Une équipe de recherche archéologique dirigée par Youssef Bokbot, professeur à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP), relevant du ministère de la Culture, a publié en février dernier dans la revue Antiquity un article qui révèle une découverte scientifique de taille. L’article présente les découvertes réalisées sur le site de Kach Kouch (Dhar Lmoudden, Oued Laou) qui témoignent d’une occupation humaine entre 2.200 et 600 av. J.-C.
Pour le Pr Youssef Bokbot contacté par Médias24, il s’agit d’une avancée majeure : « Cette découverte scientifique sans précédent marque un tournant dans la compréhension de l’histoire du Maroc et de l’Afrique du Nord », affirme-t-il.
Longtemps, l’historiographie dominante a considéré que les communautés amazighes anciennes étaient peu développées avant l’arrivée des commerçants phéniciens. Une vision que contredit vigoureusement le chercheur : « Contrairement à l’idée longtemps répandue selon laquelle les anciennes communautés amazighes de la région étaient peu développées, ces recherches mettent en évidence l’existence de sociétés locales dynamiques« , souligne-t-il. Ces sociétés pratiquaient « l’agriculture, l’élevage » et entretenaient « des relations commerciales et culturelles avec d’autres communautés du bassin méditerranéen et du Sahara ».
Les fouilles réalisées à Kach Kouch révèlent en effet un niveau de développement socio-économique avancé bien avant l’influence phénicienne. « Ces résultats viennent profondément renouveler notre regard sur le degré de développement des populations nord-africaines », précise Youssef Bokbot. Selon lui, ces sociétés jouaient un « rôle actif dans la production et la diffusion des civilisations de l’Âge des métaux — notamment du cuivre et du bronze — entre 4.400 et 2.900 ans avant le présent ».
Le chercheur met également l’accent sur la portée épistémologique de cette découverte : « En révélant des données archéologiques longtemps négligées, cette recherche contribue à une réécriture de l’histoire du Maghreb, fondée sur une perspective intérieure plutôt que sur des récits exogènes », insiste-t-il. Il rappelle que le Maroc occupait une « place centrale dans le monde méditerranéen occidental », agissant comme un « carrefour stratégique entre l’Afrique et l’Europe ».

Le site de Kach Kouch remet ainsi en question l’idée selon laquelle le développement culturel de la région n’aurait débuté qu’avec l’arrivée des Phéniciens. « Le site démontre que les sociétés locales disposaient déjà d’une économie agricole avancée et d’un réseau d’échanges actif bien avant cette époque », note le professeur. Il ajoute que « les habitants de Kach Kouch ne se sont pas contentés d’absorber passivement les influences extérieures ; ils les ont intégrées de manière sélective, tout en préservant leurs pratiques », créant ainsi « une culture originale, hybride et créative« .
Cette perspective réhabilite le rôle moteur des sociétés autochtones dans les dynamiques culturelles régionales. « Kach Kouch invite ainsi à repenser la fin de la préhistoire dans l’espace nord-africain méditerranéen, désormais perçu comme un territoire d’échanges intenses, d’innovations constantes et d’identités en mouvement », conclut Pr Bokbot. Les recherches futures pourraient ainsi mettre au jour d’autres sites comparables, « contribuant à enrichir notre compréhension des sociétés préhistoriques du Maghreb et à restaurer leur place dans l’histoire globale ».
La direction de l’INSAP souhaiterait « enterrer cette découverte »
La récente découverte archéologique a suscité un vif intérêt médiatique et public. Pourtant, sous l’effervescence, couve une controverse. Le Pr Youssef Bokbot dénonce un silence institutionnel anormal et accuse directement la direction de l’INSAP d’obstruction délibérée.
« Malgré la couverture médiatique exceptionnelle dont cette découverte bénéficie depuis deux mois, couverture qui ne faiblit pas, la question essentielle demeure : pourquoi il n’y a pas eu de communiqué officiel, comme le veut pourtant la procédure habituelle pour des découvertes de cette importance ? » s’interroge le professeur Bokbot.
Il détaille ensuite le processus standard : « Habituellement, lorsqu’un archéologue, moi y compris, fait une découverte majeure méritant une attention médiatique significative, nous rédigeons un communiqué bilingue (arabe et français) que nous adressons au directeur de l’INSAP. Celui-ci est censé le transmettre au Ministère de la Culture. Le Ministère, à son tour, publie le communiqué sur son site officiel et le diffuse via la MAP. Tel est le processus normal ».
