Dans ce contexte, le Maroc, soumis à un tarif de seulement 10%, le plus bas parmi l’ensemble des pays concernés, pourrait bénéficier d’un avantage relatif, notamment face à des concurrents plus taxés, ou à parité, mais que le Royaume devance sur d’autres plans : les infrastructures telles que le port Tanger Med, la position géographique stratégique, etc.

Il convient toutefois de rappeler que les États-Unis ne représentent qu’une part modeste des exportations marocaines, seulement 4,2% en 2024, en raison d’une forte orientation vers l’Union européenne, mais aussi de la structure très compétitive du marché américain.

Médias24 s’est entretenu avec Marouane Hatim, économiste et membre de l’Association des économistes québécois.

Médias24 : Dans ce contexte de guerre commerciale, le Maroc est-il perçu comme une alternative crédible aux plateformes industrielles asiatiques, notamment pour les secteurs du textile ou de l’automobile ?

Marouane Hatim : Le Maroc, grâce aux nombreux progrès et chantiers lancés lors des deux dernières décennies, s’impose aujourd’hui comme une plateforme de plus en plus visible sur les radars des investisseurs internationaux.

Le premier atout réside dans sa position géographique, à la fois stratégique et centrale. Le pays est un véritable carrefour entre plusieurs continents : aux portes de l’Europe, un hub pour l’Afrique, à mi-chemin entre l’Asie et les Amériques. À cela s’ajoute une infrastructure logistique de très haut niveau, dans laquelle le Maroc a massivement investi depuis plusieurs années. On peut citer le port de Tanger Med, les connexions aéroportuaires ainsi que des projets structurants à Kénitra et Nador. Ce réseau d’infrastructures positionne le Maroc comme un acteur à considérer sérieusement en matière d’investissement. Ce sont autant d’avantages mis à la disposition des investisseurs étrangers pour y développer des plateformes industrielles.

Tous ces éléments se reflètent dans les secteurs où le Maroc a déjà fait ses preuves, notamment l’automobile. Ce secteur, qui attire l’attention des investisseurs asiatiques, peut leur offrir un accès facilité aux marchés européens, nord-américains ou encore africains. Le Maroc peut ainsi constituer un levier stratégique, d’autant plus que l’écart tarifaire en matière douanière joue en sa faveur. Il peut capitaliser sur cet avantage pour attirer des industries, notamment dans le textile, un domaine où le pays dispose d’une solide expérience.

Le Maroc est historiquement reconnu pour la qualité de son industrie textile, avec une main-d’œuvre qualifiée et expérimentée. Ce capital humain est un atout pour consolider sa place en tant que hub industriel régional. À titre d’exemple, un groupe asiatique [Sunrise, ndlr] a récemment installé des unités industrielles au Maroc, générant des emplois directs et indirects et contribuant à l’exportation vers les marchés européens.Le Maroc se positionne comme une alternative crédible pour les entreprises souhaitant diversifier leurs chaînes d’approvisionnement dans un contexte commercial incertainDans l’automobile également, le Maroc est aujourd’hui doté de plateformes majeures. C’est désormais le premier secteur exportateur du pays, avec des destinations multiples, en Europe comme en Afrique.

Cette expertise accumulée rend le Maroc encore plus attractif pour les opérateurs asiatiques désireux de servir, à partir du Royaume, les marchés internationaux. Grâce à ses connexions croissantes avec d’autres continents, le pays se positionne comme une alternative crédible pour les entreprises souhaitant diversifier leurs chaînes d’approvisionnement dans un contexte commercial incertain.

Cela dit, quelques défis doivent être considérés. Il est crucial d’assurer la stabilité des tarifs douaniers dans la durée, comme de maîtriser les coûts d’installation qui restent significatifs et ne peuvent être amortis qu’à moyen ou long terme.

Pour que le Maroc conserve son attractivité, il faudra également veiller à maintenir un coût de la main-d’œuvre et un niveau de vie compétitifs. Ces conditions seront déterminantes pour convaincre les investisseurs internationaux de choisir le Maroc comme base stratégique pour servir le reste du monde.

