Réunis à HEM Casablanca, les secrétaires généraux du PPS, de l’USFP et du Mouvement Populaire ont tiré la sonnette d’alarme : recul démocratique, absence de dialogue, conflits d’intérêts… Pour eux, la majorité actuelle accapare tous les leviers du pouvoir et étouffe le débat politique.
Le chef du PPS dénonce « un échec manifeste » et met en garde contre une dérive électorale en 2026
Le secrétaire général du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS), Nabil Benabdallah, a exprimé une vive critique à l’égard de l’action de l’actuel gouvernement, qu’il juge marquée par une série de profonds dysfonctionnements. Lors de sa prise de parole, il a dénoncé l’absence d’initiatives politiques majeures et l’échec de l’exécutif à répondre aux attentes des citoyens.
« Nous faisons aujourd’hui face à un véritable dysfonctionnement — pour ne pas dire plus grave — dont la responsabilité incombe à plusieurs cercles », a-t-il affirmé d’emblée, tout en ajoutant que « la situation s’est aggravée avec l’arrivée de ce gouvernement ».
Revenant sur l’histoire de son parti, M. Benabdallah a rappelé que le PPS n’est pas né dans la sphère gouvernementale, mais au sein « d’une opposition forte et structurée, portée pendant des décennies ». Ce n’est qu’en 1998 que le parti avait rejoint l’exécutif, dans le cadre de « l’expérience de l’alternance consensuelle, aux côtés de l’USFP, du Mouvement Populaire et d’autres formations », a-t-il souligné.
« Ce fut une période charnière, une transition entre deux époques majeures de notre histoire politique », a-t-il poursuivi, reconnaissant à la fois « les acquis et les échecs » de cette phase. Pour lui, « les attentes du peuple étaient immenses », et malgré les efforts, « nous n’avons pas pu répondre à tout ».
Mais c’est bien l’orientation actuelle du gouvernement qu’il rejette catégoriquement. « Nous sommes dans l’opposition par conviction », affirme M. Benabdallah. Dès les résultats des élections de 2021, le PPS avait exprimé ses réserves, non pas uniquement sur la majorité issue des urnes, mais sur « les méthodes corrompues, inédites par leur ampleur et leur gravité dans l’histoire électorale du Maroc depuis l’indépendance », qui auraient, selon lui, influencé ces résultats.
« Et je mets en garde : il ne faudrait pas que cette expérience se reproduise, de manière encore plus déplorable, lors des échéances de 2026 », a-t-il averti.
>Des engagements gouvernementaux non tenus
Selon le chef de file du PPS, les dix engagements annoncés par le gouvernement n’ont pas été tenus. Il dénonce « un échec manifeste », accompagné d’ »une absence totale sur les dossiers démocratiques et une incapacité à concevoir une gestion cohérente des affaires publiques ». En matière économique, les promesses non plus n’ont pas été suivies d’effet : « Le chômage atteint des niveaux alarmants malgré les annonces », a-t-il souligné.
Quant au slogan de « l’État social », Nabil Benabdallah le qualifie de « simple artifice ». « Ils ont peut-être réussi à le promouvoir, mais sans en traduire l’esprit sur le terrain. Les citoyens ne voient aucun changement concret dans leur quotidien », a-t-il tranché.
Face à ce constat, le PPS prône un changement de cap. « Cette orientation doit cesser. L’expérience actuelle doit être stoppée », a-t-il martelé. Pour 2026, il appelle à une réorientation collective, et espère que les forces d’opposition « parviendront à unifier davantage leurs efforts ».
Il cite en exemple le projet d’une commission d’enquête parlementaire sur les importations de bétail depuis 2022 : « Une étape cruciale », selon lui, qui pourrait « entraîner une véritable secousse, non seulement dans les institutions et les partis, mais également dans la société elle-même ».
>Une opposition vivement critiquée
« L’opposition n’a pas vocation à être un bouc émissaire », a poursuivi Nabil Benabdallah, dénonçant un traitement asymétrique entre majorité et opposition. « Depuis près de trois ans, un phénomène étonnant s’est installé : l’opposition semble faire l’objet d’attentes bien plus exigeantes que celles adressées à ceux qui gouvernent », a-t-il observé.
