« Une grande partie de l’huile d’argan qui circule au niveau national n’est pas pure », alerte le chercheur Hassan Faouzi, un des pionniers de la recherche dans le domaine de l’argane au Maroc.
Un son de cloche partagé par Amina Ait Taleb, présidente et cofondatrice de la coopérative Taitmatine à Tioute dans la province de Taroudant, l’une des premières coopératives d’argan au Maroc. Pour elle, « au niveau du marché national, la contrefaçon de l’huile d’argan a toujours existé. Nous en souffrons beaucoup et nous avons fait beaucoup de travail pour la juguler, mais on a l’impression qu’aujourd’hui, ce phénomène s’est amplifié. Toutefois, pour l’exportation, c’est plus compliqué de tricher sur la qualité de l’huile ».
Pour une source à l’Union des Coopératives des Femmes de l’Arganeraie (UCF) et à la présidence de la Fédération nationale des femmes de la filière de l’arganeraie (FNFARGANE), « au vu de la situation de la filière, ce risque n’est pas à écarter, même si je ne peux pas être aussi affirmative. La possibilité est là si on s’approvisionne auprès de structures non identifiées ».
Ce constat alarmant soulève une question majeure : l’huile d’argan marocaine est-elle en train de perdre son identité ? Entre baisse de production liée au changement climatique, spéculation effrénée et marginalisation des coopératives féminines, la filière vit une crise profonde qui menace sa durabilité, sa qualité… et son âme.
Risque sur la qualité
Ce risque est étayé par plusieurs arguments que nous avons pu recouper auprès de plusieurs sources aussi bien issues du domaine de la recherche que des professionnels du secteur.
Le premier argument est celui de la baisse de la production. « Avec plusieurs années de sécheresse qu’ont connues les quatre arganeraies nationales, à savoir celles de Haha, Souss, Taroudant et de l’Anti-Atlas, la production de fruits a drastiquement baissé », affirment nos sources ». En effet, les régions où se trouvent les forêts d’argan sont parmi celles qui ont le plus souffert des périodes de sécheresse qu’a subies le Maroc ces 7 dernières années et surtout en 2024.
« Malgré le fait que l’arbre est très résilient et peut absorber l’humidité contenue dans l’air, les fortes chaleurs qu’a connues la région, avec des pics de 50°C dans le Souss, ont gravement affecté les arganeraies », affirme notre source. Et une autre source provenant du domaine de la recherche, qui a demandé à rester anonyme, a ajouté : « La régénération des forêts a été fortement perturbée par la sécheresse et la chaleur ».
Mais également à cause de l’exploitation excessive qui entrave la régénération naturelle. En l’absence de chiffres officiels et de travail d’évaluation de ces programmes de réhabilitation effectué par l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (Andzoa), il est difficile d’estimer les dégâts.
Ce qui est sûr, c’est qu’aussi bien la production totale de fruits que leur poids, ont drastiquement baissé. Et d’ajouter: « les derniers chiffres officiels dont nous disposons remontent à 2019 soit juste au début des épisodes climatiques extrêmes qu’a connus le Maroc ». Selon des chiffres plus officieux, la baisse de la production est comprise entre 50 et 70% ces dernières années.
À cette baisse de la production unanimement constatée s’ajoute une déstructuration profonde de la filière qui peut aboutir à une baisse de la qualité de l’huile en plus de la flambée des prix.
Les coopératives féminines progressivement évincées
Ainsi, selon nos différents interlocuteurs, depuis le Covid, la filière a profondément été bouleversée. Les coopératives féminines ont été progressivement évincées du secteur au profit d’intermédiaires (moul chekkara) et de sociétés multinationales.
« Sur le millier de coopératives d’argan, seules quelques dizaines sont aujourd’hui effectivement actives », témoigne une actrice associative du secteur. Pour elle, avec la raréfaction de la matière première, s’est ajouté un autre phénomène : celui de l’apparition de spéculateurs sur le fruit de l’argan. Un constat confirmé par Amina Ait Taleb qui parle d’une vingtaine, voire d’une trentaine de coopératives encore en activité.
« Aujourd’hui, à l’heure où je vous parle, le prix du kilogramme de l’amandon est négocié à 220-225 dirhams le kilogramme. Ces prix ont été multipliés par 5, voire par 10 au cours de ces dernières années. En plus, ils fluctuent dans la même année. Ce qui érode les marges des coopératives, puisque nous avons des contrats fermes avec nos clients et nous ne pouvons pas répercuter les variations de prix de la matière sur les prix de l’huile ».
Les prix des fruits d’argan sont passés en quelques années de 2 à 3 dirhams par kilogramme à 13 dirhams aujourd’hui. Et ce n’est pas seulement dû à la sécheresse.