– Les écarts de droits de douane entre les pays (10% pour le Maroc, 29% pour le Pakistan, 34% pour le Bangladesh) suffisent-ils à déclencher un basculement des chaînes de production ?

– Concernant les écarts de droits de douane entre des pays comme le Maroc, le Pakistan ou le Bangladesh, il est certain que le Maroc bénéficie d’un niveau assez favorable. Cela peut naturellement influencer les décisions des investisseurs et des entrepreneurs. Mais, il faut aussi souligner d’autres points tout aussi cruciaux. Le Maroc dispose d’infrastructures de qualité mises à disposition des investisseurs. Le choix stratégique d’investir dans des équipements modernes et adaptés permet aujourd’hui au pays de bénéficier d’un avantage compétitif réel.

Au-delà des infrastructures, c’est toute une stratégie industrielle qui a été mise en place. Elle renforce à la fois l’attractivité et la compétitivité du Maroc. Ce positionnement s’appuie sur des choix en matière de connectivité, de développement des compétences locales, et de constitution d’un centre d’expertise nationale. Le pays a également conclu des accords de partenariat, notamment avec l’Union européenne, mais aussi au-delà, dans le but d’intégrer les chaînes de valeur mondiales.

Un autre aspect fondamental est le développement de l’innovation, de la recherche et du développement. Le Maroc investit activement dans ce domaine, et plusieurs opérateurs dans la recherche et l’innovation ont commencé à rayonner à l’échelle internationale. L’UM6P en est un exemple emblématique : c’est un acteur de référence à vocation internationale, qui contribue à renforcer les capacités du Maroc en matière de recherche appliquée au développement industriel. Cette dynamique vise à faire du pays un membre à part entière du club des économies industrielles émergentes.

Il ne s’agit donc pas uniquement d’un différentiel de droits de douane. Il y a aussi l’effet combiné d’une politique industrielle cohérente, de l’essor de la recherche et de l’innovation, et d’une logistique performante. Les coûts logistiques, justement, sont en amélioration grâce aux infrastructures modernes. On peut le constater dans les écarts mesurés entre les ports d’Algésiras et de Tanger Med. De plus en plus d’opérateurs choisissent la plateforme marocaine, et Tanger Med s’est hissé parmi les vingt premiers ports mondiaux en matière de transport maritime.

Tous ces éléments jouent clairement en faveur du Maroc. Toutefois, certains facteurs doivent être considérés, notamment le coût de la main-d’œuvre. Celui-ci reste plus élevé que dans des pays comme le Pakistan ou le Bangladesh. Mais, les autres avantages cités (coût du transport, qualité des infrastructures, accords commerciaux, logistique performante) permettent de compenser cet écart.

– Que manque-t-il au Maroc par rapport à des concurrents directs comme la Turquie ou l’Égypte (qui ont également des droits à 10%) pour mettre à profit cette fenêtre d’opportunité ?

– Premièrement, il faut être fier de ce que le Maroc a accompli ces dernières années. Le pays bénéficie de nombreux avantages compétitifs. Il dispose de réels atouts, et plutôt que de parler de lacunes, on peut évoquer des champs de développement et d’amélioration. Il ne s’agit pas de comparer le Maroc à l’Égypte ou à la Turquie. En revanche, le Maroc possède des avantages compétitifs sur lesquels il souhaite continuer à travailler et qu’il cherche à renforcer.

Le pays a mis en place une politique industrielle structurée, sur laquelle il capitalise aujourd’hui pour accroître sa compétitivité et apparaître sur les radars des investisseurs étrangers. Il dispose d’infrastructures de qualité et de stratégies commerciales de plus en plus ciblées sur des secteurs de niche.