Dans les médias comme dans certains cercles de pouvoir, l’opposition est régulièrement interpellée, critiquée, voire tenue pour responsable de blocages dont la source réside pourtant ailleurs. « C’est comme si la responsabilité de la gestion de la chose publique nous incombait, comme si nous étions les détenteurs du pouvoir », a-t-il ironisé.
Reconnaissant la diversité des partis d’opposition, M. Benabdallah a souligné que celle-ci n’était ni un obstacle, ni une faiblesse, mais une richesse démocratique. « Nous sommes des formations différentes, avec des trajectoires et des sensibilités propres. Si nous étions d’accord sur tout, nous formerions un seul parti. Il est normal qu’il y ait des débats et des désaccords », a-t-il expliqué.
Mais malgré ces différences, le secrétaire général du PPS insiste sur les efforts conjoints entrepris. « Nous avons porté ensemble des propositions de loi, proposé des amendements communs, en particulier dans les lois de finances. Mais ces efforts, eux, sont rarement mis en lumière. Ce qui l’est, c’est la prétendue division de l’opposition. C’est une stratégie consciente de délégitimation ».
Pour le SG du PPS, cela participe à « l’instauration d’un climat de domination politique, d’une tyrannie institutionnelle douce, où l’on cherche à imposer l’idée qu’il n’y a qu’un seul acteur légitime : ce gouvernement dit ‘fort’ et ‘majoritaire' ». Or, selon lui, le gouvernement n’a pas su faire la preuve de cette légitimité : « Il est fort de 5 millions de voix, d’une majorité dans les deux chambres, de la gestion des régions et des grandes villes… mais que fait-il de tout cela ? ».
Il évoque notamment la motion de censure, qui, bien qu’avortée à la dernière rentrée parlementaire, reste une piste politique ouverte. « Rien ne nous empêche de revenir à cette initiative, de la transformer en un moment fort de reddition des comptes », affirme-t-il.
Il appelle également à un débat public national structuré, partant de l’institution parlementaire pour toucher les différentes couches de la société. Un débat qui réaffirme que l’opposition « n’est pas un décor », mais bien un « contre-pouvoir actif, critique et porteur d’alternatives ».
>Des contradictions au sein du gouvernement
M. Benabdallah a poursuivi en pointant plusieurs contradictions internes au sein même de la majorité gouvernementale. Il a rappelé que « l’un des partis de la majorité a publié un communiqué de son bureau politique appelant à revenir sur la décision d’annulation des taxes, c’est-à-dire à restaurer les mécanismes fiscaux précédemment supprimés ».
Un autre partenaire gouvernemental a lui aussi réclamé des éclaircissements sur les montants engagés dans certains dossiers sensibles, signe, selon lui, d’un manque de cohésion au sein de l’exécutif et ce en allusion aux importations de bétail et de viandes rouges.
>Un flagrant conflit d’intérêts
Mais la critique la plus virulente du secrétaire général du PPS concerne la question du conflit d’intérêts. Pour lui, le gouvernement actuel a franchi une ligne rouge jamais atteinte jusqu’ici : « Je parle ici en toute honnêteté : ce que ce gouvernement a permis — ou toléré — n’a jamais été vu sous aucun autre gouvernement auparavant », a-t-il affirmé avec gravité.
Et d’expliquer : « Comment expliquer que, pour un marché aussi stratégique qu’une station de dessalement, ce soit le gouvernement lui-même qui lance l’appel d’offres… et que ce soit un groupe dirigé par le chef du gouvernement en personne qui le remporte ? Qui peut croire qu’il n’y a là aucun problème éthique ou institutionnel ? ».
Ce type d’affaires soulève, selon lui, des interrogations fondamentales sur l’intégrité de l’action publique. « Si vous êtes sûrs de votre majorité, si vous revendiquez cinq millions de voix et si vous croyez vraiment en votre bilan, alors ouvrez le débat. Offrez au pays une opportunité de transparence ! », a-t-il lancé à l’adresse des partis au pouvoir.
