Face à la montée des cybermenaces et des usages de l’IA, la diplomate suisse alerte sur les risques systémiques, plaide pour une application adaptée du droit international et rappelle l’importance de la sécurité humaine.

Dans notre émission consacrée à la cybersécurité, Médias24 a reçu Anne-Marie Buzatu, directrice exécutive d’ICT4Peace, une organisation suisse pionnière qui œuvre à promouvoir un cyberespace plus sûr, fondé sur le respect du droit international et le dialogue entre États.

Experte reconnue en diplomatie digitale, elle participe activement aux négociations multilatérales sur la cybersécurité et la gouvernance de l’Internet. À l’heure où les tensions géopolitiques se déplacent de plus en plus dans le champ numérique, elle apporte un éclairage précieux sur les défis de la paix numérique, les responsabilités des acteurs étatiques et privés, et les marges d’action des pays émergents.

La diplomatie digitale, un nouveau champ stratégique

Longtemps cantonnée à l’usage des outils numériques dans les processus diplomatiques, la “diplomatie digitale” a aujourd’hui pris une toute autre dimension.

“Il n’y a pas vraiment une définition officielle ou légale. Il y a 15 ou 20 ans, on parlait surtout de technologies pour faciliter les discussions. Aujourd’hui, c’est devenu un vrai domaine stratégique à part entière”, explique Anne-Marie Buzatu.

Désormais, la question centrale est celle du comportement des États dans le cyberspace, et de leur responsabilité dans ce nouvel espace d’interactions et de tensions.

Cyberconflits : “Attention au mot comme guerre”

L’idée d’une guerre numérique mondiale revient fréquemment dans le débat public. Une notion à manier avec précaution, selon la spécialiste. « Le mot ‘guerre’ a un sens très particulier en droit international. Parler de guerre numérique, c’est exagéré ».  Pour autant, les menaces sont bien réelles, amplifiées par l’émergence de l’intelligence artificielle. « L’IA transforme les États et les environnements numériques. Cela crée de nouveaux défis, des impacts négatifs, et il faut s’adapter en conséquence ».

Faut-il une nouvelle convention internationale pour encadrer le cyberspace ? Pour Anne-Marie Buzatu, le droit existe déjà, encore faut-il le comprendre et l’appliquer. « La plupart des États estiment que le droit international s’applique déjà. Ce qu’il nous faut, c’est interpréter et traduire ce droit aux activités en ligne. Une nouvelle convention serait difficile dans le contexte géopolitique actuel ».

Charte des Nations Unies, traités sur les droits humains… Les bases sont là, mais nécessitent un travail d’adaptation et de pédagogie.

Gouvernance numérique : États, privés, société civile

La diplomatie du cyberespace ne repose plus uniquement sur les États. Aujourd’hui, le paysage est multipartite, souligne la directrice d’ICT4Peace. « Les entreprises qui développent les technologies, les experts techniques et la société civile ont aussi un contrôle effectif sur le cyberspace ».  Cette dernière joue un rôle essentiel : « Elle remonte les impacts concrets des politiques numériques. Elle permet de vérifier si les nouvelles lois fonctionnent réellement sur le terrain ».

La montée de l’IA générative soulève des enjeux majeurs de désinformation, de polarisation, de fracture démocratique. Des risques encore sous-estimés, selon Anne-Marie Buzatu. « Je crois que c’est une lacune importante dans les discussions internationales. Ces technologies peuvent influencer les élections, diviser les sociétés. Il faut en parler beaucoup plus ».

Interrogée sur les priorités d’un pays émergent comme le Maroc, qui structure sa stratégie cybersécurité, Anne-Marie Buzatu formule une triple recommandation à savoir connaissance du contexte, inclusion des parties prenantes et protection des droits humains.

« Chaque pays doit d’abord bien comprendre son propre paysage de menace. Ensuite, adopter une approche holistique et multipartite », explique -t-elle.  Et de conclure : « La sécurité humaine est essentielle. Chaque politique publique doit intégrer cette notion. C’est avec elle qu’on sera mieux sécurisés et mieux connectés ».