Mohamed Lakhdar a commencé jeune et s’est fait rapidement un nom parmi la nouvelle vague de créateurs de caftans marocains. Il est un styliste talentueux révélé par l’événement Caftan organisé par Femmes du Maroc, dès ses deux ou trois premières éditions.
A l’époque, il n’y avait pas d’écosystème de mode dans le beldi, c’est-à-dire les vêtements traditionnels. Un écosystème de mode signifie haute couture, création, innovation, défilés périodiques, qualité des matériaux. Tout sauf le prêt-à-porter industriel. C’est-à-dire là où se trouve réellement la valeur ajoutée marocaine.
Mohamed Lakhdar a donc été l’un des premiers noms à s’affirmer comme une griffe, une signature, révélé en même temps que des noms comme Noureddine Amir, Nabil Dahhani, Albert Oiknine, Dahab Benabboud et plusieurs autres.
Le Maroc était devenu, depuis la première édition Caftan’97, le seul pays à avoir conquis l’univers arabo-musulman par ses créations de mode beldi, et particulièrement les caftans haute couture. Comme le répétaient les organisateurs de l’événement, « sans création, le Maroc restera un pays de sous-traitance ». Cela s’applique au secteur vestimentaire ainsi qu’à tous les autres domaines.
Dans la mode, c’est le nom du créateur qui est la marque. Pour Yves Saint Laurent, c’était la maison Saint Laurent. Et ainsi de suite jusqu’à Coco Chanel, Jean Paul Gaultier ou Christian Dior.
Il en est ainsi au Maroc, à plus modeste échelle certes.
C’est pourquoi ce qui arrive à Mohamed Lakhdar mérite d’être rapporté, suivi et décortiqué.
« Mao Lakhdar » : un retour contrarié
Mohamed Lakhdar, connu sous le nom de Mao Lakhdar, a choisi de se confier en exclusivité à Médias24. Styliste emblématique depuis les années 2000, il a poursuivi sa carrière à l’international durant plusieurs années avant d’entamer son retour au Maroc en 2022.
Ce retour s’est concrétisé en novembre 2023, à travers une nouvelle collection baptisée « COME BACK ». Cette collection marquait aussi le lancement d’une association commerciale avec un nouveau partenaire.
Mais cette relance a rapidement pris un tournant inattendu : il n’a désormais plus le droit d’utiliser son propre nom.
À l’origine de cette situation, un dépôt de marque réalisé à l’OMPIC (Office marocain de la propriété industrielle et commerciale) par l’un de ses associés. Ce dernier, avec qui il avait lancé une SARL, a enregistré le nom « Mao Lakhdar » à son compte.
Un dépôt que Mohamed Lakhdar affirme n’avoir ni validé ni anticipé.

Créations de Mao Lakhdar
« Je n’ai jamais imaginé qu’un jour on m’interdirait d’utiliser mon propre nom », confie le créateur, encore stupéfait de la tournure prise par les événements.
L’avocat, qui assure sa défense, explique : « Il s’agit évidemment d’un enregistrement illégal, car les composantes de la marque sont un pseudonyme et un patronyme, donc des éléments relevant des droits de la personnalité ». Il invoque l’article 137 de la loi sur la propriété industrielle, qui interdit d’adopter comme marque un signe portant atteinte à des droits antérieurs, notamment le nom ou le pseudonyme d’une personne. De plus, il est évident que Mohamed Lakhdar bénéficie de l’antériorité de l’usage en tant que grife de mode.
Une bataille juridique en cours
Une procédure juridique est en cours pour faire annuler l’enregistrement de la marque.
Une action en nullité de l’enregistrement a été engagée devant le juge du fond. En parallèle, une procédure en référé a été initiée afin d’obtenir une suspension provisoire de l’utilisation de la marque. Le juge des référés s’est toutefois déclaré incompétent, ce que l’avocat juge « surprenant » : « Cette mesure relève typiquement de ses pouvoirs, vu l’urgence à préserver les droits de M. Lakhdar ».
