Un drone malien abattu par l’armée algérienne à la frontière a suffi à faire basculer des tensions latentes en crise ouverte. Depuis cet incident survenu dans la nuit du 31 mars au 1er avril, le Mali et ses alliés de l’Alliance des États du Sahel (AES), le Burkina Faso et le Niger, ont rappelé leurs ambassadeurs à Alger. En riposte, l’Algérie en a fait de même et a fermé son espace aérien au Mali, qui a aussitôt appliqué une mesure de réciprocité.

Dans un communiqué, l’état-major général des armées maliennes a indiqué que l’aéronef, engagé dans une mission de surveillance, s’était abîmé dans la zone. De son côté, le ministère algérien de la Défense a affirmé que ses forces avaient abattu un drone malien armé après qu’il a pénétré de deux kilomètres dans l’espace aérien algérien. L’intervention aurait été menée par une unité de défense aérienne opérant dans le secteur de la 6ᵉ région militaire, a précisé le ministère dans un communiqué.

La crise diplomatique entre l’Algérie et le Mali a été aggravée par la destruction de ce drone malien, mais elle s’inscrit dans un climat de tensions persistantes entre les deux pays.

Selon l’ancien ambassadeur et expert en relations internationales, Ahmed Faouzi, si cet incident militaire a constitué l’élément déclencheur d’un enchaînement de mesures hostiles – rappels d’ambassadeurs, fermeture d’espaces aériens –, il s’agit en réalité de l’aboutissement d’un long processus de dégradation des relations bilatérales.

Un contexte déjà tendu

Contacté par Médias24, Ahmed Faouzi explique que les racines de cette crise plongent dans une réalité géographique et sécuritaire complexe. « Le Mali partage plus de mille kilomètres de frontières avec l’Algérie, une ligne à la fois perméable, difficile à surveiller et sensible depuis plusieurs décennies ».

À cette réalité s’ajoute un lourd passif historique. « Depuis les années 1990, l’Algérie a externalisé une partie de ses problèmes sécuritaires, et notamment relevant du terrorisme, vers le sud, en repoussant vers le désert des groupes extrémistes qui ont trouvé refuge dans le Nord malien. À cela se greffe la présence dans la région de membres du polisario, dont un leader notoire surnommé  » Abou Walid Sahraoui », a contribué à une forme de collusion entre différents acteurs armés ».

Depuis les années 1990, l’Algérie a externalisé une partie de ses problèmes sécuritaires, et notamment relevant du terrorisme, vers le sud

L’incident du drone vient exacerber une relation déjà tendue, marquée par de précédents épisodes de discorde. Mais cette fois, la réaction algérienne a été interprétée comme une « démonstration de force ».

Selon Ahmed Faouzi, l’Algérie, en abattant un drone malien, dont la position exacte reste à clarifier, a voulu rappeler son autorité sur une zone qu’elle considère comme stratégique. Ce geste a été perçu à Bamako comme une provocation, voire comme « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».

« Les relations s’étaient déjà tendues après que le président algérien Abdelmadjid Tebboune a reçu un opposant malien », un geste considéré par les autorités de transition à Bamako comme une immixtion directe dans les affaires intérieures du pays.

Selon notre interlocuteur, « cette attitude est dénoncée par les nouvelles autorités maliennes qui cherchent à s’affranchir d’une forme de tutelle régionale. Le Mali, dans une phase qualifiée de « révolutionnaire », entend affirmer son autonomie, reprendre le contrôle de ses ressources naturelles (or, pétrole, uranium, etc.) et redéfinir sa place sur la scène régionale ».

Une réaction inattendue

Ce processus d’émancipation ne se fait pas seul. Le Mali agit désormais au sein de l’Alliance des États du Sahel, qui regroupe également le Burkina Faso et le Niger. « Les trois pays coordonnent leurs diplomaties et ont adopté une posture commune face à l’Algérie, en rappelant collectivement leurs ambassadeurs et en condamnant les actes algériens », rappelle Ahmed Faouzi.

En conflit avec l’Espagne sur la question du Sahara, brouillée avec la France, en retrait dans ses relations avec les pays du Golfe, le tout après avoir perdu son allié syrien, Alger s’isole

Selon lui, cette solidarité régionale prend l’Algérie de court, puisqu’elle ne s’attendait pas « à une réplique émanant des trois pays en même temps ». De plus, « cette solidarité complique son projet stratégique ; à savoir le tracé du gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie qui traverse ces pays ». Un projet qu’Alger doit « ralentir », selon Ahmed Faouzi.

Dans son analyse, Ahmed Faouzi souligne qu’Alger se retrouve désormais « isolée ». « En conflit avec l’Espagne sur la question du Sahara, brouillée avec la France, en retrait dans ses relations avec les pays du Golfe, le tout après avoir perdu son allié syrien, Alger s’isole ».

« Ce repli s’incarne dans un langage diplomatique de plus en plus martial, comme en témoigne le communiqué officiel qui qualifie les autorités de transition maliennes de ‘juntes militaires’ usurpant le pouvoir », poursuit notre interlocuteur.

Selon lui, « le rappel des ambassadeurs est un geste diplomatique grave », bien au-delà d’une simple convocation pour explication. Il s’agit d’une « rupture potentiellement durable. Sachant que le retour à la normale pourrait prendre du temps ».

« On ne peut pas ajouter un malheur aux malheurs de la région »

Sur un plan plus large, cette crise révèle également les recompositions géopolitiques en cours dans le Sahel. Selon Ahmed Faouzi, « le Maroc peut être concerné par cette nouvelle crise ». D’abord parce que « le Maroc est sahélien de par sa géographie, son histoire commerciale, religieuse et humaine », mais aussi parce qu’il propose un autre modèle d’influence régionale fondé sur « l’éducation, la formation, les investissements et une diplomatie de développement ».

« Lorsqu’un pays sahélien cherche des partenariats durables, il se tourne souvent vers Rabat pour bâtir un avenir commun », souligne notre interlocuteur.

En tout cas, dans ce contexte tendu, une guerre ouverte entre le Mali et l’Algérie paraît peu probable. « Aucun des deux pays ne peut se permettre une telle escalade, dans une région déjà saturée de conflits », estime Ahmed Faouzi. Pour lui, la présence de nombreux groupes armés, le poids des défis humanitaires et les risques de débordement imposent à tous les acteurs une forme de retenue.

Lorsqu’un pays sahélien cherche des partenariats durables, il se tourne souvent vers Rabat pour bâtir un avenir commun

Comme le souligne l’expert, il faut espérer que la sagesse l’emporte, car « on ne peut pas ajouter un malheur aux malheurs de la région ».

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