>Des politiques sociales qui n’on pas atteint leur objectif
Parmi les autres sujets de discorde, les politiques sociales occupent une place importante. Le chef du PPS met en cause la prétendue généralisation de la couverture sociale, en décalage avec les rapports d’organismes publics qui signalent que 8,5% de la population n’est toujours pas concernée. « Il est légitime de se poser la question : qui dit vrai ? Eux ? Les institutions ? Ou bien nous, qui soulevons ces mêmes alertes depuis le début ? », interroge-t-il.
Même constat pour le soutien au logement, les aides directes aux ménages, ou encore l’amélioration du pouvoir d’achat : des annonces, selon lui, largement non suivies d’effet sur le terrain. « Ces politiques, présentées comme des réussites, ont échoué dans leur mise en œuvre, ou du moins n’ont pas atteint les objectifs annoncés », tranche-t-il.
>Des lois électorales à revoir
Nabil Benabdallah a abordé un autre chantier jugé prioritaire : celui des lois électorales et de la préparation des élections législatives de 2026. Il déplore l’absence d’initiative du gouvernement sur ce sujet, et s’interroge sur sa sincérité.
« Si ce gouvernement se considérait réellement comme un gouvernement politique, comme il le proclame, il aurait dû prendre des initiatives concrètes en matière de démocratie, de droits humains et d’égalité », a-t-il souligné. « Or, aucune action significative dans ce sens n’a été engagée ».
Le constat est selon M. Benabdallah sans appel : depuis l’investiture de l’actuel exécutif, pas une seule séance parlementaire n’a été consacrée à un débat politique structuré. Un vide qui, pour le dirigeant du PPS, reflète « un véritable épuisement politique », bien au-delà d’un simple manque de volonté.
Alors que la session parlementaire touche à sa fin, le chef du PPS en appelle à l’ouverture immédiate d’un débat national sur les réformes électorales, rappelant que des espaces de concertation pluralistes ont déjà existé à des moments clés de l’histoire politique du pays.
« Nous ne prétendons pas tomber d’accord sur tous les détails — c’est naturel qu’il y ait des divergences — mais il faut ouvrir le débat, chercher ensemble des compromis, des solutions partagées. »
Mais au-delà des modalités techniques, un point fondamental doit, selon lui, faire consensus : la lutte contre la corruption électorale, qualifiée de « menace sérieuse pour les partis, les institutions élues, et la crédibilité même de la démocratie. »
Revenant sur les pratiques observées en 2021, Benabdallah évoque les « paniers électoraux », les opérations d’achat de voix, la confusion entre aides sociales et campagnes politiques. Ces pratiques, selon lui, dégradent le lien entre citoyens et politique, en particulier chez les jeunes et les classes moyennes. « Elles associent la politique à la corruption, aux pots-de-vin, à l’achat de conscience, et non plus à l’engagement et à la militance », a-t-il déploré.
Pour le PPS, l’enjeu des élections de 2026 est clair : exclure les corrompus du champ électoral et redonner la parole aux militants sincères, aux femmes, aux jeunes, aux cadres engagés.
« Ce que nous avons vu en 2021 a dépassé toutes les limites », insiste M. Benabdallah, qui appelle à faire de cette question « un enjeu central des mois à venir. »
Car, selon lui, certains au sein du gouvernement préfèrent repousser ce débat à la dernière heure, dans l’espoir de reproduire les méthodes de 2021. »Ce chemin est dangereux. Il approfondit le fossé entre les citoyens et la politique, alimente l’abstention, entretient le rejet », prévient-il. Rappelant que 18 millions de Marocains ne votent pas, il alerte sur le risque de désaffection durable à l’égard du processus démocratique.
Mais le leader du PPS reste optimiste : « Nous ne craignons pas le vote populaire massif. Au contraire, nous l’appelons de nos vœux. » Il plaide pour une vague démocratique, consciente, citoyenne, portée par les forces de progrès et les énergies vives du pays. « Quand la conscience citoyenne se mobilise, les corrompus tombent », affirme-t-il, rappelant les leçons des expériences passées.