Aujourd’hui, à 600 dirhams le litre, ce prix permet, selon notre interlocutrice, une marge d’à peine 5% contre les 10 ou 20% nécessaires à la survie des structures coopératives. Le même son de cloche est partagé par Amina Ait Taleb : « les prix des fruits d’argan sont passés en quelques années de 2 à 3 dirhams par kilogramme à 13 dirhams aujourd’hui. Et ce n’est pas seulement dû à la sécheresse, mais bien du fait des intermédiaires et des spéculateurs qui monopolisent la matière première ».
L’autre conséquence de la spéculation sur la matière première est liée aux risques de baisse de qualité de l’huile. « L’amandon d’argane doit être pressé dans les 60 jours qui suivent son concassage, sinon il s’oxyde, ce qui fait perdre sa qualité et son label d’huile extra vierge. Les fruits, bien que plus résistants, doivent être stockés dans des conditions particulières. Le stockage massif peut en affecter la qualité. Les pratiques de surstockage pour des objectifs de spéculation peuvent ainsi altérer la qualité du produit fini », affirme notre interlocutrice.
Filière déstructurée
Selon nos divers interlocuteurs, la filière de l’argan s’est structurée depuis la fin des années 1990 en créant les premières coopératives d’extraction d’huile d’argan. Quelques années plus tard, ont été créées les coopératives de concassage des noix qui elles-mêmes, fournissaient les coopératives de production.
À la moitié des années 2000 a été créé un groupement d’intérêt économique visant à fédérer l’ensemble des structures et à valoriser le produit fini dans le cadre de l’économie sociale et solidaire. Cette expérience réussie a été, dès la fin des années 2000, accompagnée par l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) et surtout par le Plan Maroc vert, qui a cherché à massifier la production notamment destinée à l’export, contribuant à la commodification (transformation en marchandise soumise à spéculation) de ce fruit patrimonial.
L’argan n’est simplement pas une marchandise. C’est un arbre endémique patrimonial reconnu comme tel par l’Unesco.
« L’argan n’est simplement pas une marchandise. C’est un arbre endémique patrimonial reconnu comme tel par l’Unesco aussi bien par rapport à sa valeur historique qu’en tant que forêt domestiquée et répondant à des règles communautaires pour son exploitation. Sont aussi patrimoniaux les savoirs et les savoir-faire développés pour l’exploitation des fruits, leur transformation, préparation etc. Sa transformation en marchandise est intervenue après la reconnaissance des vertus de son huile dans les années 1990. Depuis les années 2000 et surtout depuis le Covid, cette tendance s’est accentuée ».
Et d’ajouter, « depuis 2020, du fait du confinement, les coopératives ont dû arrêter leurs activités, contrairement aux grandes entreprises qui ont pu avoir des autorisations pour continuer à produire sous certaines conditions. Les intermédiaires en ont profité pour d’une part stocker une grande quantité de la production collectée, mais aussi pour orienter l’essentiel de la collecte vers les entreprises nationales ou multinationales ».
Des pratiques spoliatrices
Une entreprise est particulièrement citée, le plus souvent sous le sceau de l’anonymat. Il s’agit d’Olvea Maroc. La filiale d’une multinationale française installée dans la région d’Agadir depuis 2007. Selon une autre source issue de la recherche académique, sa part dans les exportations d’huile d’argan est passée de 10% à ses débuts à plus de 70% ces dernières années. Et ce n’est pas seulement ce quasi-monopole qui est pointé du doigt, mais bien le mode de fonctionnement de l’entreprise.
« Lors de la mise en place de la filière, les coopératives historiques vendaient, et vendent toujours, une bonne partie de leur production aux multinationales du cosmétique. Qu’elles soient françaises, allemandes, anglaises, suisses ou américaines, ces multinationales achetaient l’huile dans les conditions du commerce équitable. C’est-à-dire qu’elles rémunéraient correctement l’huile produite », affirme notre source. Et d’ajouter: « aujourd’hui, cette entreprise produit directement sa propre huile d’argan qu’elle réexporte, parfois à ces mêmes multinationales. On n’est plus dans des logiques d’économie sociale et solidaire où ce sont plus de 60.000 femmes des coopératives qui bénéficient de rémunération et de conditions de travail dignes, mais bien dans une prolétarisation des femmes. Celles-ci ne sont pas considérées comme des salariées avec les droits et la couverture sociale qui vont avec, ni ne profitent des règles économiques et sociales garanties par les coopératives, c’est-à-dire la rémunération du travail et une partie des bénéfices des coopératives. Elles travaillent à la tâche et sont payées au sac de fruits concassés ».
