour de la stupidité serait en réalité une stratégie volontaire, soigneusement élaboréeUn autre camp émerge, plus discret mais tout aussi influent. Il rassemble économistes proches de Trump, investisseurs, analystes et journalistes, unis par une même conviction : ce que beaucoup perçoivent comme de la folie ou de l’amateurisme serait en réalité une stratégie délibérée, pensée et assumée.
Ce camp refuse l’idée qu’une puissance comme les États-Unis, dotée d’un appareil technocratique aussi avancé, puisse naviguer à vue. Il s’appuie sur des doctrines, des écrits et des prises de position pour défendre l’existence d’un cap économique clair.
Miran part d’un paradoxe monétaire. Le dollar est recherché par les banques centrales du monde entier. Cette demande pousse la devise à la hausse, renchérit les exportations américaines et alimente un déficit commercial durable. L’industrie décline, les emplois se déplacent, les inégalités régionales se creusent. C’est le dilemme décrit par l’économiste Robert Triffin : être la monnaie‐pilier finit par fragiliser l’économie réelle du pays émetteur.
Plutôt que de réformer l’épargne ou la fiscalité intérieure, Miran propose un choc commercial. Les droits de douane sont appliqués de façon graduée et ciblée. Ils ne visent pas d’abord à protéger l’industrie, mais à inciter les devises étrangères à s’apprécier. Si l’euro, le yen ou le renminbi montent, les produits américains deviennent plus compétitifs sans que Washington n’ait à dévaluer activement le dollar.
Une fois la pression créée, la Maison‑Blanche cherche un compromis monétaire. Le modèle historique est l’accord du Plaza de 1985 où les alliés avaient accepté de réévaluer leurs monnaies. Miran imagine la même scène, mais dans un monde plus fragmenté : l’accès au marché américain devient un privilège accordé aux pays qui acceptent de partager le « fardeau du dollar » et de s’aligner sur certaines priorités sécuritaires.
Ainsi, les recettes douanières remplacent partiellement l’impôt intérieur. Miran défend l’idée qu’il vaut mieux taxer les importations que le travail ou le capital américains. Il propose même des obligations du Trésor à cent ans, destinées aux banques centrales étrangères, pour allonger la maturité de la dette et soulager le contribuable américain.
Au cœur de la doctrine, une équation explicite : les États‑Unis offrent stabilité financière et parapluie militaire, le reste du monde doit payer en retour. Ouvrir ses marchés, réévaluer sa monnaie, acheter de la dette américaine : autant de contributions exigées pour rester sous l’aile de Washington.