Mais pour Kach Kouch, la procédure a été selon lui court-circuitée. « Bien que j’aie rédigé et adressé le communiqué bilingue à la direction de l’INSAP comme il se doit, » affirme le professeur, « la direction l’a transmis au ministre en recommandant explicitement de ne pas le publier ». Pour Youssef Bokbot, l’explication est sans équivoque : « Pour moi, il s’agit clairement d’un règlement de comptes personnel. »
Une ombre sur la recherche et des accusations de jalousie
Le Pr Bokbot accuse la direction de l’INSAP de chercher à monopoliser la reconnaissance dans le domaine. « Elle semble se considérer comme le seul acteur légitime dans le domaine de l’archéologie marocaine », ajoute-t-il. « Par conséquent, toute avancée significative réalisée par d’autres, y compris moi-même, est perçue comme une menace, comme si nous lui faisions de l’ombre ». Il précise que « la grande majorité des étudiants ayant participé activement aux fouilles sont bien des étudiants de l’INSAP, incluant mes propres doctorants ainsi que les siens – ceux du directeur lui-même ».
Cette situation créerait selon lui un climat délétère : « Certains étudiants, intimidés par l’attitude du directeur, n’osent effectivement pas s’impliquer », tandis que d’autres, plus indépendants, poursuivent leur formation sur les chantiers. Le Pr Bokbot précise ne pas être le seul visé : « Nous sommes trois archéologues particulièrement actifs et reconnus dans le domaine. On tente de nous entraver par tous les moyens. »
Plaintes multiples et blocages systématiques
Face à cette situation, le chercheur n’est pas resté inactif. « J’ai personnellement déposé une plainte officielle directement auprès du Ministre pour l’alerter sur les dépassements commis par le directeur de l’INSAP, » révèle-t-il.
Pour le Pr Bokbot, ces « agissements » nuisent à l’institution elle-même. Il rappelle que les succès récents de l’INSAP « sont le résultat d’un long processus cumulatif, capitalisant sur au moins 35 ans de recherches et d’expérience ».
Il reproche également un blocage plus large : « Les projets de recherche d’envergure internationale sont bloqués ».
Le professeur cite ce ce qu’il appelle d’autres exemples précis d’obstruction. Une découverte majeure à Oued Beht (« le plus ancien et vaste complexe agricole connu en Afrique »), publiée dans la revue Antiquity, n’a pas pu faire l’objet d’une conférence à l’INSAP malgré une demande formelle incluant des partenaires internationaux. Plus frappant, une publication en juin 2023 dans la revue Nature sur l’ADN préhistorique marocain n’a fait l’objet d’aucun communiqué officiel. « Agir ainsi, » martèle Bokbot, « c’est aller directement à l’encontre des intérêts supérieurs du Royaume ».
Contactée par Médias24, la direction de l’INSAP a préféré ne pas commenter les allégations du professeur Bokbot. Toutefois, des sources proches de l’institut expliquent les réserves de l’établissement vis-à-vis de la découverte par des discordances entre les informations existant dans le communiqué annonçant la découverte et les conclusions de l’article scientifique publié sur la revue Antiquity, ce que nie formellement le professeur Bokbot.
Pour que nos lecteurs puissent se faire leur propre opinion, voici la conclusion telle que publiée dans la revue Antiquity: « Il est peu probable que Kach Kouch soit un site isolé dans sa région. Si l’absence chronique de projets ciblant spécifiquement le Maghreb de l’âge du Bronze empêche jusqu’à présent une évaluation plus complète de l’étendue de cette occupation au IIe millénaire avant J.-C., l’existence de Kach Kouch suggère fortement un paysage plus complexe, encore à découvrir. Il est impératif de poursuivre les recherches sur le IIIe millénaire avant J.-C., reliant le Néolithique final du Maghreb du nord-ouest identifié à Oued Beht à l’âge du Bronze qui émerge actuellement à Kach Kouch. En publiant les données de ce site unique, nous souhaitons susciter l’intérêt et encourager la poursuite des recherches sur les IIIe et IIe millénaires avant J.-C. au Maghreb, une période charnière longtemps négligée et sous-estimée ».
Au moment de mettre en ligne cet article, nos tentatives pour obtenir des réponses officielles sont restées vaines.