Un chantier majeur concerne la diversification de l’industrie. Des efforts ont été engagés depuis plusieurs années, et bien qu’il reste du chemin à parcourir, le rythme de l’industrialisation s’accélère grâce aux projets menés à l’échelle nationale. En plus de l’industrie manufacturière, historique au Maroc, et des secteurs agroalimentaire et minier, l’industrie automobile a pris un réel essor. Elle positionne désormais le Maroc comme un acteur émergent de l’industrie automobile à l’échelle mondiale. Cela contribue à rendre le pays aussi compétitif que l’Égypte ou la Turquie. Il convient toutefois de rappeler que ces deux pays disposent d’un marché intérieur plus vaste en raison de leur poids démographique. Ce facteur joue dans l’attractivité économique.Il est nécessaire de renforcer le positionnement international du Maroc à travers une stratégie de marketing plus offensiveCependant, la compétitivité du Maroc est renforcée par sa stabilité politique et par ses indicateurs macroéconomiques solides. Ces éléments sont essentiels à préserver, car ils distinguent le pays de ses concurrents. La stabilité politique, la maîtrise de l’inflation, la gestion du taux de change et la stabilité de la devise sont autant de points positifs. À cela s’ajoute la proximité géographique, qui permet au Maroc de bénéficier de coûts logistiques favorables.

Il est également nécessaire de renforcer le positionnement international du Maroc à travers une stratégie marketing plus offensive. Il s’agit de promouvoir la « valeur Maroc », ou la « signature Maroc », au-delà du marché européen, en ciblant de nouveaux marchés. Cette diversification de la stratégie de marque nationale permettra de mettre en lumière les infrastructures disponibles, le cadre politique stable et les transformations internes en cours.

Le marché intérieur marocain évolue : les habitudes et modes de consommation changent, rendant le pays lui-même plus attractif. Le Maroc dispose par ailleurs de ressources naturelles précieuses, dont les minerais, qui deviennent stratégiques aux yeux des industriels et grands manufacturiers dans de nombreux secteurs.

Le pays s’engage aussi sur la voie de l’innovation pour renforcer sa compétitivité. Un lien est progressivement établi entre le monde de l’entreprise, celui de la recherche et l’univers académique. Des établissements comme l’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique) ou d’autres opérateurs de l’enseignement supérieur participent activement à cette dynamique. Cette mobilisation conjointe de l’écosystème universitaire et entrepreneurial accompagne la montée en puissance du Maroc sur la scène internationale.

– Le tarif douanier spécifique de 25% sur l’automobile peut-il pousser certains constructeurs à reconsidérer leurs bases d’exportation vers les États-Unis ? Le Maroc devrait-il profiter de ce repositionnement, ou le risque politique est-il encore trop élevé ?

– Il est clair qu’aux États-Unis, les droits de douane atteignent 25% sur l’ensemble des importations de véhicules. Dans ce contexte, le Maroc est aujourd’hui reconnu comme le premier exportateur de voitures en Afrique, ce dont il convient de se féliciter. Si le Maroc est considéré comme un hub industriel, il reste néanmoins plusieurs éléments essentiels à considérer pour consolider et renforcer cette position.

Pour aller plus loin dans le développement du secteur automobile, il est impératif d’accroître la capacité de production nationale. Le pays doit se doter d’infrastructures et d’outils de production plus importants, afin de s’aligner sur les ambitions des grands opérateurs asiatiques et européens, qui disposent de capacités nettement supérieures à celles actuellement disponibles au Maroc.

Accompagner cette dynamique nécessite également un renforcement des infrastructures logistiques, à la hauteur d’une demande potentielle beaucoup plus élevée. Cela implique des connexions portuaires, industrielles et de transport plus robustes, capables de soutenir une montée en charge rapide.

Par ailleurs, cette montée en puissance entraînera nécessairement une pression accrue sur la main-d’œuvre. Il faudra préparer les compétences humaines en conséquence, veiller à leur formation, à leur disponibilité, tout en maintenant un coût du travail compétitif. Il est essentiel que ce coût ne freine pas l’élan de croissance, afin de garantir la capacité du Maroc à rester connecté à la demande mondiale et à conserver une place dans une concurrence régionale et internationale de plus en plus rude.

En effet, le Maroc évolue dans un environnement où interagissent les grands opérateurs asiatiques, européens et méditerranéens, comme la Turquie. À l’échelle africaine, il se positionne également face à des acteurs comme l’Afrique du Sud. Dans ce cadre, il est capital de mettre en avant les avantages compétitifs du Maroc, notamment à travers une infrastructure industrielle solide, appuyée par des connexions efficaces entre les différents sites et les plateformes logistiques.

