Invité du M24 Live Studio à l’occasion du GITEX Africa 2025, Anass Doukkali, ancien ministre de la Santé et président du Centre d’innovation e-santé de l’université Mohammed V, observe une prise de conscience croissante de l’intérêt du numérique parmi les acteurs du secteur.

« La technologie, et en particulier l’intelligence artificielle, offre aujourd’hui des réponses intéressantes pour améliorer l’accès aux soins, la qualité des prises en charge, la précision des diagnostics et l’efficience du système », a-t-il précisé. Une dynamique qu’il perçoit comme progressive, « année après année, mois après mois, et même jour après jour ».

Selon lui, les bénéfices d’introduire l’IA sont multiples. Elle permet une amélioration de l’accès aux soins, une qualité des prestations, une réduction des coûts, une efficacité de gestion et un gain de productivité.
Il insiste aussi sur les avancées en matière de diagnostic et de protocoles thérapeutiques, où « la technologie et l’intelligence artificielle, en particulier, apportent des réponses concrètes et prometteuses ».

Télémédecine, IA et dossier médical partagé

Les défis liés à la santé numérique sont proportionnels à son intégration croissante dans le système. « Plus nous allons intégrer la technologie, plus les défis seront nombreux », affirme-t-il.

Il cite en exemple la télémédecine, encadrée depuis 2018 et lancée en pilote en 2019, qui permet aujourd’hui de desservir plusieurs dizaines de communes enclavées grâce aux unités mobiles déployées avec l’appui de la Fondation Mohammed V pour la solidarité. « C’est une expérience très intéressante, qui montre le pouvoir de la technologie pour amener des soins de qualité à des populations longtemps oubliées », souligne-t-il.

L’émergence de jeunes innovateurs marocains, porteurs de solutions fondées sur l’intelligence artificielle, que ce soit pour la santé maternelle ou le diagnostic du cancer du col de l’utérus, présente un message d’espoir. « Ce sont des problématiques de santé majeures, et ces solutions permettent d’améliorer la précision des diagnostics et la qualité de la prise en charge », se félicite-t-il.

Certaines de ces innovations s’exportent déjà dans d’autres pays africains. Mais selon lui, le chantier le plus structurant et le plus exigeant reste celui du dossier médical partagé. « C’est un projet complexe, qui nécessite de remplir plusieurs conditions pour pouvoir exploiter tout son potentiel ».

2030 : cap sur les ODD et la coopération Sud-Sud

À l’horizon 2030, ce n’est pas un agenda national que retient Anass Doukkali, mais celui du développement durable porté par les Nations unies. « L’enjeu, c’est de répondre aux indicateurs de l’objectif 3 liés à la santé, notamment la santé maternelle et infantile ou le contrôle des maladies non transmissibles », rappelle-t-il.

Selon lui, la technologie et l’intelligence artificielle offrent une opportunité unique d’accélérer l’accès aux soins, à condition d’investir massivement dans les infrastructures, la formation et la montée en puissance des professionnels de santé.

Le continent africain ne dispose que de 4% des ressources humaines en santé dans le monde, alors qu’il concentre 25% de la charge mondiale de morbidité

Face à ce déséquilibre, le Maroc a un rôle à jouer à travers le partage d’expérience, la coopération universitaire et l’appui à la formation.

Il cite les bourses accordées par l’Agence marocaine de coopération internationale, mais aussi l’ambition portée par la Fondation de la santé à travers « l’Académie africaine des sciences et de la santé, un projet prometteur qui mêle formation initiale, formation continue, recherche et innovation au service des enjeux sanitaires du continent ».

Vers un hub africain de l’interopérabilité

Dès le premier jour du GITEX, une signature de deux conventions avec des organisations internationales de référence a été concrétisée, en vue de faire émerger le tout premier hub d’interopérabilité des systèmes de santé en Afrique.