Selon plusieurs témoignages, le business-model est simple: l’entreprise achète les fruits auprès des intermédiaires et distribue des sacs de fruits à des femmes pour les concasser en contrepartie d’une rémunération de 50 à 60 dirhams par sac, ce qui avoisinerait un salaire journalier de près de 13 dirhams. Avec des coûts de main d’œuvre aussi bas, en plus d’une surface financière beaucoup plus importante que les coopératives, cette multinationale entre non seulement en concurrence avec les coopératives au niveau de la matière première, puisqu’elle peut absorber en partie l’inflation du coût de la matière, mais concurrence aussi les prix de l’huile, puisqu’elle peut l’exporter à beaucoup moins cher que les prix offerts par les coopératives à leurs partenaires internationaux.
Développement durable ?
L’écosystème de l’argan s’étale sur 830.000 hectares. Il abrite une population de près de 2 millions de personnes dont la vie et le travail dépendent de cet écosystème agroforestier. Selon les différentes sources consultées par nos soins, la commodification des fruits vient annihiler tous les efforts de valorisation et de développement durable entrepris depuis le début des années 2000 autour de l’huile d’argan, appelée également l’or liquide.
« Depuis la création de la coopérative en 2002, en plus de générer des revenus aux adhérentes, nous avons pu développer plusieurs activités en leur faveur. Il s’agit essentiellement de l’alphabétisation, de l’autonomisation des femmes en leur garantissant une couverture sociale ainsi qu’une crèche. La coopérative a aussi pu drainer en faveur du village de Tioute un ensemble de projets de développement améliorant le sort de l’ensemble de la population », témoigne Amina Ait Taleb. Et d’ajouter: « avec les intermédiaires et les entreprises, nous sommes en train de perdre le contrôle sur le fruit mais aussi sur toute une filière durement construite. Nous sommes conscientes du fait que nous vivons dans un pays de libre marché, mais il ne faut pas non plus que ce marché fasse disparaître l’économie sociale et solidaire construite autour de l’argan. Il faut que l’État puisse intervenir pour garantir que le maximum de la valeur bénéficie aux populations rurales concernées à travers la valorisation locale du produit ».
Pour elles, ainsi que pour d’autres acteurs de la filière, cette valorisation passe d’abord par la fixation d’un prix de référence aussi bien pour l’achat des fruits que pour l’huile. Il s’agit aussi de garantir l’accès équitable à la ressource, c’est-à-dire au fruit de l’argan en accélérant la mise en place des centres de collecte promis par l’ANDOZA.
Une ressource surexploitée
Pour Hassan Faouzi, l’accès au fruit est très compromis. Ainsi, selon notre chercheur, plusieurs problématiques se posent. Et il ne s’agit pas seulement des changements climatiques qui baissent les rendements, ou des problèmes liés à l’inflation créée par les conditions climatiques et économiques. Il s’agit avant tout de la durabilité des techniques utilisées.
« Avec la commodification du fruit de l’argan, la pression sur la ressource a grandi. Avant, la mise en défense pendant 6 à 8 ans des arbres coupés, permettait la régénération naturelle du fruit et de la forêt. La communauté locale instaurait une mise en défense de l’exploitation de la forêt pendant une certaine période, allégeant la pression sur la ressource et permettant sa régénération. Aujourd’hui, cette institution n’est plus respectée. Les intermédiaires aux ressources financières importantes recourent à diverses techniques pour maximiser leurs revenus ».
Selon différentes sources concordantes, ces pratiques peuvent aller du gaulage des arbres, faisant tomber, à l’aide de bâtons, les fruits mûrs et ceux en formation, à la location des droits d’exploitation auprès des ayants-droit, garantissant ainsi un accès exclusif à la ressource. Ces pratiques intensives et monétarisées transforment le caractère patrimonial de la ressource et renforcent son caractère de commodité. À cela s’ajoutent des pratiques de surexploitation, notamment le surpâturage, la coupe illégale de bois, l’arrachage massif du couvert végétal, notamment des plantes aromatiques, etc… décuplant de fait les effets des changements climatiques, de l’érosion des sols et de la désertification, principale menace de l’arganeraie.
« En coupant la forêt de ses ayants-droit et de leurs savoirs ancestraux, et donc de sa gestion durable, c’est l’avenir même de l’arganeraie qui est menacé ».
Les centres de collecte contrôlés, qui sont un projet en stand-by depuis des années, pourraient être une solution pour réguler la surexploitation. Toutefois, souligne Faouzi, « aucune solution ne pourrait fonctionner si les populations locales et les ayants-droit ne sont pas au centre du processus de développement de l’arganeraie ».
Les arganeraies sont d’ailleurs soumises à une loi spéciale d’exploitation (dahir du 04 mars 1925 sur la protection de la délimitation des forêts d’arganier) dérogatoire à la loi de 1917 sur le domaine forestier. Celle-ci reconnaît le caractère communautaire et tribal de la jouissance de l’arbre, du fruit et du sol.