En conclusion, Nabil Benabdallah a insisté sur la nécessité d’un changement profond, fondé sur des mécanismes de moralisation de la vie publique et un renouvellement du personnel politique par le bas :
« Nous devons imposer de nouvelles règles du jeu pour 2026. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons incarner une autre image du Maroc : celle d’un pays digne, juste et profondément démocratique. »
Idriss Lachgar : « La majorité gouverne seule, l’opposition est ignorée »
Le premier secrétaire de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), Driss Lachgar, a lui aussi livré une lecture critique de la situation politique actuelle au Maroc, dénonçant une dérive autoritaire du pouvoir exécutif et un affaiblissement manifeste du rôle de l’opposition.
« À l’USFP, nous avons vécu l’opposition dans sa forme la plus dure, durant les années de plomb », a-t-il rappelé. « Je vous invite à consulter le rapport de l’Instance Équité et Réconciliation, qui distingue clairement l’opposition des années 60, 70 et 80 de celle d’aujourd’hui. » À cette époque, rappelle-t-il, l’opposition faisait face à un système verrouillé : « C’était nous ou le système. »
>Une nouvelle opposition pour une démocratie partagée
Aujourd’hui, affirme Driss Lachgar, « nous vivons une autre forme d’opposition, née des grandes avancées démocratiques obtenues au fil des luttes pour les droits humains, les libertés publiques et la dignité du citoyen. » Une opposition qui ne se contente plus de s’opposer frontalement au système, mais qui revendique un rôle dans l’élaboration des politiques publiques.
« La démocratie ne se limite pas au règne de la majorité », a-t-il rappelé. « Elle suppose aussi la participation de l’opposition à la prise de décision. » C’est cette conviction qui anime l’USFP, notamment depuis l’alternance consensuelle de 1998, qui a marqué une étape fondatrice dans la participation politique pluraliste. « Nous avons tous été témoins du dialogue ouvert et prometteur autour de la Constitution de 2011 », a-t-il rappelé, citant cette période comme « un moment d’ouverture et d’espoir démocratique ».
> »Les règles élémentaires ne sont plus respectées »
Driss Lachgar constate aujourd’hui un net recul. « Les règles élémentaires de la démocratie ne sont plus respectées », a-t-il déploré. Selon lui, la coalition actuelle, issue de la majorité formée par les trois partis arrivés en tête en 2021, « a conduit à une forme de monopole du pouvoir, à une hégémonie institutionnelle dangereuse ».
Dans une démocratie normale, explique-t-il, « le premier parti forme une coalition gouvernementale, et le deuxième joue le rôle d’une opposition forte. » Or, cette architecture est rompue : « Les trois premiers partis se sont alliés pour contrôler toutes les sphères de pouvoir. »
Cette concentration s’est traduite, selon lui, par « une domination qui empêche toute écoute, que ce soit envers les institutions de gouvernance ou envers l’opposition. » Un dialogue institutionnel pourtant fondamental aujourd’hui quasi inexistant.
>Une hégémonie à tous les niveaux
« La tyrannie ne se limite plus au niveau central », alerte le chef de file de l’USFP. « Elle s’est étendue à toutes les régions, aux provinces, aux communes », dénonçant une uniformisation politique du territoire, qui élimine toute possibilité de contre-pouvoir local. « Notre pays a perdu le dialogue politique essentiel entre majorité et opposition », a-t-il déploré.
Mais plus grave encore, selon Driss Lachgar, les acquis constitutionnels de 2011 sont aujourd’hui neutralisés : « Les réformes constitutionnelles obtenues collectivement sont gelées, entravées, inopérantes. »
Dans ce climat, l’opposition se retrouve marginalisée. « Nous sommes réduits au silence institutionnel. Et la majorité gouverne seule, sans rendre de comptes, ni dialoguer. »
> »L’opposition n’a pas besoin d’être homogène pour être forte »
Driss Lachgar a tenu à réaffirmer que la diversité des voix au sein de l’opposition n’enlève rien à sa légitimité. « Je crois profondément que, partout dans le monde — et c’est ce que montrent les études comparatives —, l’opposition n’a pas besoin d’être totalement homogène ou de parler d’une seule voix », a-t-il souligné. Pour lui, l’essence même de l’opposition repose sur la pluralité, à l’inverse de la majorité, qui détient le pouvoir, les finances publiques et la gestion des biens communs.