Conséquence : le styliste est actuellement privé de l’usage de son nom commercial, en attendant une décision sur le fond.
« L’enregistrement de la marque au nom d’un tiers crée une présomption en sa faveur. En l’absence de mesure provisoire, M. Lakhdar pourrait rencontrer des difficultés à faire valoir son droit d’usage », souligne l’avocat.
Le litige trouve sa source dans une association commerciale nouée entre Mao Lakhdar et un partenaire, via la création d’une SARL. Les statuts de cette société ne mentionnaient pas de clauses concernant les droits de propriété intellectuelle sur la marque ou les créations. Aucun pacte d’associés n’avait été conclu pour encadrer l’usage du nom ou répartir les droits sur les créations du styliste.
« L’enregistrement de la marque par un associé, à l’insu de M. Lakhdar, peut être qualifié d’abus de confiance », affirme l’avocat. En droit des sociétés, cela peut porter atteinte à la relation de confiance censée lier les associés. « Ce type d’initiative individuelle, surtout quand elle porte sur une identité construite au fil des années, remet en question l’esprit même de l’association ».
Mao Lakhdar : une identité artistique sous verrou
Derrière ce conflit juridique, se pose aussi la question de la protection des droits d’auteur et de la propriété intellectuelle. Le styliste a non seulement vu son nom lui échapper, mais risque aussi de voir son univers créatif exploité sans son contrôle. « Au-delà du nom, il s’agit aussi de préserver l’intégrité de ses créations. Si le nom est exploité à d’autres fins ou apposé sur des produits qu’il n’a pas validés, cela pourrait nuire à sa réputation artistique », alerte l’avocat de M. Lakhdar.
Pour récupérer l’usage de son nom et en empêcher l’exploitation commerciale non autorisée, plusieurs recours juridiques peuvent être mobilisés. « L’action principale est la demande en nullité de l’enregistrement de la marque ‘Mao Lakhdar’. Elle vise à faire reconnaître que cet enregistrement est illégal car il porte atteinte aux droits antérieurs de M. Lakhdar sur son nom et pseudonyme, que le législateur protège », explique l’avocat.
En parallèle, si l’utilisation de ce nom par des tiers cause un préjudice commercial, notamment via la vente de produits non autorisés, une action en contrefaçon peut être engagée afin d’obtenir des dommages et intérêts et faire cesser les agissements. L’exploitation non consentie du nom peut aussi justifier une action en concurrence déloyale, surtout si elle crée une confusion dans l’esprit du public ou détourne la clientèle du styliste.
Enfin, si ses créations, notamment ses designs, sont reproduites sans son autorisation, M. Lakhdar peut faire valoir ses droits d’auteur. « La combinaison de ces actions permet de couvrir l’ensemble des atteintes potentielles aux droits de M. Lakhdar, tant sur son nom que sur ses créations », souligne-t-il.
Création et droit : les bons réflexes à adopter
À ce sujet, nous avons sollicité l’avis de Me Hanane Ait Addi sur les moyens de prévention permettant d’éviter ce type de conflit. L’avocate insiste sur le fait que de nombreux créateurs, absorbés par leur processus artistique, négligent souvent la protection juridique de leur nom, de leurs créations ou de leur marque. « Ce genre de situation n’est pas rare », affirme-t-elle. « Pourtant, le nom d’artiste, les œuvres, les concepts, tout cela doit être protégé dès le départ ».
Maître Ait Addi recommande ainsi une démarche proactive : faire appel à des professionnels pour encadrer les collaborations, rédiger des pactes d’associés, déposer les marques et les créations, et surtout exercer une vigilance constante quant à l’usage du nom et de l’image du créateur. « La propriété intellectuelle n’est pas un luxe, c’est un levier de sécurité indispensable dans ce secteur », conclut-elle.
En attendant, Mohamed Lakhdar se bat pour récupérer l’usage de son identité artistique, construite au fil des années. Une identité qui, pour le moment, lui aété enlevée.