Il subsiste cependant des incertitudes quant à la pérennité des avantages tarifaires. Ces mesures peuvent évoluer avec le temps, d’une zone géographique à une autre. Le Maroc, grâce à l’articulation entre les dimensions politiques et économiques, bénéficie actuellement d’un cadre tarifaire favorable par rapport à ses concurrents asiatiques. Mais les avantages du Maroc ne se limitent pas aux aspects tarifaires. Comparé à ses concurrents directs (l’Égypte, la Turquie ou même ses voisins du Maghreb), le Maroc dispose d’un positionnement solide dans le secteur automobile, renforcé par des choix stratégiques et des performances tangibles.

– Si relocalisation il y a, doit-on s’attendre à un mouvement transitoire, opportuniste, lié uniquement au mandat de Trump, ou bien à un changement de paradigme plus durable dans la structuration des chaînes de valeur mondiales ?

– Dans un environnement marqué par l’incertitude, il est difficile d’apporter une réponse tranchée à la question de la relocalisation. Une chose est certaine néanmoins : nous changeons d’ère. Le monde entre dans une nouvelle phase des politiques économiques, à l’échelle globale.

Nous ne sommes plus dans l’ère de l’OMC, de la mondialisation classique ou des simples accords bilatéraux tels qu’ils ont été pratiqués depuis près de soixante-dix ans. Nous assistons à un changement de paradigme durable, une transformation structurelle profonde qui s’accompagne de tensions géopolitiques croissantes et de reconfigurations des rapports économiques, où les dimensions politiques prennent un poids accru, tout en intégrant les avancées technologiques majeures.

Désormais, la compétitivité, la création de valeur et les rapports de force dépendent à la fois des facteurs politiques et des progrès technologiques. À ces deux dimensions s’ajoutent des défis persistants, notamment la productivité et les enjeux environnementaux, qui restent centraux quelles que soient les évolutions du contexte global.

Face à cette mutation, les entrepreneurs, industriels et dirigeants d’entreprise doivent se préparer à adapter leurs stratégies. Il sera indispensable de réajuster les choix d’investissement, de repenser les modèles organisationnels et opérationnels et de reconfigurer les chaînes d’approvisionnement afin de les rendre plus courtes, plus résilientes et plus efficaces.

Cela implique également une révision des schémas de distribution pour mieux répondre à la demande et gagner en agilité. Dans ce cadre, plusieurs enjeux doivent être anticipés : les risques logistiques, les risques commerciaux et la volatilité des marchés, qui exigent une gestion plus dynamique et plus réactive. Les retournements de conjoncture sont désormais plus fréquents et imposent une remise en question constante des choix stratégiques. Parallèlement, l’intégration technologique devient un levier de compétitivité essentiel, tout en exerçant une pression sur les gouvernements. Ces derniers sont appelés à repenser leurs politiques industrielles, à revoir leurs stratégies de long terme, à optimiser leurs équilibres internes et à garantir un alignement durable entre chaînes de production, impacts sociaux et intégration aux chaînes de valeur mondiales.

Dans ce contexte de protectionnisme croissant, les États chercheront à renforcer leur compétitivité par une action simultanée sur trois leviers fondamentaux : les infrastructures, le capital humain et la qualité de l’environnement des affaires. Ce mouvement entraînera un remodelage en profondeur des politiques industrielles à l’échelle internationale.

Le Maroc, dans ce sillage, a su anticiper ces mutations. Il a amorcé un travail important sur les infrastructures, sur le développement des compétences, sur la diversification des marchés et des partenariats. Cette nouvelle conjoncture mondiale constitue un accélérateur, un booster pour poursuivre et intensifier ces transformations.

La réussite marocaine dans le secteur automobile constitue un modèle reproductible. Ce succès pourrait être décliné dans d’autres filières stratégiques afin de renforcer la marque « Maroc » à l’échelle internationale et de consolider sa compétitivité sectorielle dans les années à venir.