« Nous avons pris au sérieux les recommandations formulées dans nos livres blancs, notamment celui sur la dématérialisation et l’échange de données de santé, réalisé avec le ministère de la Santé et la CNSS », rappelle-t-il.

L’un des axes majeurs concerne la mise en place, au sein du centre, d’un laboratoire d’évaluation de la maturité des systèmes d’information, afin d’identifier les structures prêtes à intégrer des dossiers électroniques de qualité, sécurisés et interopérables.

« Avant de viser un dossier médical national, chaque hôpital ou cabinet doit pouvoir gérer des données de santé conformes aux standards, avec une circulation fluide entre les services », explique-t-il.

Ce partenariat a été noué avec la société savante HIMSS, spécialisée dans l’amélioration des systèmes de santé via le numérique. Le second accord, signé avec IHE Catalyst, permettra de tester la capacité des solutions locales, notamment les plateformes IA développées par des start-up, à échanger des données médicales de manière fluide et sécurisée.

« Demain, toutes les applications santé devront pouvoir s’intégrer aux dossiers médicaux. Pour y arriver, il faut préparer l’écosystème et adopter les bons standards internationaux », insiste-t-il.

Start-up, IA et accompagnement

Depuis sa création, le Centre d’innovation en e-santé se donne pour mission d’accompagner les porteurs de projets dans le domaine de la santé numérique. « Nous avons démarré modestement, mais avec une ambition forte », confie Anass Doukkali.

Dès les premiers mois, un appel à projets innovants a été lancé, créant une première vague de candidatures, souvent issues des hôpitaux universitaires, portées par des médecins confrontés à des problématiques de terrain. « Nous avons accompagné certains projets jusqu’au prototypage, avec des résultats prometteurs ».

L’élan s’est poursuivi avec l’organisation du premier hackathon de la santé digitale en 2023, suivi d’une deuxième édition à dimension internationale en partenariat avec l’ISESCO. « C’est notre façon de contribuer à l’émergence de solutions concrètes, mais aussi d’offrir un accompagnement sur le ‘go to market’ à plusieurs start-up ».

Parmi les projets les plus marquants, il cite une innovation dans le domaine de l’échographie fœtale assistée par intelligence artificielle, qui sera prochainement déployée dans des centres de santé au Maroc, avec à la clé une évaluation d’impact.

« Le ministère de la Santé suit de près cette initiative, comme d’autres, car la vision actuelle met clairement l’IA au cœur de la transformation ».

Selon lui, ces technologies doivent servir à « augmenter les capacités du médecin, mais aussi à compenser les manques en ressources humaines, notamment dans les régions éloignées ».
Former les sages-femmes et les infirmiers à l’usage d’outils intelligents pourrait, par exemple, transformer la prise en charge en santé maternelle et infantile.

Une stratégie globale, participative et inclusive

Cette vision s’inscrit aussi dans les recommandations des deux livres blancs publiés par le centre en 2022 et 2024, en partenariat avec le ministère de la Santé.

Au-delà des orientations techniques, ces documents insistent sur la nécessité de construire une stratégie nationale de santé digitale de manière participative, d’investir dans la technologie locale, de soutenir les professionnels de santé, y compris les libéraux, et de sensibiliser les patients à l’usage de leurs données de santé dans un environnement de plus en plus numérisé.

« Nous plaidons aussi pour un cadre national d’interopérabilité, en coordination avec les ministères de la Santé et de la Transition numérique », rappelle-t-il.

Le forum e-health, catalyseur d’écosystème

Enfin, il revient sur le forum international e-health, organisé par le Centre d’innovation, qui a rassemblé plus de 6.000 participants lors de sa deuxième édition. « Les deux tiers étaient des professionnels de santé, preuve que l’intérêt est bien réel ».

Le forum est devenu un lieu d’échange entre institutions, start-up, industriels et étudiants en médecine. « C’est une manière de prendre le pouls du secteur, de faire dialoguer les acteurs, de renforcer l’intégration Sud-Sud et de contribuer à une vision africaine commune du numérique en santé », conclut-il.