Dans cet entretien sur la thématique de la Healtech, entre autres, Mohamed Benouda revient sur une conviction fondatrice, celle d’inscrire son groupe dans une logique de souveraineté dès sa création. « Une souveraineté industrielle, technologique, sanitaire… c’était notre cap dès le départ », affirme-t-il.

Pour y parvenir, il fallait bâtir un socle industriel local, capable de maîtriser la fabrication de bout en bout : carte électronique, logiciel embarqué et boîtier.

Aba Technology s’est donc doté d’usines spécialisées, l’une pour les cartes électroniques, l’autre pour les boîtiers. À partir de cette base, le groupe a développé des solutions verticales adaptées à différents secteurs.

En cinq ans, quatre domaines prioritaires ont été ciblés, à savoir la santé, la supply chain, l’industrie 4.0 et la smart city

Dans la santé, l’innovation passe par Mediot, axée sur les objets connectés médicaux (IoT). Pour la supply chain, SCX Technology apporte des solutions adaptées. Sur l’industrie 4.0, deux entités structurent l’offre : Hardiot pour l’industrie manufacturière, et Mana Technology, une joint-venture entre Managem et Aba Technology spécialisée dans les industries de process (mines, cimenteries, sidérurgie, pétrochimie).

Enfin, dans le domaine des villes intelligentes, I-city assure l’intégration de systèmes, et Nextcor fabrique des équipements de surveillance, de contrôle d’accès et de sécurité périmétrique.

Avec ces pôles, le groupe emploie aujourd’hui 1.200 personnes. « S’engager pour la souveraineté technologique, c’est réduire notre dépendance aux importations, renforcer notre résilience industrielle, et créer de l’emploi qualifié », explique Mohamed Benouda.

Il souligne aussi que, face à un contexte mondial marqué par les crises (pandémie, catastrophes naturelles, tensions commerciales), disposer d’un outil industriel autonome devient stratégique.

On voit monter partout les droits de douane. Cela va légitimer encore plus ce besoin de souveraineté

Ce projet s’inscrit dans une dynamique nationale. « Sa Majesté que Dieu l’assiste avait été très clair au Parlement : il faut mobiliser toutes les forces du pays pour construire une souveraineté technologique durable, publique et privée », rappelle-t-il.

Un programme structurant autour de 7 axes pour accélérer la souveraineté

Cette vision s’est concrétisée par la signature d’une convention entre Aba Technology et le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, annoncée lors du GITEX. « L’objectif est de travailler sur un programme national qui accélère l’innovation et renforce la souveraineté technologique. Il s’articule autour de sept axes majeurs », détaille Mohamed Benouda.

Le premier axe, fondamental, concerne les talents. « Il faut former sur l’IoT, mais pas uniquement sur le software. Le hardware, l’automatisme, l’électronique doivent aussi être intégrés. C’est là que se joue l’avenir de la souveraineté technologique », affirme-t-il.

Ce programme vise à combler un fossé persistant entre les acteurs IT (Information Technology) et OT (Operational Technology). « Les informaticiens et les automaticiens se parlent peu. Notre approche, dès le début, a été d’interfacer ces deux mondes, pour créer une vraie complémentarité hard-soft ».

C’est aussi cette logique d’intégration technologique qui guide les choix industriels du groupe. « Les objets connectés sont un enjeu majeur. Et si on veut prendre de l’avance, il faut maîtriser à la fois la conception logicielle et la fabrication matérielle. C’est ce que nous avons construit depuis le départ ».

Fusion AI, cloud hybride et agents autonomes : la tech de demain s’écrit aussi au Maroc

Pour Mohamed Benouda, l’avenir technologique mondial repose sur quelques piliers structurants : les objets connectés (IoT), l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le cloud computing… mais aussi des technologies moins visibles, comme le Edge Computing. « On parle souvent du cloud, mais on oublie le rôle stratégique du Edge, notamment en cas de cyberattaques, de contraintes de latence ou de situations critiques où les données doivent être traitées localement et immédiatement », souligne-t-il.

« Il ne s’agit plus de connaître un seul outil, mais d’être capable d’articuler plusieurs couches technologiques ».

C’est ce besoin qui a poussé Aba Technology à concevoir Fusion AI, une plateforme d’interopérabilité entre agents intelligents autonomes, présentée pour la première fois lors du GITEX. « Dès qu’on a plusieurs agents IA embarqués dans des systèmes physiques – une mine, une usine –, il faut les faire dialoguer, les synchroniser. Fusion AI permet cette orchestration. C’est comme un chef d’équipe numérique qui coordonne les actions de surveillance, de maintenance et d’optimisation en temps réel », explique-t-il.

Même les géants du numérique comme Google s’engagent désormais sur ces problématiques de standardisation des communications entre agents. « Nous avons voulu prendre de l’avance. Fusion AI est notre réponse à cette complexité émergente ».

Un plan structuré autour de sept piliers pour une souveraineté technologique réelle

Cette approche technologique s’inscrit dans une stratégie nationale ambitieuse menée avec le ministère de la Transition numérique. L’objectif est de former 20.000 personnes par an aux technologies avancées, grâce à des certificats ciblés sur l’IA, l’IoT, la cybersécurité ou encore l’Edge. Mais le plan va bien au-delà de la formation.

« La recherche est l’un des piliers. Chez Aba Technology, nous y consacrons déjà 25% de notre chiffre d’affaires. D’ici 2030, nous voulons compter 100 chercheurs dans nos effectifs, en recrutant 20 doctorants chaque année », affirme Mohamed Benouda. Des thématiques de recherche précises seront définies pour maintenir une avance stratégique dans les domaines industriels.

Un autre pilier central repose sur les Fab Labs, avec le déploiement de réseaux régionaux d’innovation et de prototypage. « Nous avons été les premiers à créer des Fab Labs en Afrique du Nord, dès 2016-2017 via Nextronic. Aujourd’hui, ils sont au cœur de notre stratégie d’innovation ouverte ».

Encourager les start-up, mobiliser les talents marocains du monde entier

La création de start-up est également un levier stratégique. « Abba a déjà accompagné 13 start-up, et plusieurs collaborateurs ont reçu entre 5% et 20% du capital en reconnaissance de leur engagement. L’objectif est de faire émerger 35 cofondateurs d’ici 2030 », indique Mohamed Benouda. Le groupe entend contribuer ainsi à l’ambition nationale de voir émerger au moins deux licornes marocaines dans les prochaines années. « Mediot est déjà une gazelle. Notre travail, c’est de l’accompagner vers ce statut de licorne.

Un cinquième axe du plan national vise à mobiliser la diaspora marocaine hautement qualifiée, via des roadshows dans les principales capitales mondiales. « C’est un appel à revenir, à contribuer, à transmettre. Le pays a besoin de ses talents, où qu’ils soient. »

Enfin, deux chantiers structurants viennent compléter ce dispositif : la création d’une zone d’accélération technologique, et la mise à disposition de Fusion AI en open source pour l’écosystème marocain. « Les développeurs, les start-up et les entreprises marocaines pourront l’utiliser librement. À l’international, nous la facturerons, mais ici, ce sera une ressource ouverte pour combler le retard technologique », conclut-il.