Les découvertes du site de Kach Kouch
Situé sur un promontoire rocheux dominant la vallée de l’Oued Laou, Kach Kouch occupait un emplacement stratégique à proximité du détroit de Gibraltar, précise l’équipe de recherche dans un communiqué. Ce lieu aurait permis aux habitants de « contrôler un passage entre la mer Méditerranée et les montagnes du Rif, facilitant ainsi les échanges commerciaux et culturels avec d’autres régions ». Les fouilles ont permis d’identifier trois phases d’occupation :
>Phase KK1 (2200–2000 av. J.-C.)
Cette phase correspond à la transition entre l’âge du Cuivre et l’âge du Bronze. Peu de vestiges ont été retrouvés, « ce qui suggère soit une occupation limitée, soit un remaniement et un déplacement des couches anciennes ». Les rares objets découverts incluent des fragments de poterie, des silex et des ossements de bovins.
>Phase KK2 (1300–900 av. J.-C.)
C’est durant cette période que le site devient un village agricole stable, avec des maisons en torchis et des fosses creusées dans la roche pour le stockage de produits agricoles. L’économie repose sur l’agriculture (blé, orge, légumineuses) et l’élevage (ovicapres, bovidés et suidés). « On observe également des liens avec la péninsule Ibérique et d’autres régions méditerranéennes, comme en témoigne la découverte d’un fragment métallique en bronze », précise l’équipe de recherche.
Phase KK3 (VIIIe–VIIe siècles av. J.-C.)
Cette phase, qui correspond à la période qu’il est maintenant convenu d’appeler Maurétanienne 1, « coïncide avec l’arrivée des Phéniciens dans la région et la fondation de Lixus ». On constate alors une continuité des maisons en torchis mais aussi des changements dans les techniques de construction « avec l’apparition de bâtiments rectangulaires avec des soubassements en pierres, inspirés des modèles phéniciens. »
De la poterie tournée, typique de cette culture, a également été retrouvée. « Pourtant, les traditions locales ne disparaissent pas totalement » : les habitants continuent à utiliser le torchis et certaines formes de poteries traditionnelles. « L’abandon du site autour de 600 av. J.-C. pourrait être lié à des changements économiques et sociaux, à commencer par la fondation de nouveaux établissements côtiers », estiment les chercheurs.

Influence phénicienne et innovations locales au Maghreb
Les maisons de la phase KK2 (1300–900 av. J.-C.) étaient rondes ou semi-circulaires, construites en torchis plaqué sur une armature en bois (semblables à des noualas). Lors de la phase KK3 (VIIIe–VIIe siècles av. J.-C.), on observe l’apparition de maisons rectangulaires constituées de murs dont les élévations, en torchis, reposent sur des soubassements en pierres ». Ce changement témoigne selon les chercheurs d’une influence extérieure, probablement phénicienne, qui coexiste avec des éléments locaux.
En parallèle, des fosses ont été creusées dans la roche, certaines servant de silos à céréales et légumineuses, poursuit-on. Les analyses archéobotaniques ont révélé la présence de blé, orge, fèves et pois chiches, indiquant la pratique d’une agriculture bien développée dès la phase KK2. Au cours de la phase KK3, de nouvelles cultures apparaissent, notamment la vigne et l’olivier, suggérant une influence méditerranéenne. L’élevage était également diversifié : les moutons et les chèvres dominaient, mais des suidés et des bovins étaient aussi présents. Des traces de travail du cuir et d’autres artisanats ont été identifiées, illustrant une société bien organisée et autosuffisante.
Du façonnage manuel à la poterie tournée : évolution des pratiques artisanales à Kach kouch
Les fouilles ont mis au jour un riche assemblage de céramiques, d’outils en pierre et d’objets métalliques. Les poteries locales étaient façonnées à la main, présentant souvent des décorations imprimées, incisées ou en relief. À partir de la phase KK3, on retrouve des poteries tournées, notamment des amphores, caractéristiques de la culture phénicienne. Des grattoirs, des burins et des lames fournissent la preuve de l’existence d’une activité artisanale.
Les faucilles témoignent, de leur côté, du rôle important acquis par l’agriculture. Pour ce qui est des objets métalliques, « il faut noter que le fragment de bronze appartenant à la phase KK2 constitue aujourd’hui le plus ancien témoignage de la métallurgie du bronze daté par radiocarbone (1110–920 av. J.-C.) dans l’ensemble du Maghreb », soulignent les chercheurs. La phase KK3 a livré des objets en fer attestant l’adoption de nouvelles technologies.