Les divergences existent naturellement, notamment sur des textes sensibles tels que le Code de la famille ou les libertés individuelles. « Il est évident que nous n’aurons pas tous les mêmes positions », a-t-il admis. Mais il précise qu’un consensus reste possible sur un socle commun : « Les procédures démocratiques, la transparence, la participation réelle à la prise de décision ».
>Un gouvernement sourd et une opposition marginalisée
M. Lachgar dénonce un climat politique où l’opposition est systématiquement ignorée : « Nos propositions ne sont pas écoutées, aucun dialogue n’est ouvert avec nous. » Dans ce contexte de blocage, chaque formation politique fait preuve d’ »ijtihad », une initiative autonome au sein d’un système verrouillé.
L’un des exemples les plus concrets de cette dynamique, selon lui, est la création d’une commission d’enquête parlementaire sur l’importation de viandes, un dossier suivi de près depuis juin 2024. « Franchement, ce que nous avons constaté récemment est stupéfiant. La gestion de cette affaire par le gouvernement a été, disons-le, absurde », a-t-il fustigé.
Face à cette situation, l’USFP a décidé de soutenir la démarche de création de la commission d’enquête, malgré ses doutes quant à son efficacité. « Nous n’avons pas la conviction que cette initiative aura des effets concrets. Car constitutionnellement, pour soumettre une demande de commission d’enquête, il faut le tiers des membres. Et nous ne l’avons pas », a-t-il expliqué.
> »Une opportunité pour l’opposition d’agir »
Malgré ces limites, Driss Lachgar appelle à la mobilisation : « J’invite ici tous les groupes d’opposition à se réunir. Nous avons une opportunité. » Il propose que les présidents des groupes parlementaires concertent leurs efforts pour déposer une motion de censure. « Les trois partis ici présents détiennent ensemble le cinquième requis par la Constitution », a-t-il rappelé. « Cela obligerait le président de la Chambre des représentants à répondre sous trois jours, et à convoquer le chef du gouvernement. »
Ce serait, selon lui, l’occasion d’ »un véritable débat national, devant l’opinion publique ». Un débat nécessaire, à la lumière de la confusion actuelle : « Les chiffres me préoccupent profondément, d’autant plus que chaque membre du gouvernement y va de ses propres estimations », a-t-il confié.
> »Un problème de choix économiques »
Pour Driss Lachgar, le fond du problème est clairement identifié : « C’est un problème de choix économiques. » Il dénonce une stratégie qui privilégie l’importation étrangère au détriment de l’économie nationale : « Au lieu de soutenir les éleveurs marocains, les petits agriculteurs, le gouvernement subventionne l’importation, qu’elle vienne d’Espagne ou de Roumanie. »
Chaque mouton importé bénéficie d’un soutien public de 500 dirhams. « Est-ce cela l’État social que l’on nous promet ? », s’interroge-t-il, dénonçant une politique qui ignore les véritables moteurs du chômage rural.
« Ces 200.000 chômeurs du monde rural qui s’accumulent chaque année auraient pu être soutenus. On aurait pu leur fournir du fourrage, alléger leurs charges, leur accorder les aides que nous avons offertes à d’autres pays à travers des exonérations », a-t-il insisté.
> »Provoquer une secousse démocratique »
Alors que certains ministres reconnaissent publiquement leurs erreurs, M. Lachgar s’étonne de l’inaction gouvernementale. « Le gouvernement ne se réunit pas, rien ne change. Nous devons aller plus loin. Il faut obliger le chef du gouvernement à venir s’expliquer devant le Parlement ».
Face au silence institutionnel, Driss Lachgar conclut avec une conviction forte : « Je crois que la seule manière de provoquer une réaction, c’est par la force institutionnelle, par les mécanismes que nous offre la Constitution ».
Et de prévenir : « Si l’arrogance persiste, si chaque député de la majorité refuse de s’impliquer, nous serons seuls. Et il ne nous restera qu’à constater l’étendue de la tyrannie institutionnelle à laquelle nous faisons face ».
Mohamed Ouzzine : « Nous sommes à la croisée des chemins »
Le secrétaire général du Mouvement populaire, Mohamed Ouzzine, a lui aussi exprimé avec fermeté son inquiétude face à ce qu’il considère comme une dérive institutionnelle majeure dans la gouvernance actuelle.
