Le prochain derby casablancais, opposant le Raja au Wydad, s’annonce comme l’un des plus ternes de l’histoire du football marocain. Pourtant, il s’agit du premier match après la réouverture du stade Mohammed V. Mais sans enjeu sportif et potentiellement sans ambiance, ce match qui faisait, il y a quelques années à peine, vibrer tout un pays, et même bien au-delà, se tiendra ce samedi 12 avril, dans un climat de désillusion généralisée.
C’est le fruit d’une accumulation de facteurs qui ont vidé le derby de son attrait, aussi bien sur la pelouse que dans les tribunes. En voici une analyse fondée sur les réactions de supporters des deux clubs de la capitale économique, sondés par Médias24.
Plus aucun enjeu sportif
Si le Raja a été prématurément éliminé de la Ligue des champions, le Wydad, lui, n’a tout simplement pas pris part aux compétitions africaines, faute de résultats satisfaisants la saison précédente. Sur le plan national, les deux clubs ont été sortis de la Coupe du Trône et ont rapidement perdu toute chance en Botola, un titre remporté par la Renaissance Sportive de Berkane (RSB). Entre-temps, les deux géants casablancais continuent de traverser une période de turbulences internes.
Les rouges comme les verts subissent aujourd’hui les conséquences de décisions hasardeuses et, surtout, d’une gestion pour le moins approximative. Les recrutements massifs, incohérents et coûteux se traduisent par des résultats quasi inexistants. Sur le terrain, les joueurs ne trouvent ni collectif, ni rythme, ni grinta. Le derby, qui devait être l’affrontement de deux géants, n’est plus qu’une rencontre entre deux blessés en pleine dérive.
Mais au-delà du rectangle vert, c’est dans les gradins que l’absence se fera le plus sentir. Le public casablancais, ce douzième homme légendaire qui a offert au monde entier des tifos spectaculaires, des chants ininterrompus et une ferveur mythique, ne cache plus sa lassitude. Pire, il envisage de boycotter le derby.
Unanimement lassés
« Le supporter est maltraité et mal vu tout au long de l’année, et ce, depuis bien longtemps, mais quand il s’agit de faire la publicité pour la CAN, on veut le ramener au stade et le mettre en avant », nous confie un supporter d’un club casablancais. Ce sentiment, beaucoup le partagent. Le ressenti général est que la réouverture du stade Mohammed V à la veille du derby est un outil de marketing pour la CAN 2025.
« Le stade devait rouvrir ses portes fin 2024. Mais la fermeture a été prolongée jusqu’à mars 2025, pile au moment où se tient le derby », fait remarquer un supporter.
Fermé pendant plus d’un an pour des travaux de mise à niveau pour la CAN, le stade Mohammed V a privé les deux clubs de leur temple. Durant cette période, les derbies ont été relégués à Berrechid, Mohammédia ou encore à Larbi Zaouli, parfois même à huis clos. « Et pendant ce temps, à Rabat, le stade Moulay Abdellah a pu être détruit et reconstruit », relève un supporter. Selon lui, « la durée de la fermeture du stade d’honneur est injustifiée ».
« Depuis la fermeture du stade, la seule source d’argent du club devient le supporter, puisque les dirigeants sont incapables de séduire de vrais sponsors. La carte d’abonnement devient plus chère et on tire le maximum du public, soit par le merchandising soit par les cartes d’abonnements », explique un autre supporter.
Selon lui, « la magie du derby, ce n’était pas tant la qualité du jeu, souvent moyenne, mais l’enjeu, la rivalité, et surtout l’ambiance ». Une ambiance portée par un public fidèle, passionné, créatif. Un public qui, aujourd’hui, se sent trahi.
« Le traitement réservé au derby au cours des dernières années soulève plusieurs interrogations. Outre sa délocalisation et sa tenue à huis clos, même sa programmation a été des plus absurdes. Comme pour mieux enterrer cet événement, le dernier derby avait été initialement programmé un vendredi à 16 h avant d’être reporté à 18 h. Une aberration pour un match d’une telle ampleur. La preuve, c’est qu’à l’occasion de ce match vitrine de réouverture du stade, le derby a été programmé en prime time, un samedi à 20 h », poursuit notre interlocuteur.
Outre ces éléments qui retirent à cet événement tout son charme, le sentiment d’injustice du public casablancais est renforcé par le traitement économique réservé aux deux clubs. Malgré une audience bien supérieure à la majorité des clubs de première division, le Raja et le Wydad reçoivent exactement les mêmes droits TV que les autres clubs, peu importe leur histoire, leur public et leur rentabilité. Une inégalité flagrante selon eux, qui pénalise les clubs populaires, moteurs du championnat.
« La renaissance d’autres clubs, comme la RSB qui disputera bientôt la Ligue des champions africaine pour la première fois, est une bonne chose pour la diversité du football marocain. Mais elle ne doit pas se faire en enterrant vivants ceux qui ont écrit les plus belles pages de l’histoire du championnat », indique un supporter casablancais.
Et d’ajouter : « En Égypte, les deux clubs phares du pays, Ahly et Zamalek, bénéficient de plusieurs privilèges. Par exemple, leurs matchs nationaux sont souvent reportés pour privilégier les compétitions africaines. Cette approche permet à ces clubs de dominer en Afrique, tandis que les clubs marocains se retrouvent parfois contraints de jouer des matchs à quelques jours d’intervalle, malgré les longs et épuisants déplacements à travers le continent ».
L’uniformisation du traitement, l’indifférence envers le poids historique des clubs casablancais, et surtout l’amateurisme de leurs propres dirigeants ont contribué à ce naufrage collectif.
« Les équipes se sont elles-mêmes causé du tort. Une responsabilité majeure revient aux dirigeants incompétents, il ne faut pas chercher des excuses ailleurs », tranche-t-on de même source.
Des clubs malmenés par leurs propres dirigeants
C’est un fait : ni le Wydad ni le Raja ne peuvent se cacher derrière des excuses externes, aussi vraies soient-elles. Leur propre gestion interne les a menés là où ils en sont aujourd’hui.
Au Wydad, l’arrivée de Hicham Aït Manna en tant que nouveau président avait suscité l’espoir d’un renouveau, d’autant que sa mission principale était d’injecter de nouveaux fonds dans le club, mais aussi de le structurer. Cependant, plusieurs mois plus tard, le bilan est loin d’être satisfaisant : rumeurs de salaires impayés, recrutements massifs et onéreux, ainsi qu’une totale absence d’homogénéité et d’identité au sein de l’équipe. De quoi décevoir un public légitimement mécontent.
Dans un communiqué daté du 6 avril, l’Association des anciens joueurs du WAC dénonce la mauvaise qualité de la gestion du club et déplore le recrutement massif (28 joueurs et 8 membres du staff) qui n’a jamais permis de créer une équipe homogène. Une critique qui touche en plein cœur un projet de reconstruction qui n’a accouché que de frustrations.
Au Raja, c’est un autre désastre. Le club est passé d’une performance historique à un naufrage, résultat d’un sabotage interne qui a poussé l’ancien président, Adil Hala, à la démission, non sans avoir auparavant renvoyé plusieurs éléments clés de l’équipe. Certes, le coach tunisien, Lassaad Chabbi, désigné par le bureau dirigeant qui succède à Adil Hala, a permis une légère amélioration, mais trop tard. Le club a tout simplement déçu son public cette saison, après une année historique marquée par des résultats exceptionnels.