>Un mécanisme de contrôle oublié
« La motion de censure a bien été une initiative à laquelle nous avons adhéré », a d’abord rappelé Mohamed Ouzzine. « Mais elle a coïncidé avec la présentation du bilan de mi-mandat du gouvernement. Nous avons alors estimé qu’il était préférable de laisser les choses mûrir, de ne pas mélanger les débats, et de donner la priorité au bilan à mi-parcours. »
Pour lui, le débat d’aujourd’hui dépasse les clivages habituels : « Nous parlons ici d’un mécanisme constitutionnel de contrôle, la commission d’enquête parlementaire, dont le recours est rarissime dans l’histoire politique de notre pays. » Et de rappeler : « La dernière fois que ce mécanisme a été activé, c’était en 2010, sur l’affaire de Gdim Izik. Et avant cela, il n’y a eu que trois ou quatre précédents. »
Il interroge alors : « Est-il raisonnable de penser que, depuis 15 ans, aucun sujet ne mérite une enquête parlementaire ? Que tout fonctionne parfaitement, sans rien qui inquiète les Marocains ? Permettez-moi d’en douter. »
>De la tyrannie à la prédation
Mais pour Mohamed Ouzzine, le contexte actuel n’est plus celui d’un simple déséquilibre démocratique. « Plusieurs parlent aujourd’hui de tyrannie politique. Mais je dirais que ce que nous vivons va au-delà de la tyrannie : c’est une prédation. Une prédation politique, institutionnelle, économique. Le gouvernement a tout accaparé, s’est immiscé partout, et cela devient profondément inquiétant. »
Il souligne que, selon le règlement intérieur de la Chambre des représentants, il faut le tiers des membres (132 députés) pour soumettre une demande de commission d’enquête. « Aujourd’hui, opposition et non-alignés réunis, nous ne sommes que 101. Mais ce n’est pas le chiffre qui importe le plus. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’interpeller les députés de la majorité : sont-ils les représentants du gouvernement ou les représentants de la nation ? »
>Un appel direct à la majorité
Mohamed Ouzzine s’adresse alors aux membres du gouvernement et à leurs partis alliés : « Nous avons vu récemment des responsables politiques — chefs de partis, ministres — déclarer publiquement : ‘Craignez Dieu à l’égard des Marocains’. Eh bien, nous leur disons : prouvez-le. »
Il insiste notamment sur le rôle du parti de l’Istiqlal, directement interpellé : « Je m’adresse ici particulièrement aux ministres et au chef du parti de l’Istiqlal. Ne nous trahissez pas. Vous avez vous-même alerté l’opinion publique sur des intermédiaires dans le dossier de l’importation du bétail. Alors tenez vos engagements, et signez. »
> »Plus importante qu’une motion de censure »
Le secrétaire général du Mouvement populaire considère que l’enquête parlementaire est aujourd’hui un levier plus puissant qu’une motion de censure. « Parce qu’elle va au fond des choses. Elle ne se limite pas à un vote politique. Elle ouvre la voie à une véritable reddition des comptes. Elle nous permettra de poser la seule vraie question : voulons-nous combattre la corruption, ou nous y accommoder ? »
Et d’ajouter, sans détour : « Aujourd’hui, le discours dominant dans la rue est tragique : tout le monde est corrompu, dit-on. L’homme politique, l’avocat, le médecin, le policier, le gendarme, le fonctionnaire, l’agent d’autorité… On ne sait plus qui est honnête et qui ne l’est pas. »
>L’urgence sociale comme indicateur
Au-delà du politique, Mohamed Ouzzine insiste sur les répercussions sociales : « Aujourd’hui, le pouvoir d’achat du Marocain est détruit, sa table est vide, sa poche est vidée, sa dignité est piétinée. »
Pour lui, la question n’est plus seulement celle de la transparence, mais celle de la dignité des citoyens : « Ce Parlement est composé d’élus. Ce sont les Marocains qui nous ont placés ici. Alors, à nous de choisir : voulons-nous défendre ceux qui nous ont élus, ou défendre des intérêts opaques ? »
Et de conclure par une formule claire, presque tranchante : « Il n’y a plus d’alternative : soit nous sommes du côté de la corruption, soit nous luttons contre elle. »